06 mars 2009

La guerre

C’est un appel qui vient de loin, du fond des gênes ou des âges. Un rythme sourd, de nuit sans lune où les coyotes et les loups se sont tus. On dit que le cœur bat. Il martèle, acharné. C’est un élan. C’est un étau. Comme la force accumulée dans un ressort, pendant des mois, ou des années. Le coude tiré vers l’arrière, le poing qui se ferme, le poignet qui se bloque. Est-ce la testostérone qui me voile la vue et fait virer la vie au rouge ?

Mes muscles tressaillent comme un cheval qui pressent l’orage. Même si ma tête, elle, n’en peut plus. Même si elle me crie d’arrêter. Derrière mes yeux, les mots s’affûtent et se délestent de toutes rondeurs, à en devenir acérés. Prêts à s’abattre. Une fois, dix fois, vingt fois. Encore ! Éclats de silex, fer, bronze, lames d’acier trempé. Ma gorge se serre et cette douleur qui grondent grandit, rugit, exige d’exulter.

J’ai beau lever les yeux au ciel d’hiver, m’imaginer le printemps, chercher refuge dans le retour des saisons, interpeller Dieu, lui jeter au visage qu’il est bel et bien mort. C’est un rythme implacable qui ne peut plus s’arrêter. Qui s’abreuve de lui-même, toujours plus assoiffé. Il affleure sous mes tempes, se crispe dans ma mâchoire. Le poing qui cogne sur la table, la porte qui claque, mon regard assassin. Je sursaute. J’ai peur lorsque j’entrevois mon ombre, tapie dans un coin. Mais je suis emporté. L’honneur et la haine claquent au-dessus de la ruée. Le sablier est sur le pied de guerre. Je montre les dents et je suis prêt à frapper.

24 août 2008

La fièvre

En ce moment, je me démène pour garder la tête hors de l’eau. De l’extérieur, ma petite vie rangée brille comme un sou neuf. Mais à l’intérieur c’est le chaos. Et secrètement, le chaos me mène. D’abord, la colère. Je lui en veux d’avoir tout gâché par orgueil. Puis le manque. j’ai une envie furieuse de sentir sa peau, d’être près de lui. Bien sûr la tristesse. Les rêves qui s’envolent. Le soulagement. J’essaie de surfer sur ce sentiment. je me répète que j’ai pris les bonnes décisions, que j’ai agi pour le mieux. Puis encore la colère. Peut-être que Thomas a raison. J’aurais dû tenir compte de ses limites et lui laisser une autre chance. La lassitude. Je voudrais que tout ça s’arrête. La peur : Peut-être que cette solitude sera désormais mon ordinaire, mon linceul. L’orgueil. Je ne vais pas me laisser démonter par mes pitoyables histoires de coeur. Et encore la colère. Et tout ça se mêle en une soupe indigeste, m’empêche de dormir la nuit, me coupe l’appétit depuis une semaine. Les vagues me secouent dans tous les sens. J’essaie sans succès de fuir mon propre chaos. Je travaille frénétiquement sur des projets incongrus. Je pars en imagination vers des futurs improbables. Je passe des nuits à errer dans le désert froid du Net. Mais pendant mon absence, la tempête s’intensifie. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai mal partout. À la moindre accalmie, j’essaie tant bien que mal de mettre de l’ordre dans ma vie.

Et finalement, le corps se rebiffe. Ce matin, la fièvre. La sonnerie du téléphone me réveille. Une invitation pour un conventum. Mes draps sont trempés de sueur, j’ai l’esprit embrumé. Je déteste la fièvre. Je ne peux pas me permettre de faire de la fièvre. La fièvre me fait peur. C’est finalement la peur qui aura le dessus sur le chaos. Je vais me poser. Liquide, repos, vitamines et billets bâclés. Et au diable le conventum.

13 mai 2007

Live with it, épisode III



C’est l’épisode que je préfère. Lorsque l’on vit dans le regard des autres, ce que l’on est réellement n’a plus beaucoup d’importance. Qu’est-ce que la beauté ? …

Le CLSC des Faubourgs en collaboration avec la Clinique du Quartier Latin organise un groupe d’information et de soutien pour les personnes récemment infectées par le VIH. Les thèmes abordés iront de l’acceptation à la relation avec le médecin en passant par les aspects légaux et médicaux, la médication, la nutrition et la sexualité.

