24 août 2008
La fièvre
En ce moment, je me démène pour garder la tête hors de l’eau. De l’extérieur, ma petite vie rangée brille comme un sou neuf. Mais à l’intérieur c’est le chaos. Et secrètement, le chaos me mène. D’abord, la colère. Je lui en veux d’avoir tout gâché par orgueil. Puis le manque. j’ai une envie furieuse de sentir sa peau, d’être près de lui. Bien sûr la tristesse. Les rêves qui s’envolent. Le soulagement. J’essaie de surfer sur ce sentiment. je me répète que j’ai pris les bonnes décisions, que j’ai agi pour le mieux. Puis encore la colère. Peut-être que Thomas a raison. J’aurais dû tenir compte de ses limites et lui laisser une autre chance. La lassitude. Je voudrais que tout ça s’arrête. La peur : Peut-être que cette solitude sera désormais mon ordinaire, mon linceul. L’orgueil. Je ne vais pas me laisser démonter par mes pitoyables histoires de coeur. Et encore la colère. Et tout ça se mêle en une soupe indigeste, m’empêche de dormir la nuit, me coupe l’appétit depuis une semaine. Les vagues me secouent dans tous les sens. J’essaie sans succès de fuir mon propre chaos. Je travaille frénétiquement sur des projets incongrus. Je pars en imagination vers des futurs improbables. Je passe des nuits à errer dans le désert froid du Net. Mais pendant mon absence, la tempête s’intensifie. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai mal partout. À la moindre accalmie, j’essaie tant bien que mal de mettre de l’ordre dans ma vie.
Et finalement, le corps se rebiffe. Ce matin, la fièvre. La sonnerie du téléphone me réveille. Une invitation pour un conventum. Mes draps sont trempés de sueur, j’ai l’esprit embrumé. Je déteste la fièvre. Je ne peux pas me permettre de faire de la fièvre. La fièvre me fait peur. C’est finalement la peur qui aura le dessus sur le chaos. Je vais me poser. Liquide, repos, vitamines et billets bâclés. Et au diable le conventum.
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26 mai 2007
Lettre à Louis-Philippe
20h30 : Le ciel a le blues et il y a dans l’air comme une odeur de pluie. Je glisse ma main dans ma poche. J’y trouve des clés et un couteau. J’y serre quelques feuilles froissées où j’ai consigné ces mots.
Certaines des choses que tu m’as dites me restent en tête et font leur chemin. Contrairement à ce que tu crois, j’ai aimé ton dynamisme et tes excès. Ils m’ont fait un bien fou. Je t’ai trouvé à la fois drôle et touchant. J’ai aimé intensément les moments que nous avons passés ensemble. Je les ai aimés au point d’en avoir mal. J’ai aimé rencontrer les tiens, tes amis, ta famille. J’ai deviné à travers leurs yeux que tu étais quelqu’un de bien. Ta sœur a, dans le regard, le même côté frondeur et fragile. J’aurais voulu être à la hauteur de tous ces moments. Être souriant, fort, d’un optimisme à toute épreuve. Que tu sois fier de moi…
21h42 : Le tonnerre a grondé, mais l’orage est passé en vent. La chaleur lourde se dissipe. Je roule sur Sherbrooke. La grève des transports en commun est terminée, mais pour le moment, le vélo est plus fiable. Une sirène derrière moi me vrille soudain les tympans. En une seconde, l’adrénaline parcourt tout mon corps. Une ambulance me dépasse sur la gauche et s’éloigne devant moi. Je suis agrippé aux guidons et je ressens chaque défaut de la chaussée. Mentalement, j’aligne les mots pour ne pas perdre une seconde. La piste cyclable disparaît enfin dans le parc Maisonneuve. Et je passe de l’agitation de la circulation à une obscurité presque totale. J’ai dû mal à distinguer la piste sur le sol. Je file entre la masse sombre des bosquets. Je pédale d’un bon rythme. Il y a déjà eu plusieurs cas de gay bashing dans ce parc. Encore quelques coins de rue, et j’arriverai chez moi.
