20 avril 2009
Envie
On est à la fin du programme d’entraînement. Dernière série de dix. Le grand soupire, les yeux dans le vide : ouais, ben. J’serais dû pour une relation...
— Toi ? Ben, voyons donc !
Je change de sujet. On a nos tabous : au gym, on parle de cul. C’est pas l’inspiration qui manque. Tous ces corps en sueur, ces muscles qui se contractent.
— Envoye ! On fait une série de plus, pour la luck.
J’ai une vie bien remplie : le travail, les petits contrats, l’entraînement. Pas de place pour y ajouter quoi que ce soit. Mes grands parents m’envieraient cette vie trépidante : les sorties, la musique, le théâtre. Au bout de la semaine, je suis tellement épuisé que mes samedis sont des journées perdues, où je récupère. Il m’arrive pourtant, de temps à autre, de ne pas trouver le sommeil, malgré la fatigue.
Une ou deux histoires de cœur malheureuses puis une série d’histoires de cul. C’est le matériel parfait pour écrire un blogue : suspense, rebondissements, possibilité pour la majorité des êtres humains de s’y retrouver. Y’a pas plus actuel comme thème que le célibat et la quête de l’âme sœur. Rien à faire, je ne suis attiré que par des psychopathes, des dépendants affectifs hystériques et des déserteurs compulsifs. (Moi qui suis si sain d’esprit !) C’est pour ça que j’ai décidé de prendre un break. Il faut que je me le rappelle de temps en temps. Je balaie les idées noires, le dimanche matin, quand le soleil me réveille et que je me sens comme une vieille carcasse inutile. Je me secoue quand je réalise que je traîne comme un chat en me frottant sur tout ce qui se tient debout.
Hier soir, j’assistais à un exercice public. Ma sœur fait du théâtre amateur. Six ou sept saynètes où des femmes abandonnées, trompées ou veuves parlaient des hommes de leurs vies et de leur solitude. Je scrutais la salle. Selon les statistiques, 10 % de l’assistance devrait être gaie. Ma sœur m’avait dit qu’il n’y avait que 60 places. Calcul vite fait : chances nulles. Avec les quatre lesbiennes assises à ma table, les 10 %, c’était nous. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de jeter régulièrement un œil au garçon dans la rangée du haut. Il a passé la soirée à jouer dans les cheveux de sa blonde. Il était tellement beau... Elle, par contre, avec son toupet dans les yeux et ses lunettes d’intello, elle avait vraiment l’air d’une tarte.
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23 février 2009
La théorie du beau gars
C’était le vendredi soir et j’étais démoli. La semaine d’avant, dans un party de Saint-Valentin, je m’étais éclaté. J’ai englouti des shooters de Sambuca, de Black Russian. J’ai dansé sur des cubes et j’ai ri pour rien. Pour faire une histoire courte : à la fin de la nuit, vaguement ivre, je suis tombé dans les bras d’un grand barbu aux yeux gris, un professeur de mathématique sexy. Pendant la semaine, on est allé voir Slumdog Millionnaire. On a tripé sur le film. On a fini la soirée par une discussion enflammée sur l’infini de l’univers, le sens de la vie et le paradigme de la science actuelle, devant de gigantesques assiettes de burritos. Sur le chemin du retour, il m’a proposé de l’accompagner pour faire du ski, puisque je n’en ai jamais fait. Selon lui, j’adorerais ça. On s’est embrassé passionnément et je suis rentré chez moi.
Dans les jours qui ont suivi, je me suis mis à douter. Il ne rappelait pas. Mon courriel est resté sans réponse. Plus la semaine avançait, plus je voyais tout en noir. Dans un restaurant chinois, j’ai brisé un biscuit de fortune en espérant qu’il allait me dire ce que je devais faire. « Votre personnalité est d’un magnétisme inhabituel », affirmait le biscuit trop sucré. J’étais bien avancé ! À mon retour, un téléphone de sa part. Un malaise dans sa voix, que j’avais déjà décelé. Il fallait qu’il me parle. On ne pouvait pas sortir ensemble. Il ne le sentait pas. Ce genre de truc, ça ne se contrôle pas, etc. Comme le grand m’a lancé : se faire flusher en 6 jours, ça bat tous les records.
