03 mai 2009

Dark Matters

« Le doute demande plus de courage que la certitude, et plus d’énergie ; peut-être parce que la certitude est une conclusion rassurante, tandis que le doute est infini ; c’est une démarche passionnée. Nous devons apprendre à vivre avec la pleine mesure de l’incertitude. Il n’y a pas de dernier mot. C’est le silence derrière le bavardage de notre époque. »
– John Patrick Shanley


La citation provient du programme de Dark Matters, la dernière œuvre de la chorégraphe Crystal Pite, présentée actuellement à l’Agora de la danse. En feuilletant le dossier de presse, je me disais : je me sens toujours un peu incompétent pour parler de danse contemporaine. Je peux apprécier, mais je n’y connais absolument rien. Heureusement, des mots ont été à la base de cette création. Ça me donnait une prise. Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais je n’avais pas trop le goût de voir un spectacle, ce soir-là.

(La preuve que les plus grands plaisirs sont ceux que l’on attend le moins !)

Crystal Pite fait danser ses interprètes entre les vers d’un poème de Voltaire, l’adaptation anglaise de Poème sur le désastre de Lisbonne. Elle explore l’espace trouble qui se glisse entre les mots. Dans la première partie, la danse se mêle au théâtre, au mime et à l’art de la marionnette pour créer une entrée en matière fascinante. Dans la deuxième partie, les corps se disloquent, s’attirent ou se repoussent pour tenter d’exprimer ce que les mots ne peuvent révéler. Certains numéros de groupe donnent aux spectateurs l’impression de voir bouger un seul organisme qui lutte pour sa survie. Les danseurs offrent une performance de haut niveau où l’humour côtoie des passages plus acrobatiques et des moments d’émotion. Bref, un spectacle qui m’a cloué à mon siège, explosif et étonnant comme le printemps. Une sortie idéale pour apprivoiser la danse contemporaine ou se réconcilier avec son petit côté inaccessible.

 

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photo: Joris-Jan Bos


Dark Matters , Crystal Pite / Kidd Pivot
Jusqu'au 9 mai, à l’Agora de la danse

La critique de Myriam (et de Nicole) à lire.

07 avril 2009

L'autre voisin

C’est le soir. Il est tard et je suis fatigué. Je me retrouve dans la cuisine, la plus grande pièce de mon appartement, avec un immense plancher de linoléum (imitation comique de marqueterie). Une autre longue journée s’achève. Alors pour finir la vaisselle, j’ai besoin d’un petit « boost » de musique. J’ouvre mon super nouveau Ipod red product, c’est le cadeau que je me suis payé pour mes quarante ans à venir. (20 petits dollars sur les 200 que j’ai déboursés iront aider les enfants atteints de sida en Afrique.) En pieds de bas, c’est cool, ça glisse. Et puis avec les écouteurs, ça ne dérange pas les voisins. Je sais pas si Madonna est une bonne ménagère. Mais je suis certain d’une chose : sa musique a été conçue pour récurer des chaudrons collés. « Please don’t say you’re sorry

Les fenêtres de ma cuisine donnent sur la ruelle. De l’autre côté, un édifice à logements de trois étages. Les appartements ont l’air sombre et petit. Sur le balcon du troisième, un homme fait les cent pas. Il fume. Sa silhouette se découpe en contre-jour sur la fenêtre éclairée. Ça fait looser, fumer sur le balcon. Sa blonde doit avoir un sale caractère. Ou bien ils ont un bébé. Au moins ça, ça serait cute. Il marche d’un bout à l’autre du balcon. Je suis au deuxième. Il doit avoir une vue plongeante sur ma cuisine. Je me calme un peu le pompon et je me concentre sur la vaisselle en tapant quand même du pied. Puis je ferme les stores et je me remets à danser. « This is who i am, you can like it or not. » Quand les journées sont interminables, mes séances de danse-défoulement prennent de l’ampleur. Je grimpe sur les comptoirs ou sur la table. Ça va du tai-chi à la salsa en passant par le continental. Je me suis déjà fait quelques bleus. Je ne pense jamais à fermer mes stores. Puis j’aperçois la longue silhouette de l’autre voisin qui pompe ses mégots. Il pleut à siau. Il pourrait pas rentrer chez lui ? J’appuie sur pause. Je m’avance vers le store en sacrant et en soufflant par le nez.