J’ai gardé le silence pour me protéger et pour te protéger. C’était maladroit et stupide. J’écris sur les sentiments, mais je ne sais ni les dire, ni les vivre. À travers les moments que nous avons vécus ensemble, j’ai découvert que j’étais un autre. Tu m’as ouvert la porte, c’est vrai. Mais c’était d’abord la porte de moi-même. Je t’en serai toujours reconnaissant. Nous venons de deux univers parallèles, c’est ce qui rendait notre rencontre unique et difficile. Tu as peut-être raison quand tu dis que j’ai encore bien des choses à régler avec moi-même avant de pouvoir être près de quelqu’un. Je me laisse porter par la vague, sans trop réfléchir…
13h30 : Le temps est plus frais et le soleil brille. Je garde dans ma poche ce carnet que je noircis méticuleusement à chaque seconde de liberté. J’ai eu un pincement au cœur quand j’ai servi un couple d’hommes qui préparaient un potager. Ils ont acheté trois plants de tomates, des Supersweets. Ils étaient deux, et moi je suis seul. Il me manque. Sa chaleur me manque. Son regard admiratif me manque. Sa confiance même chancelante me manque. Mais je passerai outre parce que je ne veux pas lui faire de mal. Je ne suis qu’un égaré. En ce moment, à chaque instant je me répète que tout ira mieux demain. Je n’ai qu’une obsession, c’est de passer au travers. Franchir la ligne qui me sépare du prochain jour.
Tu es dans le vrai quand tu dis que je vis dans une bulle. Cette bulle, je l’ai bâti pour traverser des moments horribles au cours des dernières années. J’en ai encore besoin aujourd’hui. Peut-être qu’elle me coupe du monde et m’enferme dans ma solitude. Mais pour le moment, elle est essentielle à ma survie et à mon équilibre. Je m’agrippe à elle pour ne pas couler. Et je sais que je dois le faire de toutes mes forces.
Tu m’as manqué dès la première seconde où tu es disparu dans la nuit. Je pleure, mais au même moment, je suis soulagé. Je n’en pouvais plus de porter ma vie à bout de bras et de faire constamment bonne figure. Même si, selon toi, je n’y arrivais pas vraiment. Tu as eu le courage de partir. Tu resteras quelqu’un d’important pour moi. Si on ne se revoit pas, je penserai souvent à toi, et je te souhaiterai du bonheur, de la tendresse et des rires…
17h55 : Le soleil bas allume la poussière. Je remonte la rue Beaubien. C’est un quartier que je ne connais pas. Des cafés italiens avec des hommes à l’air louche attablés devant des espressos. Ils fixent les passants d’un regard noir. Deux africaines en boubous noirs et dorés marchent lentement en riant. Ici, je suis un étranger. Rosemont n’a rien d’une montagne, mais je sens tout de même la pente dans mes mollets. Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même.
21:15 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, travail, coeur, couple, racines
24 mai 2007
L'exil
C’est aujourd’hui jour de grève dans les transports en commun. Ça ne me cause pas encore de problèmes, car je suis en congé. Les pistes cyclables débordent et le temps est splendide. Je redécouvre les joies des nids de poules, des portières impromptues, des voitures qui grillent les feux rouges. Je me dis qu’il faudrait déclencher une grève générale en appui aux syndiqués. C’est presque immoral que des gens travaillent par une si belle journée. Au moins, je ne participe pas au smog qui s’installe sur la ville avec la chaleur. Ce soir, respirer risque d’être dommageable pour la santé.
Dans l’après-midi, je suis allé courir pour courir, dans le parc voisin. Juste pour sentir l’effort et le vent. Pour ajouter le rythme d’un cœur à celui des astres et des saisons. La piste ondule entre collines et vallons, traversant des pelouses noyées de soleil et des nappes d’ombres sous les frênes. Les cerisiers et les pommiers en fleurs laissent traîner leur douceur dans la brise. Par moment, leurs notes de miel se mêlent à celle d’un lilas. Je contemple la prestance des grands arbres assurés de sortir vainqueur de la course à la lumière. À leurs pieds, l’effervescence des feuillages est fascinante. Les formes plus variées et complexes que des hiéroglyphes composent le vocabulaire anarchique de la nature. Tout au bout du parc, contre le vert omniprésent, se détachent le pourpre sombre opulent des érables et le vert lime audacieux du physocarpe. Les pissenlits forment une marée d’or. Comme si la terre cherchait avec empressement à répliquer aux caresses du soleil.
