25 décembre 2007
Le cygne et la déesse
Un lecteur m’a demandé de publier ici des textes plus anciens. Demandez et vous recevrez. J’ai écrit ce texte alors que j’avais 16 ans. À cette époque, je me passionnais pour les mythologies grecques et scandinaves. J'inaugure avec cette note une nouvelle catégorie intitulée Fictions.
Des lueurs rosées s’élevaient déjà au-dessus de l’horizon. Sur le lac, tout était calme, aucun vent. Dans la brume matinale, Polymnie allait au bain. Elle était certaine que personne ne la dérangerait avant le jour. Elle approchait de la rive lorsqu’elle entendit du bruit. Elle écarta les roseaux de ses doigts de déesse et aperçut au fond de la baie, un grand cygne d’un blanc étincelant. L’oiseau nageait paresseusement. Il avait remarqué la déesse, mais il ne s’en souciait pas. De temps à autre, il plongeait dans l’eau pour se rafraîchir.
Polymnie fit quelques pas à travers les roseaux puis appela le cygne qui n’y fit pas attention. Il se contenta de gonfler son plumage en s’éloignant. La déesse laissa tomber sa cape et plongea dans l’eau fraiche. Elle nagea lentement, se laissant caresser par les algues et tentant de s’approcher du cygne qui filait vers le large. Polymnie goûtait sur ses lèvres l’eau colorée de rose par le soleil levant. Chaque fois qu’elle croyait atteindre l’oiseau, celui-ci s’enfuyait un peu plus loin. Lorsqu’il arriva au centre du lac, il s’arrêta. Polymnie était tout près. Elle tendit la main pour le toucher. Mais le cygne se retourna brusquement et lui pinça le doigt. Une goutte de sang tomba et disparut dans l’eau noire. Il déploya ses larges ailes et s’envola au-dessus de la brume. Polymnie admira le grand oiseau qui s’éloignait vers le soleil en serrant son doigt blessé entre ses lèvres. Elle regagna la rive, tourmentée par le regret et la rancœur.
Elle attrapa sa cape, se sécha un peu et partit en courant à travers champs pour regagner l’Olympe. En chemin, elle croisa Zéphyr qui étendait la rosée du matin sur les champs des paysans. Il souffla pour elle des vents favorables jusqu’à l’Olympe où elle arriva vers midi. Elle se rendit près de son père, Zeus, roi du ciel et de la terre.
— « Père, dans deux jours, ce sera mon anniversaire. Je sais maintenant quel présent je voudrais recevoir. Je ne demande qu’une chose. C’est un cygne que j’ai croisé près du lac. »
— « Pourquoi donc un cygne, sa viande est coriace. »
— « Mais père, je le veux vivant ! » s’empressa-t-elle de préciser.
Après avoir remercié Zeus, Polymnie retourna vers le lac. Elle ne voulait pas attendre son anniversaire. Elle s’agenouilla près de l’eau entre les frondes des fougères et ferma les yeux en se concentrant. Pour un court instant, le ciel s’obscurcit. L’air autour d’elle devint opaque et gris, formant autour d’elle une immense coquille. Après quelques secondes, la coque éclata. À l’intérieur, Polymnie s’était métamorphosée en un cygne majestueux. Après avoir lissé ses plumes, elle sauta à l’eau et se mit à glisser lentement à sa surface.
Le premier cygne était là. Caché par de hautes herbes, il observait Polymnie qui s’exerçait à cette nouvelle forme de nage. Lorsque le soleil tomba derrière la cime des arbres, il sortit de sa cachette. Polymnie l’aperçut et s’approcha de lui. Mais dès que la distance se réduisait entre eux, le premier cygne s’envolait pour se poser un peu plus loin dans la baie. Polymnie avait la patience d’une déesse et le manège se poursuivit toute la nuit, la journée du lendemain et une autre nuit.
Pendant ce temps, Zeus avait envoyé Artémis et Héraclès à la recherche du cygne. Sur le lac, Polymnie savait qu’elle aurait plus d’endurance que l’oiseau. Il se lassa le premier et au dernier envol, il partit vers les collines. Polymnie, déçue, se retrouva seule. Héraclès et Artémis arrivèrent à ce moment-là et observèrent l’oiseau qui nageait la tête basse en admirant son reflet. D’un air entendu, ils se sourirent puis se séparèrent. Artémis, déesse de la chasse, devait viser le cygne avec une flèche trempée dans un filtre de sommeil. Héraclès se tenait prêt à plonger pour aller repêcher le cygne endormi.