Ces rencontres hebdomadaires gratuites se tiendront au CLSC des Faubourgs, les mercredis de 19h30 à 21h00, à partir du 12 septembre 2007.

Informations :
Dany LeBlond (CLSC des Faubourgs) : (514) 527-2361
Jean-Marc Trépanier (Clinique du Quartier Latin) : (514) 285-5500


Sida Info Service (France) 0 800 840 800
Gai écoute (Québec) 1-888-505-1010

Les trois premiers épisodes de la série Live with it

03 avril 2007

Oxygène

La pluie ne tombe pas. Elle s’amoncelle dans le cœur des nuages. Je marche dans un champ de mines. Non, il faut que je cesse de faire de la projection : le champ de mines, c’est moi ! Je suis dangereux, ne l'oublions pas. Toujours cet élancement dans la poitrine. Un muscle déchiré à vouloir dépasser mes limites. Le prix à payer pour un excès d’orgueil, des ailes brûlées. Le sol est couvert d’une croûte de crasse hivernale. L’œil a beau s’agiter, le gris s’étend à perte de vue. Les crocus clairsemés sont fermés comme des poings blancs. Le ciel de plomb se refuse au jour. Combien de temps durera la rage ? Resterais-je balafré par l’amertume ? Je cherche mon souffle. J’ai besoin d’oxygène. Ne tirez plus sur l'ambulance.




Diane Dufresne, Oxygène
Paroles : Luc Plamondon, musique : Germain gauthier (1982)
Voix : DiSoul (Dubmatique), arrangement : Martin et André Courcy (1999)

01 avril 2007

Arête

Je m’étais préparé à toutes éventualités, c’est vrai. Chaque dénouement était imaginé, soupesé. Mais je n’avais pas prévu la charge émotive de sa réaction. Ce raz-de-marée de panique qui lui a secoué le corps. Et la présence de la mort qui s’est tout d’un coup glissée entre nous. Sa réaction m’a ébranlé et a balayé mes positions que je croyais solides. Je n’avais pas prévu le vertige, sur l’autre versant des mots.

Pourtant, quelques minutes auparavant, il y avait dans nos regards des percées vers l’avenir, entre nos corps un noyau de chaleur impénétrable pour quiconque autour. Le vin était trop froid et la serveuse asiatique avait une voix de Mickey Mouse. Mais rien ne pouvait entamer nos sourires. C’est du moins ce que je croyais.

Il y a parfois des coups de couteau qui sont nécessaires, des liens qu’il faut trancher. Il y a des morts qu’il faut enterrer définitivement. Il voulait savoir pourquoi mon ex était si important. Pourquoi j’avais du mal à accepter qu’il sorte de ma vie. Sous l’assaut de ces questions, j’ai fouillé mes sentiments. Une chose était claire : mon ex, c’était ma famille, mes premières racines, mes fondations. Même si les liens du sang n’existaient pas entre nous. Il y avait entre nous comme une filiation adoptive. Tout ça, dans ma tête à moi, bien sûr, dans ma mythologie personnelle. Dans les faits, il ne fait pas partie de ma vie. Il ne téléphone pas à Noël, ne prends pas de mes nouvelles et n’en donne pas. Il n’est pas là si j’ai besoin de lui. Il n’existe pas. C’est complètement inutile que j’avance dans l’existence en traînant un fantôme derrière moi. Il vaut mieux parfois brûler les ponts et jeter du leste pour s’élever au-dessus des obstacles. Ce souper en tête à tête m’aura au moins servi à comprendre ça. Pour assumer ma condition d’orphelin, j’avais besoin qu’on me tienne la main entre deux verres de vin blanc.

... Je suis séropositif...

Mais sur le chemin du retour, je suis passé du statut d’un gars super intéressant, beau et intrigant à celui d’une marchandise avariée. Son intérêt était-il purement conditionnel et intéressé ? Comment j’ai pu me faire avoir autant ? Je suis resté avec une certaine colère. Si je sors dans un bar et qu’un homme me sourit, j’aurai envie de lui casser les dents. Je n’ai jamais cassé de dents. Ce doit être une sensation étrange. J’imagine la giclée de sang.