Toute cette beauté qui se déverse sur le monde n’arrive pourtant pas à chasser un fond de tristesse. Tout resplendit. Même ce soir tiède où le bleu royal, le noir et le fauve du ciel se mirent dans l’étang. Mais je suis morne comme un temps couvert, inquiet comme un début d’hiver. Mon cœur étouffe sous une croûte de sel. Je me suis fait mal au genou et je rentre chez moi en claudiquant. Je porte trop de rancoeur, trop de déception. J’ai peur de ne pas arriver à trouver un jour ma place dans le monde. GP pense aller vivre dans une autre ville. Et mon travail inutile reprend demain. Je reviens me cacher sur la Toile comme un animal blessé. J’ai tant besoin de vous. Mais vous êtes si loin. Ma confiance est en exil.
22:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, printemps, grève, transport, smog, coeur, travail
13 avril 2007
Toutes petites choses
Ce billet est inspirée du premier extrait du prochain album de Jil Caplan, toutes petites choses et de la note qu’elle a inspirée chez Petit Lu.
Une chute, une maladresse et je me suis brisé. Désormais, je ne suis vendu qu’en pièce détachée. La clef Allen n’est pas incluse dans l’emballage. Il n’y a pas de manuel d’instruction, étrangement traduit du suédois. Rien n’y paraît, mais je suis en morceaux. Il me manquera toujours un éclat. Celui qui a glissé entre deux lattes du plancher.
Il existe des hommes modèles dans la littérature, au cinéma. Des hommes où le corps, le cœur, la tête et le sexe ont su garder une certaine cohésion, un équilibre dynamique, mais fonctionnel. J’ai toujours rêvé d’une ration complète, de prendre et de me donner en entier. À l’évocation de cette idée, ma tête s’emballe et part dans une direction, suivie par mon cœur qui fait des vrilles. Mais il y a eu une cassure entre mon corps et mon cœur. Un climat de mutinerie, de trahison s’est installé et tous les drapeaux sont en berne.
Suffit qu’un garçon soit le moindrement gentil, joli et tendre et le corps se détourne, comme pour le protéger. S’il me touche, s’il me fascine, si j’ai envie de m’approcher de lui. Je ne peux oublier le danger que je représente et je deviens un ange inatteignable, prisonnier du miroir
Suffit qu’un garçon soit le moindrement sensuel, sexy, séduisant et le cœur se ferme pour limiter les dégâts. Je deviens celui que l’on voudrait que je sois. Comme un animal au regard de zombie. S’il est distant ou méprisant, c’est encore plus facile. S’il est prétentieux, c’est encore mieux. Je ne peux que me donner en combattant, en me blessant, en agressant.
Alors, il y a des soirs où je préfère rester immobile. Posé sur un étalage, bien visible, mais inaccessible . Avec l’air étrange de celui qui a toujours vécu dans une bulle. J’ai le désir dans les yeux. je rêve d’un horloger, d’un bricoleur. Mais je resterai silencieux. Le ciel est couvert et je me cache sous les couvertures.
07:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, gay et lesbienne, vih, coeur, corps, tête, amour
21 janvier 2007
L'homme de fer
Je navigue. Que dis-je, je dérive et je divague sur la Toile déployée comme un grand parachute sous lequel des enfants font coucou. Je voudrais lire, mais c’est trop exigeant. Je dois faire de la fièvre. J’ai l’attention décousue. Des bouffées de chaleur alternent avec des vagues de froid. Un froid glacial qui me serre les os. J’ai trop d’extrémités, il faut que je me ramasse. La nuit est noire. Dehors, les gyrophares, le klaxon de la déneigeuse qui appelle les automobilistes récalcitrants à venir déplacer leurs véhicules. Le rugissement des moteurs. Les courants d’air s’infiltrent par le moindre écart entre mes vêtements. Le clapotis de mes doigts sur le clavier. Puis, l’espace d’un battement de paupières, j’ai chaud. Je fais rouler les thermostats comme la barre d’un navire un soir de tempête. Les lèvres pincées sur le thermomètre. 98.6, m’indique l’appareil. Je ne fais même pas de fièvre.