Fuck que je me suis dit, c’est chez nous ici. J’ai rouvert le store. Tu veux en voir un show, mon homme : tu vas en voir un ! J’ai pitonné sur mon super nouveau Ipod red product, puis je me suis exécuté. D’abord un peu de headbanging sur The Strokes, pour sortir le méchant. Puis les pouces sous la ceinture de mon jean taille basse, j’ai fait une danse en ligne country sur la musique de Garth Brooks. J’ai enchaîné en improvisant une danse du ventre (une collègue marocaine a beaucoup ri en me l’apprenant) sur du Alfa Rococo. Et ça a fini en danse de stripteaseur sur le cadre de porte de ma salle de bain. Je sais pas s’il était toujours là. Moi, j’étais en sueur, je devais sauter dans la douche et aller dormir.

Je vais bientôt avoir 40 ans. Plus question de fermer mes stores...

Ah oui. Alfa Rococo, c’est vraiment bien. Et c’est ici. :-)

19 mars 2009

Cible émouvante

Je n’ai que quelques minutes pour coucher mes impressions sur papier, calé dans un interstice entre le soir et la nuit. Je sors de l’Agora de la danse. J’y ai vu un spectacle particulièrement lumineux et accessible. Cibler aborde avec sensibilité les thèmes de la fragilité de la vie et de l’impact que nous avons les uns sur les autres. Sous la direction de Karine Ledoyen, une jeune chorégraphe de Québec, trois danseuses et une comédienne ont livré un spectacle intense, chatoyant et coloré comme un feu d’artifice.

Je suis cependant resté sur mon appétit. Comme si la chorégraphe m'en avait mis plein la vue par pudeur, sans vouloir lever le voile sur l’essentiel. Je quitte la salle, la tête pleine d’images fugaces, mais étincelantes. J’ai été allumé par la symbolique des accessoires et du langage gestuel. Mais j’ai l’impression que l’œuvre gagnerait à être étoffée. Comme s'il s'agissait d'une esquisse. Il y a dans Cibler quelques scènes très fortes. Ces brefs moments d’intériorité sont éclipsés par la virtuosité de la chorégraphe et des interprètes et par l'ingéniosité de la scénographie.




Karine Ledoyen confie à trois danseuses et à une comédienne le soin de retracer le cours de l'existence. On naît, on vit, on meurt… Parfois on se donne la mort, pensant déjouer le destin. La cible est mouvante. Qui dira si jamais on l'atteint?

Cibler, de la Cie K par K, à l'Agora de la danse jusqu'au 21 mars.

27 août 2007

1978

1978, C'est l'année de l'élection de Jean-Paul II et celle de la mort de Jacques Brel. Jimmy Carter était à la tête des États-Unis. Les féministes manifestaient à Montréal pour le droit à l'avortement. Le Québec s'ouvrait de plus en plus sur le monde. En 1978, j'avais 11 ans et j'habitais Rouyn-Noranda, une petite ville minière de l'Abitibi. Mes cousines de 16 et 17 ans m'avaient amené au seul cinéma de la ville. C'était la première fois que j'assistais à une projection et que ce n'était pas un film pour enfant. Elles avaient bien ri de moi quand j'avais demandé : "c'est quoi une capote?"

En passant chez Joon, j'ai découvert la cause profonde de mon homosexualité : Travolta, John Travolta. Il avait alors 24 ans.
'Cause the power you're suplyin', it's electrifyin' ! ...

03 février 2007

Alcool



Il y a des nuits qui ne peuvent être apaisées que par l’amertume du houblon. Des nuits où l’ivresse semble être la seule porte de sortie. Comme un trou noir, un tourbillon. Une fois n’est pas coutume. J’ai besoin d’un flot d’alcool ambré pour briser les digues. Quand la réalité vacille, les murs se brisent et je deviens un évadé. Celui qui creuse des tunnels à la petite cuillère, qui trouve des limes dans les tartes aux pommes et qui fait des cordes en attachant les draps. La vraie vie, quoi !