J’ai rebondi. Je rebondis toujours. J’ai juste quelques côtes déplacées du côté du cœur. Comme un élancement. J’ai mis le volume au fond sur mon i-pod (je suis volontaire pour la greffe) et je suis sorti courir sous le soleil violent du dernier jour de mars.

05 mars 2007

L'autre rive

C’était un matin de novembre, autour d’une table et de deux cafés. Il m’a dit qu’il était séropositif, qu’il ne savait pas ce qui lui avait pris. Il ne comprenait pas ce qui c’était passé, il n’avait jamais fait ça auparavant. (Il parlait d’une relation non protégée ; à ce moment-là, j’ai eu un doute). Je ne le connaissais pas avant le soir du 11 novembre. C’était l’ami d’un ami, il n’était même pas mon genre.

Après le choc est venue la colère. Une émotion hargneuse, violente. J’ai tremblé. Pendant les années qui ont suivi, des images se sont bousculées au seuil de ma conscience. Des images d’os brisés, de chairs lacérées, d’éclaboussures de sang et de cervelle sur les murs. La colère s’est ancrée dans mon corps. Mes poings se fermaient, mes dents se serraient, mes pieds étaient prêts à frapper, encore et encore.

Mais cette rage en cachait une autre bien plus grande et plus terrible. Si colossale, que je n’ai pas les mots qu’il faudrait pour la décrire. La colère envers moi-même. Une violence plus lourde et solide que le béton armé, plus acérée qu’une lame de rasoir. Une colère qui m’aurait interdit de me tuer si j’y avais pensé. La mort par suicide aurait été trop facile et trop douce. M’enlever la vie n’aurait pas suffi pour l’apaiser.

Il n’y avait pas de circonstances atténuantes. En 1997, le VIH et ses modes de transmissions étaient parfaitement connus. J’étais un privilégié, un universitaire choyé par la vie. J’avais des amis qui travaillaient dans le milieu communautaire, chez Séro-Zéro, au Cpavih. Un ami avait mis sur pied une fondation pour venir en aide aux personnes atteintes qui avaient des difficultés financières . Je me souviens qu’il m’avait dit un soir : « Toi. Arrive-moi jamais avec ça ! » Il me fixait de ces yeux bleus avec un air sérieux. Je l’avais trouvé ridicule et j’avais répondu : « Ben voyons, j’suis pas con quand même ! »

Il a fallu accepter de voir mes gestes bien en face. Revoir mentalement la scène et envisager le pardon. Me pardonner ma naïveté, s’il s’agit de naïveté. Mon idéalisme et ma foi trop crédule en l’humanité. Je me souviens que je m’étais dit : S’il savait qu’il me faisait courir un risque, il ne ferait jamais ça. Parce que moi, je ne l’aurais jamais fait. J’avais alors la certitude que je ne lui faisais courir aucun risque. Je me trompais sur son compte. Me pardonner d’avoir abandonné ma vie au premier homme venu juste pour quelques minutes de chaleur. Me pardonner ma faiblesse et cet instant de vulnérabilité totale. Me pardonner la pensée magique. Mon refus de voir la réalité. Me pardonner le goût du danger, de l’autodestruction pour me sentir vivant, vibrant. Me pardonner mes dérives dans l’alcool et le monde des apparences. Quand il m’a trouvé, je vomissais rhum, bière et yagermeister. Il m’a passé une serviette humide sur la nuque. Je répétais : « T’es fin, t’es fin. »

Quand j’ai ouvert les yeux sur cette colère envers moi-même, son image à lui s’est évanouie presque totalement. Peu m’importe qu’il soit vivant ou mort, ce qu’il est devenu. Il n’existe plus. Il n’est rien. J’ai oublié son visage. Indifférence totale.

Je ne sais pas si le pardon est réellement possible. Je ne sais pas si j’arriverai à me pardonner. Mais ce que je sais, c’est que la vie c’est aujourd’hui. Et aujourd’hui, c’est un moment qui fuit trop vite. Porter jour après jour le poids des rancoeurs, des regrets, de la culpabilité est assez lourd pour me faire rater l’instant qui passe. J’ai vécu tant d’années sous le joug de cette condamnation, paralysé par cette violence toujours contenue.