Je suis congestionné. J’ai la tête lourde. Si je m'acharne à creuser pour dégager des histoires de romance et les exhiber ici c’est pour me convaincre moi-même. Ça me demande un travail fou. Je me bats avec moi-même. J’ai les mains éraflées par la pierre, du sable sous les ongles. J’ai mal aux yeux à force de fouiller le gris du regard à la recherche du moindre filon jaunâtre. Je suis l’homme de fer qui cherche le magicien sans trop y croire. Je veux lui demander de me donner un cœur. Les magiciens comme les pères Noël ou les anges, ça n’existe plus. Entre temps, je fais briller l’inox de mes épaules pour séduire. Je m’huile patiemment les articulations et réchauffe ma carcasse quand le soleil passe entre deux nuages. De temps à autre, je ceuille quelques brins d’herbe fraîche pour ce qui me tient lieu de foi dans l'humanité, un rongeur maigrelet qui trottine de toutes ses forces dans sa roue. J’ai l’impression que je lui dois bien ça. Et la roue tourne.
Je me suis accroché si longtemps à mes terres devenues stériles. J’ai voulu dire Adieu. J’ai arraché les souches et tout ce qui me retenait au passé. J’ai tout abandonné. J’ai pris la route, mais je me suis égaré. Évanoui, le chemin qui mène au magicien. Alors, je marche seul dans le brouillard. La frontière est floue entre le ciel gris et la terre. Ça m’inquiète, je vais bien finir par rouiller et figer sur place comme une sculpture moderne que personne ne comprend. Je grince, je crisse. Je m’efforce de rendre le tout harmonieux, lisse. De cacher mes doigts de fer sous un gant de velours. J’entends parfois des échos numériques. Je crois qu’il s’agit d’autres marcheurs, mais ils sont si loin. Si je marche encore un peu, il y aura peut-être quelque chose, juste de l’autre côté de l’horizon. Je me souviens des contes qui parlaient d’une route de briques d’or. Et d’un magicien dans son palais. Encore un pas.
There are locks on the doors
And chains stretched across all the entries to the inside
Theres a gate and a fence
And bars to protect from only God knows what lurks outside
Who stole your heart left you with a space
That no one and nothing can fill
Who stole your heart who took it away
Knowing that without it you cant live
Who took away the part so essential to the whole
Left you a hollow body
Skin and bone
What robber what thief who stole your heart and the key
Remember the tinman, Tracy Chapman
00:00 Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, conte, gay et lesbienne, coeur, fièvre, nuit
27 décembre 2006
Sucre à glacer
C'est joli de trahir une chanson que l'on adore. L'étreindre et la faire passer d’une langue à une autre. Lui arrondir les angles. Si je ne la comprends pas bien, je la reconstruis en prenant soin de la musique des mots. Comme un baiser volé, je porte le texte d'une autre pour mieux me voir dans le miroir...