Ajouter à l’alcoolémie, un peu d’obscurité pour que les scrupules s’égarent. Un peu trop de veille pour que le cerveau arrive à tout suivre en temps réel. J’écrase du talon Jiminy Criquet et tous les remords de conscience qui n’ont de cesse de piailler. Je pave la voie à l’arrivée de la bête. J’ai envie de rire en voyant toutes ces cuirasses qui se fracassent sur le sol. Le plaisir de se secouer la carcasse au rythme de la basse. De respirer l’odeur des corps mouillés de sueur et de se baigner dans le désir. Vivre sans la culpabilité judéo-chrétienne. Le Christ brûle avec sa croix. Les flammes lèchent l’Autel. Je mets le feu au personnage qui m’étouffe à longueur de journée. Cette nuit, je serai un autre. Cette nuit, je serai moi.

J’ai soif de salive sur les lèvres. J’ai faim de peau. Attention, je mords. Sentir des muscles qui se cambrent, des cordes vocales qui ronronnent. Des yeux qui se ferment sous des sourcils qui se froncent. Touchez-moi, secouez-moi, battez-moi s’il le faut. Faites-moi sentir que j’existe. Que je suis ancré dans la matière. Dense. Frémissante. Encore et encore. J’ai tellement désiré ces instants contre la saleté d’un bar. Aligner les bouteilles sur le comptoir comme des trophées. Les verres qui s’entrechoquent. La mousse qui monte. La gorgée de plus comme un défi. Cette connivence entre la crowd qui danse dans les vapeurs éthyliques comme dans un monde parallèle. La braise des regards qui rougeoit dans le noir quand l’agneau pactise avec le loup. Et quand l’alcool arrive à imbiber chaque neurone, basculer dans l’oubli. Plus de passé. Plus d’avenir. Que la moelle du présent qui luit dans la nuit. Sortir sous les étoiles, insensibles au froid et cracher sur le jour à venir.


Lie to me , David Z., Bruce McCabe
L’album Lie to me est sorti en 1997. Jonny Lang n’avait alors que 16 ans. Il a sorti l’an dernier son quatrième album solo Turn Around. Le site vaut le détour !
jonnylang.com

12 novembre 2006

Max

Max et Jim lâchent leur fou sur la piste de danse. Ils s’amusent ferme et ça se voit dans leurs visages. Parfaitement libres du poids des regards. Indifférents à la musique douteuse. Doucement intoxiqués par quelques verres de rhum. Je suis tout près avec M, Brutus et le berger. J’aime observer le manège des hommes dans un bar. Derrière nous, côte à côte, un blond et un grand brun à lunettes. Ils se guettent sans le montrer. Une conversation invisible des corps qui se cache derrière une indifférence ostensiblement démontrée. Le blond pianote sur son téléphone portable. Le visage éclairé par la lueur verte de l’appareil.

J’aperçois Axel à ma droite, seul. Je vais le voir. Je le présente à Brutus, au Berger et à M. Il reste là, à mes côtés. Je trouve la situation inconfortable. J’ai une envie soudaine de l’appuyer contre le mur et de l’embrasser. Et j’ai la vague impression que ça ne lui déplairait pas. Juste pour ça, je me retiens. Il veut qu’on danse. Je décline son invitation. Il insiste. Je résiste. Il part sur la piste de danse. Je me dis « ouf, je suis débarrassé. »

Je regarde Max qui danse loufoque sur un cube. Son plaisir m’attire. Il y a comme une absence de malice dans son sourire. La complicité les éclaire, lui et Jim. Je parcours du regard ses épaules, son dos, sa chute de rein. La Corona m’embrume assez l’esprit pour que je le détaille sans dissimulation. Il me sourit. Je m’avance. L’alcool me rend frondeur. On se présente. Il est « tactile », qu’il dit. Pas de problème.

Au vestiaire, près de la sortie, il me lance : — « J’aimerais bien avoir un amoureux. » J’enfile mon manteau : — « J’suis pas certain de pouvoir être un amoureux. » Au milieu de la nuit, je m’éveille à ses côtés. Je le regarde dormir, un long corps blanc, des fesses de statue grecque. Il rêve et son corps est parcouru d’un frisson. Il a un scorpion de quelques centimètres tatoué près de l’épaule. Je pense au scorpion qui squatte le blogue de poly depuis une éternité. Je n’arrive pas à dormir, j’ai chaud, j’ai froid, j’ai envie de lui encore, j’ai peur de le réveiller en bougeant sans cesse. À un moment donné, il va se rendre compte qu’il y a quelque chose qui cloche avec moi, que je suis complètement fucké. Au matin, il me regarde et sourit : — « tu vas pas faire ton gêné ? » Je me dis, ça y est. Il a trouvé ma tare. — « Mais je suis gêné! » Il se penche au-dessus de moi et m’embrasse avec douceur. C’est un doux. Il trouve que j’ai l’amour un peu féroce.