Quand on baisse les bras, que l’on dépose les armes, quand la colère se tait, même pour quelques instants, on découvre des champs de tristesse à perte de vue, des peurs d’enfants, mais aussi des désirs. Des montagnes de désirs qui n’attendent qu’un rayon de soleil printanier. L’hiver a duré ce qu’il fallait, les torrents de larmes ont irrigué la terre année après année. Une éclaircie, et les versants pourraient se couvrir de fleurs. Aujourd’hui existerait enfin.

L’autre rive est ici même, pardonne et oublie, protège et rassure. [Jack Kerouac]


J’ai trouvé cette citation sur le blogue de Khyungpo.

07 décembre 2006

Sucre et pasta

Il est parfait le vert des pins quand il rayonne entre le ciel bleu et la neige. Juste assez vibrant, juste assez désaturé. Un vol de pigeons gris se retourne comme un drapeau au-dessus des cimes. Elle est parfaite la vie qui s’organise pour que j’écrive même quand je fais tout pour l’éviter. Les rendez-vous qui s’annulent, le portefeuille vide et une foulure stupide me retiennent à mon bureau. Quelques bonnes nouvelles afin que j’accepte de lever les yeux, encore un peu. Un contrat de rédaction qui semble vouloir se concrétiser pour le printemps, vos mots doux, une invitation à aller boire quelques bières vendredi soir chez le grand.

J’essaie de croire en quelque chose, c’est un peu vague, je sais. Je m’explique. Je ne crois pas en Dieu, j’aimerais bien, mais je crois encore moins au hasard. Je crois que la vie a un sens même si c’est nous qui le fabriquons à chaque instant. Nous déroulons la chaîne de nos existences sur le sol marqué d’ornières par le passage de ceux qui nous ont précédés.

Le quotidien est sans histoire. Je suis allé voir The holiday avec Cameron Diaz et ses jambes interminables, Kate Winslet et le vraiment très sexy Jude Law. C’était une avant-première et deux cerbères surveillaient la salle pour qu’aucun spectateur ne capte des images sur son téléphone portable. Ils ont même fouillé les sacs à l’entrée. Je ne suis pas, actuellement, dans un mood romantique. Vous remarquerez que je n’ai pas décrit de lever de soleil depuis un bail. Il faudrait d’ailleurs que je m’y remette…

En revenant, j’ai fait chauffer de l’eau et j’ai ouvert le PC. J’ai plongé dans les abysses existentiels au bras d’Alméria. J’ai avalé un bol de pâtes avec de l’huile d’olive, du romano et de l’ail. Rien de mieux pour colmater hermétiquement toutes les insécurités financières. L’huile et les pâtes c’était un cadeau de mon ex qui voulait « m’aider » quand je suis parti seul en appartement. Il me reste d’ailleurs un pot de Crema di cipolline. Je n’ai aucune idée de quoi il s’agit, les ingrédients sont en italiens. Mais ça a un aspect assez repoussant. Alors, je le garde pour le moment ou je souffrirai vraiment d’inanition.

J’attends les chèques de paie des petits contrats que j’ai faits récemment. J’espère le premier versement d’assurance-chômage. La dernière semaine que j’ai travaillée pour mon ex-employeur n’était pas déclarée, donc illégale. Je n’ai aucun recours s’il lui prenait l’envie de ne pas me payer. Et je n’ai pas de nouvelles.

Et pourtant, les bluettes me font encore de l’effet. Je regarde Jude Law qui pleurniche avec un accent britannique dans un cottage au milieu des landes. Il est le seul dans toute la salle de cinéma à ne pas se douter que sa belle revient vers lui en courant en talons hauts dans la neige. (Une scène ridicule) Et, quand je le vois se lever, surpris, les yeux pleins d’eau. Je verse une petite larme. Je suis un cas incurable.

Malgré les rues capitonnées par la neige, malgré la lumière feutrée d’un hiver instantané, malgré les romances sucrées et les pastas, quand je me retrouve seul la nuit, la colère enfle. Dans le noir de ma chambre, elle est là. Et je n’ai pas de mots pour la circonscrire. Elle me tord le ventre, elle m’enflamme le sang. Une rage sans aucun discernement. Et lorsque j’arrive à trouver le sommeil, je me réveille au milieu d’un cauchemar où je brise, où je blesse, où je dis des atrocités. Je suis par terre et j’espère que quelqu’un me fasse taire et qu’on m’arrête.