Polymnie rêvassait en observant le reflet de la lune danser autour d’elle. Elle se retourna brusquement lorsqu’elle entendit le claquement de l’arc. Elle rassembla tous ses pouvoirs et reprit son corps de déesse. Mais la flèche lui avait déjà percé la cuisse. Héraclès dut ramener à la nage la déesse endormie. Après avoir soigné la plaie de Polymnie, Héraclès et Artémis levèrent les yeux vers le ciel. Le cygne, qui avait tout vu, traversait la brume en riant.
00:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, conte, adolescence, nouvelle, mythologie
06 juin 2007
Le lac Long
J'imagine que tout est dit
puis ce détail me rattrape,
je sais des mots pour nous sauver l'envie,
mais sur eux je dérape
Les mots que vous avez devant les yeux ne sont que la pointe d’un iceberg. À la fois les reflets et les déclencheurs de milliards de liens et de connexions. Ils provoquent chez moi ou ailleurs, un effet d’avalanche ou de domino. Parfois, ce sont des lumières d’épiphanie qui déboulent, suivies par des bouffées de tendresse et de certitude. Des phrases venues de l’autre bout du monde me révèlent des pans de ma propre réalité qui m’avaient toujours paru obscurs. Et je réalise qu’il y a souvent beaucoup de vous dans chacun de mes textes. Ce billet est inspiré d’une chanson de Valentine, que j’ai découvert par un clip chez Creaminal, que j’ai connu chez Éric, que j’avais croisé chez Valentine, que…
Les heures que je passe devant l’écran me rappellent ces longs après-midi à fouiller la grève du lac à la recherche de trésors : coquillages, bois mort ou pépites d’or. Nos regards d’enfants se perdaient dans l’immensité sombre de la sapinière qui s’étendait de l’autre côté de la baie. Cette forêt rayonnait de la présence des mines d’or, de l’ours noir et de l’orignal. Mon père m’avait dit qu’en traversant l’horizon on arrivait au pôle Nord. Je rêvais de voir les ours blancs et les phoques gris, le démoniaque carcajou qui déjouait les pièges de tous les chasseurs et les pistes des Innus, jalonnée d’inukshuk. Lorsqu’il se troublait, le lac était couleur de perle. Sur les cartes, cette vaste étendue d’eau se nomme Opasatica. Mais pour nous, c’était le lac Long. Un lieu unique que les archéologues et les biologistes n’ont toujours pas fini d’explorer.

Je passais alors tous mes étés dans ce chalet, tout au fond de la baie de l’orignal. On ne voyait presque pas la rive de l’autre côté. Les jours de grands vents, les vagues faisaient notre bonheur et les soirs d’orage, le lac devenait la scène d’un spectaculaire sons et lumières. Il y avait dans l’eau glacée quelques sangsues qui nous faisaient très peur. Ma sœur poussait des hurlements de panique quand une de ces bestioles lui faisait une bise. J’avais entendu dire que des esturgeons immenses rôdaient près du fond vaseux. À la brunante, sur une plage de galets, on chantait et on inventait des histoires autour d’un feu de camp.
Je n’allais jamais bien loin dans la forêt derrière le chalet, car j’avais peur de rencontrer le grand-duc et ses yeux de magiciens fous. Sous les frondaisons, on pouvait aussi croiser une poule irresponsable qui courait les bois avec ses poussins. Des lièvres discrets aux pattes porte-bonheur, des perdrix étourdies. La route qui menait au lac traversait un champ illuminé par l’orangé des épervières et les noms des villages des alentours me semblaient vraiment étranges : Bellecombe, Montbeillard, Roquemaure. La région était coupée du reste de la province par le parc de la Vérendrye et pour accéder au vrai monde il fallait rouler vers le sud, des heures durant, dans une immense forêt d’épinettes noires. La route devenait ensuite une autoroute à trois voies éclairées par des lampadaires, féerique à mes yeux d’enfant. Au terme d’une journée de voyage, nous arrivions, dans le vrai monde. La ville de toutes les merveilles : Montréal.
