28 juin 2008

Le premier jour

Mes pas mitraillent le vieil escalier de bois qui menace de tomber. Puis frappe la grisaille du béton. Le trottoir se déroule à perte de vue sous la rangée des tilleuls pendant que les nuages jouent à cache-cache entre les cimes. L’air immobile est lourd d’humidité. Le temps est toujours incertain, mais je marche à grands pas. C’est mon premier jour de liberté.

Une fois de plus, les idées se bousculent derrière mon front. Il me faudrait des journées de 82 heures. Si j’essaie de réaliser tout ce qui me passe par la tête, je serai vite épuisé. Je dois apprendre à établir des priorités, choisir. On dit qu’il n’y a pas de liberté sans choix. Pas de choix, sans renoncement. Trop souvent dans ma vie, j’ai préféré fermer mes yeux et m’en remettre au hasard. Le hasard des rencontres, celui des évènements. Je laisse le volant à la vie ou au premier passant venu (en autant qu’il soit cute et puis qu’il fasse mine de s’intéresser à moi). Je préfère me faire conduire. Celui qui ne conduit pas n’est responsable de rien. Le hasard ne demande pas mieux, il s’insinue et m’amène là où il le veut bien.

Mes pas battent toujours le trottoir. Leur rythme se superpose au chant d’un merle, qui célèbre la pluie et le retour des vers, ainsi qu’au bourdonnement sourd de la ville. J’approche de l’intersection de la rue Sherbrooke où le boulevard plonge vers la basse ville. Le soleil allume le clocher du marché Maisonneuve qui apparaît à l’horizon. J’évite les lignes du trottoir. Hier, en dînant sous un arbre, j’ai reçu une fiente d’oiseau sur l’épaule. On dit que c’est un signe de chance. Mais je sais bien que compter sur la pensée magique ne mène à rien. Ce jour-ci, comme tous les autres, n’aura que 24 heures. Trouver un autre emploi, me lancer dans d’autres projets. Mieux vaut ouvrir les yeux, maintenant, renoncer à tout prendre pour choisir, choisir où je vais…

10 mai 2008

Quatre heures



Il est quatre heure du matin et je suis éveillé. J'essaie de deviner dans le ciel une lueur qui annoncerait le matin. Ça m'arrivait souvent, quand j'étais petit, de m'éveiller ainsi après un cauchemar. Dès que j'étais certain que le jour revenait, je pouvais me rendormir tranquille. J’ai peur, mais j’avance. J’écoute toujours ce qu’on me dit. J’observe, je lis attentivement, je réfléchis et je questionne. J’ai le syndrome de l’imposteur et j’ai toujours l’impression que les autres détiennent une plus grande part de sagesse. Que leurs vies sont plus remplies, plus sereines, plus équilibrées. Longtemps, je me suis dit que je serais comme eux, quand je serai grand. J’ai parfois senti des regards condescendants ou réprobateurs. J’ai souvent entendu des soupirs d’exaspérations. Je reçois parfois des jugements à l’emporte-pièce. Il est facile de critiquer et de catégoriser les gens quand on est caché derrière un écran. Paraîtrait que mes billets sont bourrés de fautes : la boîte des commentaires est là pour recevoir les corrections. J’apprends à écrire en écrivant et je crois que je m’améliore avec le temps. Et puis personne n’a l’obligation de me lire

Quétaine ? Dur de comprenure ? Drama queen ? Borné ? Têtu ? Fataliste ? Exhibitionniste ? Complaisant ? Égocentrique ? Doté d’une imagination maladive ? Fleur bleue brainwashée à l'eau de rose ? Romantique fini ? Névrosé ? Angoissé ? Insécure ? Trop impulsif ? …

Ouains pis ?
Si moi j’aime ça de même ?
(Et puis l’exhibitionnisme sans voyeurisme, ça ne se tient pas !)