16 août 2006

Salaud

J’en ai assez d’être gentil, d’être un bon gars, d’être romantique. Je veux être mauvais, vulgaire, sale et méchant. Je veux montrer mes dents croches, serrer les poings et être lâche. Je veux dire que mon patron est un porc. Que les hommes gais sont des névrosés d’une intolérance intolérable. (Ils courent après leurs queues) Que, de toute façon, les Nord-Américains sont des porcs d’une intolérance insupportable. Et je revendique le droit d’être un porc d’une intolérance irrespirable.

Il m’a appelé du métro Laurier. Allo. Est-ce que je peux passer te voir ? l’autobus part dans deux minutes. Il sera chez moi dans quinze. Il a apporté le souper dans son sac à dos. On devait se voir demain. Je…

J’en ai marre de l’image de moi-même que je fabrique en continu. Tellement cute, a l’écoute, patient. Je veux m’énerver, je veux sacrer, donner des coups de pieds, démolir. Je n’en peux plus de moi-même. Je n’en peux plus de ce blogue mièvre. Cette photo de broussaille qui a l’air sorti d’un bosquet sauvage. Derrière le vert et le rouge, c’est un fossé plein de purin. Le liquide y est phosphorescent tellement il est concentré en pesticides et en engrais de synthèse. Devant c’est un terrain de golf ou des obèses désabusés se font rire les uns les autres en pétant et en rotant. De gros morons qui suent dans leur polo bleu poudre en s’affaissant sur la cuirette de leur car. Le bout d’érable se démène pour survivre dans une friche pleine de crotte de chiens et de sacs poubelles. Dans la ville la plus laide du monde, qui se surnomme elle-même Hyacinthe la jolie. Sur le bord d’un tronçon sans attraits d’une autoroute ennuyeuse. Juste un mauvais souvenir.

J’étais frustré. J’avais envie de me sauver. M’enfuir de chez moi. J’avais besoin d’être seul. Il veut me voir, qu’il me voit ! Et il me voit l’air bête, l’air suffisant.

Je n’en peux plus de cette fausse honnêteté, de cette transparence bidon. De faire comme si je n’avais pas de censure. Comme si je ne pesais pas chaque mot. Comme si ça coulait de source. Comme si c’était normal de se mettre en scène pour être lu en diagonale. Comme si ce n’était pas de l’orgueil démesuré, de la vanité excessive que de se ménager le beau rôle en inventant sa vie. Je suis pas franc. Et celui qui écrit c’est un salaud. Même pas foutu de se démerder dans la vie. Même pas foutu de garder des amis. Quelqu’un qui blesse et qui n’a pas de bonnes intentions parce qu’il est trop con pour avoir des intentions tout court.

Il y a encore un chien qui hurle dans la ruelle. Je sais ce que c’est que la douleur. Je la connais. Je sais. Je le sais dans toutes les cellules de mon corps, ce que c’est que d’avoir mal. Et pourtant, je le fais. Je le fais vivre le mal que j’ai vécu. Je l’ai vu ce plissement dans son front. Je l’ai vu son regard de biais, ses épaules défaites. Je l’ai vu sa naïveté bafouée. Je l’ai vu sa solitude. Ça m’a fait mal, juste de le regarder avoir mal en descendant l’escalier. Je sais qu’il n’en a rien à foutre de mon amitié, de ma sollicitude. Il me dit qu’il a tout gâché. Je dis non…

J’en ai marre de faire celui qui attend le grand amour, qui y croit encore juste parce que c’est joli. Parce que ça sonne bien. Parce qu’il faut s’accrocher, que c’est beau la vie, que l’amour est dans l’air et qu’il y a du bon à l’intérieur de chacun d’entre nous. J’en ai assez de la pauvre victime que je suis, qui se fait tabasser par la vie en poussant des couinements plaintifs : oh, oh, ouille. Non, mais ACHEVEZ-LE, QUELQU'UN !