Paroles: Jil Caplan. Musique: Jipé Nataf 2001 "Toute crue"
Le prochain album de Jil Caplan, derrière la porte, sortira le 11 juin 2007
• La forêt ancienne du lac Opasatica (PDF)
• Lac Opasatica : future réserve de la biodiversité (PDF)
• Archéo 08, fouilles archéologiques
• Musée virtuel d’archéologie préhistorique
00:00 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, souvenirs, enfance, lac, abitibi, opasatica, conte
21 janvier 2007
L'homme de fer
Je navigue. Que dis-je, je dérive et je divague sur la Toile déployée comme un grand parachute sous lequel des enfants font coucou. Je voudrais lire, mais c’est trop exigeant. Je dois faire de la fièvre. J’ai l’attention décousue. Des bouffées de chaleur alternent avec des vagues de froid. Un froid glacial qui me serre les os. J’ai trop d’extrémités, il faut que je me ramasse. La nuit est noire. Dehors, les gyrophares, le klaxon de la déneigeuse qui appelle les automobilistes récalcitrants à venir déplacer leurs véhicules. Le rugissement des moteurs. Les courants d’air s’infiltrent par le moindre écart entre mes vêtements. Le clapotis de mes doigts sur le clavier. Puis, l’espace d’un battement de paupières, j’ai chaud. Je fais rouler les thermostats comme la barre d’un navire un soir de tempête. Les lèvres pincées sur le thermomètre. 98.6, m’indique l’appareil. Je ne fais même pas de fièvre.
Je suis congestionné. J’ai la tête lourde. Si je m'acharne à creuser pour dégager des histoires de romance et les exhiber ici c’est pour me convaincre moi-même. Ça me demande un travail fou. Je me bats avec moi-même. J’ai les mains éraflées par la pierre, du sable sous les ongles. J’ai mal aux yeux à force de fouiller le gris du regard à la recherche du moindre filon jaunâtre. Je suis l’homme de fer qui cherche le magicien sans trop y croire. Je veux lui demander de me donner un cœur. Les magiciens comme les pères Noël ou les anges, ça n’existe plus. Entre temps, je fais briller l’inox de mes épaules pour séduire. Je m’huile patiemment les articulations et réchauffe ma carcasse quand le soleil passe entre deux nuages. De temps à autre, je ceuille quelques brins d’herbe fraîche pour ce qui me tient lieu de foi dans l'humanité, un rongeur maigrelet qui trottine de toutes ses forces dans sa roue. J’ai l’impression que je lui dois bien ça. Et la roue tourne.
Je me suis accroché si longtemps à mes terres devenues stériles. J’ai voulu dire Adieu. J’ai arraché les souches et tout ce qui me retenait au passé. J’ai tout abandonné. J’ai pris la route, mais je me suis égaré. Évanoui, le chemin qui mène au magicien. Alors, je marche seul dans le brouillard. La frontière est floue entre le ciel gris et la terre. Ça m’inquiète, je vais bien finir par rouiller et figer sur place comme une sculpture moderne que personne ne comprend. Je grince, je crisse. Je m’efforce de rendre le tout harmonieux, lisse. De cacher mes doigts de fer sous un gant de velours. J’entends parfois des échos numériques. Je crois qu’il s’agit d’autres marcheurs, mais ils sont si loin. Si je marche encore un peu, il y aura peut-être quelque chose, juste de l’autre côté de l’horizon. Je me souviens des contes qui parlaient d’une route de briques d’or. Et d’un magicien dans son palais. Encore un pas.
There are locks on the doors
And chains stretched across all the entries to the inside
Theres a gate and a fence
And bars to protect from only God knows what lurks outside
Who stole your heart left you with a space
That no one and nothing can fill
Who stole your heart who took it away
Knowing that without it you cant live
Who took away the part so essential to the whole
Left you a hollow body
Skin and bone
What robber what thief who stole your heart and the key
Remember the tinman, Tracy Chapman
00:00 | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, conte, gay et lesbienne, coeur, fièvre, nuit