Un soir, j’ai entendu une interview que Pierre Bourgault a accordée peu de temps avant sa mort. Lui qui a été un grand communicateur, un acteur important de la vie politique, un orateur qui galvanisait les foules, il racontait d’une voix douce que s’il avait à revivre sa vie, il mettrait un peu de côté ses ambitions et les causes pour lesquelles il s’est battu pour accorder plus d’attention à ces sentiments et à ses histoires de cœur.

Je serai toujours le seul à marcher dans mes souliers. Et quand j’aurai 102 ans, je veux regarder derrière moi avec un sourire. Je les use ces souliers dans la poussière depuis plus de 38 ans. Ça en fait des levers et des couchers de soleil ! Et après toutes ces années, je sais aujourd’hui ce qui me fait vibrer, ce qui m’allume, ce qui me donne le goût de danser, ce qui me drive. Et c’est vers cela que je veux marcher. Parce que c’est là qu’est la vie, la mienne en tout cas. Et que je ne veux plus en perdre une miette. Même si je suis à contre-courant. Même si je suis dans le champ. S’il faut que je frappe un mur plus souvent qu’à mon tour. Je me ferai de la corne sur les joues. J’ai toujours eu la tête dure et du front tout le tour de la tête. S’il faut que je pleure à verse, je pleurerai de toutes mes forces, et des larmes et du sang. Et l’on verra la terre desséchée qui fleurira dans les traces que j'aurai laissées. J’aurai au moins servi à ça. J'aurai aimé. Ma vie n’aura pas été vaine. C'est ce que je me dis, à quatre heures du matin.

J’assume.
Advienne que pourra !
C'est drôle, ça me soulage d'avoir écrit cette note.

Musique kitsch et quétaine à souhait : Come what may, Nicole Kidman et Ewan McGregor, Moulin Rouge (Merci Zig)

21 avril 2008

Pour le libre choix

Un projet de loi privé (C-484) déposé par le député Ken Epp, le 21 novembre 2007, risque de faire reculer le Canada de plusieurs décennies et ouvre la porte à la criminalisation de l’avortement, un débat pourtant clos depuis longtemps.

Comme son titre l’indique « Loi sur les enfants non encore nés victimes d’actes criminels », le projet de loi C-484 vise à amender le Code criminel afin de sévir contre tout acte de violence entraînant la mort d’un enfant à naître. En procédant de la sorte, ce projet de loi pourrait implicitement accorder un statut juridique au fœtus alors qu’il n’en détient aucun dans le cadre des lois actuelles. Ce statut pourrait faire en sorte qu’un individu qui commettrait un homicide contre une femme enceinte pourrait encourir une double peine de prison.

Rappelons qu’en 1988, après 20 ans de guerre juridique et au terme de 15 mois de délibérations, la Cour suprême du Canada invalidait l’article 251 du Code criminel. L’introduction de ce projet de loi serait-elle un subterfuge visant à octroyer un statut juridique distinct au fœtus?

Dans l’affirmative, cela viendrait effacer d’un trait 20 ans de jurisprudence en matière de choix et de droit des femmes à disposer de leur corps comme bon leur semble.

Ce projet de loi a franchi la deuxième étape de son adoption dans une indifférence quasi totale le 5 mars dernier.
Il faut faire en sorte que ce projet de loi ne passe pas la troisième lecture et n’obtienne jamais la sanction royale.

Non au projet de loi C-484
Signez la pétition

10 mars 2008

Trois

« Chéris chaque instant de ta vie. » C’est ce que m’a recommandé un biscuit chinois. J’ai croqué la pâte sucrée et j’ai mis le papier dans ma poche avec mon porte-clés, une petite boussole pour ne pas perdre le nord.