Hé, boulanger
Fais un gâteau
Cuisine-moi un jour
Où je puisse me retrouver
Je me demande toujours
Ce que tu y mettras
Ce qu’il y aura dans ton gâteau,
Cette fois
J’imagine que tu sais
Qu’il est parti au loin
Il dit que je me cache
Tout au fond de mes pensées
Il me dit que je l’empêche d’approcher
Que mon cœur est si difficile à trouver
Là,
Il devrait y avoir quelque chose qui bat
Il devrait y avoir quelque chose, juste là
Juste là
Hé, boulanger
Saurais-tu me dire
Si son cœur à lui est vraiment fait de sucre à glacer
Et je me demande
Ce que le mien peut bien goûter
Peut-être pourrait-on le faire changer d’idée
Je sais, tu es pressé
Tu as des banquets à préparer
Tu es juste venu t’assurer
Que je ne vais pas me défiler
C’est vrai, je fuis mon coeur
Par tous les moyens
C’est sûrement à son tour, cette fois
Cette fois,
J’avais cru que le temps serait mon allié
J’avais imaginé que nous pourrions voler
Mais peut-être pas, cette fois
Hé, boulanger
Fais un gâteau
Cuisine-moi un jour
Où je puisse me retrouver
Moi, je me demande
S’il est bien, là-bas
Si tu le vois, embrasse-le pour moi
Juste là
Baker Baker, Paroles et musique : Tori Amos (de l'album Under the pink)
Adaptation libre/bad translation : Pierre-Yves
17:15 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, musique, chanson, traduction, mots, coeur, cuisine
01 octobre 2006
Creux de vague
Je te rappelle dans 5 minutes, OK ? J’attends. Il est tard. Tu ne rappelles pas. Le lendemain en rentrant du travail il n’y a pas de message sur le répondeur. Je sais que tu devais passer la soirée avec D. Ah oui, celle qui disait que ça ne fonctionnerait pas nous deux, parce que je n’ai pas assez de caractère ? Celle que j’avais vue 20 minutes ? Tu m’avais pas dit que tu ne tolérais pas les gens qui jugent trop vite ?
Samedi soir, je sors avec GP. Une bière, deux, trois, quatre, cinq... Comme l'envie de me noyer.
J’ai froid. Avec le froid, la peur de l’hiver qui s’en vient. La peur de la nuit. La peur de la solitude mur-à-mur. Emmuré.
Quand j’ai envie de pleurer tout ce qui se lit sur mon visage, c’est la colère. La colère qui érige un mur pour me protéger des blessures. Qui m’emmure dans ma douleur. Qui m’emmure.
Emmuré dans ma peine, emmuré dans ma peur. Pourquoi je n’arrive pas à dire au secours ?
Dimanche midi, tu me rappelles. La soirée où l’on devait se voir est déjà commencée. Je dois te rejoindre au métro, celui qui est sur ta route, mais pas sur la mienne, à deux heures au plus tard. Pas le temps de déjeuner. Je cours comme un fou. Le dimanche, il n’y a presque pas d’autobus. Je marche 20 minutes sous la pluie. Je manque le métro. J’arrive à 14h15 : personne. Je vais acheter du vin. J’attends en me disant que tu ne m’as sûrement pas attendu. La patience ce n’est pas ton fort. Tu arrives à 14h35, ça te prend 10 minutes de chez toi, à partir du moment ou tu poses le cul sur le siège de ta voiture.
J’ai appris à donner. À tout donner. À donner encore même s’il ne reste plus rien. À me battre avec moi-même pour donner encore. À me tordre le cœur pour en donner le meilleur et pour jamais ne tendre la main. Jamais la main.
J’ai appris à rêver au lieu de vivre, pour toucher derrière mes yeux fermés à la douceur. Celle qui existe quelque part peut-être. Celle que j’espère de tout ce qui vit en moi. J’ai appris à rêver ma vie et à offrir les brides de ce que j’imaginais. À tout donner, jusqu’à ce qu’il ne me reste plus rien.
— Ça va ?
— Non ! Ça va pas.
— … OK !
Tu te renfrognes. Ça pas l’air de te faire plaisir, mais c’est ça. T’avais dit deux heures au plus tard. Ton amie D a raison. C’est vrai que j’ai pas de caractère, je me sentais mal parce que j’étais quinze minutes en retard. Le téléphone a sonné. Une conversation en espagnol tout bas. Débit rapide. Je saisis rien puis, le silence. Plus un mot.
Je passe la journée à jaser avec la cousine, le mononcle, la matante d’untel, à sourire, à être gentil, à sourire et à être poli. Et à sourire encore. Il y avait un gros bouvier bernois apeuré par le bruit. Et bébé Rose qui tapait sur la table avec son jouet en plastique. Le silence toujours. Pas envie de te parler. Et c’était réciproque, visiblement. À un moment, pourtant, j’en aurais eu besoin. J'aurais eu besoin d'un sourire, preque rien, qu'on me serre dans des bras. Quand je suis descendu de l’auto, à la fin de la journée, j’ai dit merci pour le lift, fais attention à toi. Et c’est tout.