Pendant que Max s’affaire dans la cuisine, je fouine partout, je regarde ses livres, les photos sur les murs. Je trouve sur son bureau un bout de papier avec le prénom d’un garçon et un numéro de téléphone. Ses vêtements sont étalés sur le sol. Je me dis : « ah ! un emballage de condom » puis je me rappelle qu’il date de la nuit passée. Il y a un tube dans la poubelle de la salle de bain. Du faux sang, il a dû fêter l’Halloween.

On se raconte en prenant le café. Il vient de la Côte-Nord. Plus jeune, l’école ne l’intéressait pas. Il était sur le point de décrocher quand il a découvert la danse. Il a dansé pour quelques compagnies de danse contemporaine pendant une quinzaine d’années. Il s’est fatigué de ce milieu et est retourné aux études pour devenir infirmier. Il conjugue travail et étude et il recevra son diplôme dans quelques semaines. J’ai essayé son stéthoscope, je l’ai collé sur sa poitrine puis je l’ai embrassé en disant : — « Je vais voir quel effet je te fais. » Intérieurement, je me dis que c’est la catastrophe : il est vraiment intéressant.

Je vais rejoindre GP au 940. Je lui raconte la soirée et le rêve bizarre que j’ai fait. Mes dents cassaient et tombaient et je les mettais dans ma poche. Puis, je m’inquiétais de ne pas les retrouver. Selon lui, les dents symbolisent l’argent, la sécurité financière. Le café est bon. On discute de relation catastrophe. Il me raconte ce que lui avait dit une psychologue : on assimile à un moment donné dans notre vie que l’on n’est pas aimable et on passe ensuite notre vie entière à trouver les moyens de confirmer cette croyance. Je lui dis que ce n’est pas original. Il poursuit : la solution c’est d’expérimenter le contraire. En allant systématiquement contre nos penchants naturels. Aller vers l’inconnu est particulièrement inconfortable. C’est comme marcher au sommet d’une falaise. Sentir la peur signifierait que l’on est sur la bonne voie.

La théorie se tient, mais comment l’appliquer ? Comment faire taire cette voix intérieure qui attise constamment la panique ? Je ne peux empêcher les questions stupides d’affluer. Est-ce que je le rappelle ce soir, demain, dans deux jours ? Est-ce que je pousse pour que les choses arrivent ou je les laisse aller. Je me souviens d’une scène de La vie, la vie. Vincent a rencontré une fille qui lui plaît. Il demande conseil à Claire, sa meilleure amie : « D’un coup que ça marche, qu’est ce que je vas faire? » Elle le prend fermement par l’épaule et lui murmure à l’oreille :
« Là, tu vas sortir, la prendre par la main puis laisser les choses aller. On appelle ça : vivre. »

14 octobre 2006

Impair

L’automne est gris et glacé. Il n’y aura pas cette année d’été des Indiens. Il n’y a plus de saison.

Un ami m’a offert une paire de billets pour un spectacle de danse contemporaine, La pudeur des icebergs, de Daniel Léveillée Danse. Je devais y aller avec Axel. Il n’était pas en forme, fatigué, — « Combien ça coûte ? » qu’il me dit. — « Ça coûte rien, c’est un cadeau. » J’appelle ma sœur pour lui demander de m’accompagner puis je cherche un bouche-trou de dernière minute. Un peu frustré. Axel me dit que je suis lourd. L’autobus de Sainte-Julie ne passe pas. Je dois traverser la ville à pied pour me rendre au terminus près de l’autoroute. Il fait vraiment froid et je dois attendre presque une heure sous le vent pour le prochain départ.