Ce matin, je me suis levé tôt et je n’ai pas déjeuné. Je dois être à jeun pour les prélèvements. C’est mon rendez-vous de suivi avec Dr P. Je suis son premier client de la journée. Pendant qu’il remplit une série de tubes avec mon sang, je lui parle de mes problèmes de sommeil. Dès que je ferme les yeux, des rêves assourdissants se mettent en branle et ils ne prennent fin qu’au matin. Il dit que c’est un effet secondaire typique du Sustiva. Il me propose, une fois de plus, de changer de molécules. Pour lui, changer de médicament, c’est un détail. Ce n’est clairement pas lui qui vivra avec les effets secondaires. Le nouveau traitement qu’il me propose, le Viramune, est extrêmement toxique pour le foie et, à ma connaissance, ces effets secondaires à long terme ne sont pas encore totalement connus. Un foie, ça ne se remplace pas comme une pièce d’auto. (Ce médicament peut parfois causer des lésions hépatiques mortelles.)

— « On peut également passer aux inhibiteurs de la protéase… » ajoute-t-il.
— « C’est pas cette classe de médicaments qui cause la lippoaccumulation ? »
Il s’agit de masses de gras qui apparaissent à l’intérieur de l’abdomen, sur la nuque ou n’importe où sur le corps, c’est irréversible et même la chirurgie ne peut pas toujours corriger la situation. (Au Québec, ce type de chirurgie n’est pas couvert par les assurances.)
— « Oui, mais, ils ne sont pas tous aussi toxiques. Certains ont moins d’effets secondaires. On choisit les plus soft. » Il sourit. Pas moi. J’ai dit que j’allais y penser. Il me prescrit un autre somnifère . Il affirme que celui-là ne cause ni accoutumance, ni dépendance et que ça réglera mes problèmes de sommeil.

Je passe par la pharmacie chercher mon stock mensuel de comprimés. Antirétroviraux, hormones, somnifères. J’en profite pour poser à ma pharmacienne toutes les questions que j’ai déjà posées au médecin. Anik me dit qu’avant de changer de molécule, il serait important de faire un test de résistance. Dr P m’a pourtant affirmé que ce n’était pas nécessaire. Elle m’apprend aussi que le somnifère qu’il m’a prescrit est de la même famille que celui que j’avais auparavant. Il cause une accoutumance et devient donc inefficace en quelques mois. Il entraîne également une dépendance et le sevrage peut être difficile. Je commence à m’énerver et ça doit se voir dans mon visage. — « Mais, c’est parce que… vous vous contredisez ! »
Il y a un malaise. Elle hausse les épaules. C’est le médecin qui a le dernier mot. J’accroche mon sac à dos. Je dois partir si je ne veux pas être en retard au boulot. Trois pigeons picorent dans la sloche sur le trottoir. J’ai envie de leur balancer un coup de pied.

Au début de la soirée, je sors du bureau avec un mal de tête lancinant. J’ai passé la journée en réunion avec des politiciens municipaux véreux et des fonctionnaires apathiques. J’ai rendez-vous dans dix minutes avec Yan, pour une coupe de cheveux. J’entre dans le salon essoufflé. Je m’installe au-dessus du lavabo. Les parfums de gingembre, des frictions vigoureuses et quelques minutes de massage ont chassé la grisaille qui me voilait la vue. Il me parle des DVD qu’il a loués la veille, une série documentaire de la BBC. Il me raconte la scène du requin qui croque une otarie en sautant hors de l’eau, filmée au ralenti, en haute définition, à partir d’un hélicoptère. La jungle, les déserts colorés de rose et d’orangé, les grottes immenses, peuplées de milliers de chauves-souris. Yan est un passionné de voyage et son enthousiasme est contagieux. À le voir s’affairer autour de ma tête dans son minuscule t-shirt rose, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Il n’a ni les diplômes, ni le prestige des deux autres. Ce n’est qu’un coiffeur. Mais de toutes les personnes que j’ai croisées aujourd’hui, je crois vraiment que c’est lui qui est le plus utile. Je lui ai demandé son avis au sujet de la barbe que j’ai laissé pousser. Il m’a regardé longuement dans le miroir et a approuvé. Définitivement, je vais l’écouter.