Creux de vague. J’ai froid et sous la surface je vois l’immensité du vide obscur et j’ai peur. Je voudrais faire ce pour quoi je suis fait. Savoir deviner la bonne route. Ne plus me fourvoyer. Obtenir un peu de réciprocité. Par moment, je me trouve pas si mal. Et je voudrais rencontrer quelqu’un comme moi.
Emmuré dans ma peine, emmuré dans ma peur. Pourquoi je n’arrive pas à dire au secours ?
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15 septembre 2006
Érosion (note trop noire)
J’ai la chanson de Barbarian dans la tête. Je vois les heures qui s’avancent. La foule qui s’affaire. Je deviens trop vite un vieil enfant. Je me suis réveillé au milieu de ma vie. Le matin était passé. Trop tard. J’ai le teint pâle et les mains coupantes comme du papier vierge. Freddy Krueger ou Edward Scissorhands. Je marche dans une banlieue aseptisée sans fin, rue des mésanges, rue des bruants, rue des grives. Il y a des nains de jardin, des flamants roses en plastique, mais les oiseaux ont disparu depuis longtemps. Il n’y a que le silence.
Je vois trop d’hommes qui ne peuvent plus aimer. Je croise des regards de naufragés qui coulent. Qui s’emportent et se fâchent contre l’eau, frappant les vagues à grands coups de poing au lieu de nager. Je vois des liens s’étioler, des visages s’éloigner. Je préfère parfois baisser les yeux. Axel avait raison pourtant, quand on veut voir quelqu’un, on trouve le temps. Vraiment, ce gars-là a une bonne influence sur moi. J’ai téléphoné à Thomas et ça m’a fait du bien de le voir même quelques instants, de retrouver son sourire immuable, de me rappeler qu’il existe des gens bien.
Je pense à l’image du tueur fou étendu dans la flaque sombre de son sang. Le récit de la panique, de la misère soudaine. Des enfants jeunes ou vieux qui croyaient jusque là que la mort était révolue, que la guerre c’était ailleurs, de l’autre côté de la mer, que la violence c’était meilleur avec du pop-corn.
Et j’entends la foule qui ricane. La douleur et la souffrance sont vite occultées par le glamour, le sensationnalisme, le côté cool et pervers de l’affaire. On aime frissonner, s’étourdir. Les hommes d’ici ont rarement le courage de se tenir debout, d’assumer les conséquences de leurs gestes. Alors, ils se réfugient dans l’intolérance. C’est la faute aux noirs, aux Chinois, aux Juifs ou aux Arabes. La faute aux femmes, aux assistés sociaux, aux politiciens, aux fonctionnaires, aux compagnies pharmaceutiques. Ils se complaisent dans la plainte larmoyante, s’inventent des théories, des conspirations. Toujours plus facile que de se retrousser les manches. Société de victimes qui se méprise assez pour se réjouir du spectacle lorsque ses enfants deviennent des cibles. De toutes façons, le tueur s’est donné la mort.
Et le monde n’a pas cessé de tourner sur lui-même. Les enfants qui pleurent le visage contre le plancher après avoir poussé tous ensemble le piano devant la porte de la classe. Ils serrent les dents à chaque coup de feu. Les mères et les pères qui courent, hystériques, d’un hôpital à l’autre en cherchant leurs enfants. Qui appellent avec la voix qui se fêle.
Axel avait raison pourtant, mais je ne le vois pas ce soir. Ni demain, peut-être. Pas le temps. Le travail, la fatigue, les obligations. Rien de grave, pour sûr. C’est mieux comme ça. De toutes façons, j’avais besoin de solitude. Est-ce que la vie nous érode le cœur même si l’on s’agrippe au sens ? Quand le fil de l’histoire nous échappe et s’éloigne en claquant dans le vent, et qu’on reste face au vide, le cœur sur la main ?
Photo Mark Morin, cyberpresse.ca
23:50 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, coeur, actualités