Je suis à la course, je veux absolument prendre une douche et me raser avant d’aller là-bas. Je suis content d’y être. L’Agora de la danse c’est un très bel édifice sur la rue Cherrier. Je reconnais le gars à la billetterie, il tient un blogue. Il a l’air débordé. Il y a du monde partout. Une file énorme remplit le grand escalier. Les gens s’impatientent. Il y a quelques comédiens connus, beaucoup de bijoux, de vêtements signés, même des fourrures. Une fille magnifique, les cheveux aux fesses a l’air de s’ennuyer. Moi, je suis un peu mal à l’aise d’être seul avec deux billets dans ma poche. Toujours ce sentiment qu’il faut être en paire pour avoir le droit d’exister. À l’Action de grâce dans une réunion de famille pénible, une tante saoule m’a dit : — « T’es pas venu avec ton ami ? … mais au moins t’es venu. C’est mieux que rien. » Je suis mieux que rien. La salle est pleine à craquer. Je m’assois dans un fauteuil resté libre près de deux messieurs très stylés. Devant moi, trois Allemands, mignons comme tout. Un blond, un châtain et un poivre et sel. L’escalier est un peu bizarre dans cette salle et j’attends le spectacle en observant les snobinards qui trébuchent en cherchant des places pour deux personnes. Les gens se taisent enfin. Une femme sévère, l’accent pointu, lit une lettre de la compagnie de danse qui s’adresse au premier ministre Harper qui met la hache dans les derniers programmes de subventions culturelles. Il y a un passage plutôt joli où elle dit qu’il n’y aura jamais trop d’arbres dans la forêt, jamais trop d’étoiles dans le ciel et jamais trop d’artistes sur la scène. Le monde est vaste et nous en faisons partie. Le public applaudit. Moi, je me dis qu’on a les gouvernements qu’on mérite.

Le spectacle commence. Avant même que les danseurs entrent en scène, il y a comme un malaise. Impossible d’oublier notre rôle de spectateurs puisque la lumière ne baisse pas tout de suite dans la salle. Face à cette foule si bien vêtue. Les danseurs sont nus, peut-être une des raisons qui font que la salle est pleine. Éclairage froid, rien d’érotique, rien non plus d’intellectuel, juste des mouvements, une impudeur qui laisse deviner une pudeur immense, quelque chose d’insondable. Très déstabilisant pour le spectateur. Des gens sortent. La fille magnifique avec de longs cheveux fait un bruit d’enfer en descendant les escaliers avec ses talons hauts, dix minutes après le début du spectacle. Je me demande comment les danseurs arrivent à garder leur concentration. Ce n’est pas théâtral. Il y a des moments de force incroyable et de fragilité, des moments d’inconfort quand dans des gestes ritualisés les danseurs piétinent méticuleusement les masques habituels

J’ai la tête pleine, le corps qui vibre quand je marche sur Sainte-Catherine dans le village. J’entre dans un restaurant thaï qui a l’air d’une usine. J’entends mon nom au fond de la salle. C’est Jo, on ne s’est pas vu depuis dix ans. Il a été la première personne importante dans ma vie. C’était, je crois, mon meilleur ami, ma première tentative d’amitié. Peut-être que j’étais amoureux de lui. Je ne l’ai pas revu depuis un soir de novembre. Le soir de la fête des Morts. Le soir où j’ai contracté ce virus. Il était dans la pièce à côté. Ce soir-là, j’étais sorti avec lui et son chum au Passeport sur St-Denis. Nous avions bu comme des défoncés comme à notre habitude. Marché bras dessus bras dessous sur Saint-denis. L’escalier qui menait au deuxième me semblait insurmontable. Arrivé en haut j’ai passé des heures à vomir dans la toilette. Nous étions quatre. L’autre c’était un ami du chum de Jo. Je pense. Jo et son chum sont partis dans la chambre. L’autre m’a transporté sur le futon, dans la cuisine.

Plus jamais revu, plus jamais de téléphone. Il savait, je savais, tout le monde savait. Il est là, devant moi, et j’ai du mal à le reconnaître. Il me dit que j’ai pas changé du tout. Il écrit mon numéro. — « On ira prendre un café ou une bouffe, ça serait le fun ! » Je me rends ensuite à la soirée Poz. Ils ont refait la déco du bar dans un style gothique sado-maso. Ils vont même ouvrir une section backroom comme dans certains clubs de New York. Une pièce sombre et sale pour aller se faire une petite vite. Auparavant, c’était illégal à Montréal jusqu’à ce que la Loi sur les maisons de débauche soit modifiée. Sur un écran géant qui prend toute la place, Olivia Newton-John chante Xanadu en paillettes et patins à roulettes en cuir blanc. C’est trop pour moi. Je pose ma bière sous un genre de croix avec des anneaux pour attacher des menottes et je m’en vais. C’était vendredi 13, j’aurais dû rentrer après le spectacle.


Extrait vidéo de La Pudeur des Icebergs