Ce n’était pas une peine d’amour, bien sûr. Peut-être un minuscule deuil d’une histoire éventuellement possible ? Non, en fait, c’était l’orgueil qui était blessé. Et pas juste un petit peu. La quarantaine qui s’en vient, me rentre dedans avec ses angoisses, je le sens bien. Je me suis forcé à aller soulever de la fonte au gym. Suer, c’est le meilleur remède contre la déprime. Le grand m’a accompagné. Il a bien essayé de me dérider, mais sans succès. Ses blagues, je commence à les connaître par cœur. Quand je coule comme ça, il n’y a pas trente-six solutions : voir du soleil, même s’il se fait rare en février, me dépenser physiquement, et échanger avec d’autres êtres humains, le plus possible.
Un soir, je me retrouve sur un site de rencontre, sans trop savoir ce que j’y fais. Je monte un profil en deux temps, trois mouvements. J’utilise les photos faites par Guy-Paul (celle de la bannière, entre autres). Deux ou trois mots simples et accrocheurs, juste assez révélateurs, juste assez mystérieux. Et je débusque les beaux gars. Ceux qui sont inaccessibles tellement ils sont éblouissants. Je cherche celui qui a l’air de sortir d’une pub de chez America. Regard droit et étincelant, lèvres pulpeuses, corps de dieu grec. Une beauté parfaite tout en étant dégoulinant de virilité. J’élimine ceux qui manquent d’originalité ou de profondeur. Je cherche celui dont tout le monde rêve, les femmes comme les gais : l’idéal masculin.
Et puis je me lance. J’en aborde quelques-uns, sans trop réfléchir. J’ai ma petite théorie sur les beaux gars. Ça vaut ce que ça vaut. Le beau gars est un être qui se sent seul, comme tout le monde, en fait. Peut-être même un peu plus. Il n’a qu’une envie que l’on s’intéresse plus à lui qu’à sa beauté. Il rêve que quelqu’un se donne la peine de lire entre ses lignes. Il veut qu’on l’interroge, qu’on l’analyse, qu’on le remette en question. Il déteste qu’on lui donne le Bon Dieu sans confession.
C’est comme un saumon qui file entre les courants clairs, qui saute entre les rapides. Il faut lui faire miroiter ce qu’il recherche : un intérêt sincère. C’est pas très difficile, mais personne ne s’en donne la peine, habituellement. Dès qu’il mord : lui laisser de la corde, lui montrer qu’il n’est pas peut-être pas si intéressant que ça. Ensuite, au dernier moment, on rembobine le moulinet. C’est un jeu où l’on offre et l’on reprend, jusqu’à ce que le poisson soit pris dans le filet.
Je passe quelques soirées sur le site à laisser traîner ma ligne. Quelques jours plus tard, je suis copain-copain avec Éric, Marc et Mathieu, tout droit sortis d’une pub de Calvin Klein. Le beau gars idéal, Zach, mange dans ma main. À 26 ans, il termine une maîtrise en linguistique, il se passionne pour le violoncelle et il est beau à vous faire mal aux yeux. Brun longiligne aux yeux verts, finement musclé, sourire moqueur. Il me demande à brûle-pourpoint s’il a des chances avec moi. Je ne m’attendais pas à une victoire aussi facile. « Des chances ? » que je lui dis, « t’as pas besoin de chance. T’es magnifique, brillant, talentueux. T’as le monde à tes pieds ! » — « Le monde ne m’intéresse pas », qu’il réplique aussitôt. Malaise. Pendant un instant, je ne sais plus quoi dire. Je reste empêtré dans mes phrases...
Mon scénario pique du nez. Je réalise que j’ai gagné mon pari. Mais je ne sais que faire avec le prix. J’ai démontré ma théorie. La belle affaire ! En vérité, il ne m’intéresse pas vraiment. Rien ne m’intéresse en ce moment. Je voulais seulement me prouver que je pouvais encore plaire à quelqu’un d’intéressant. J’ai agi comme un hypocrite, un sale type comme je les déteste. La culpabilité m’envahit, j’évite de la laisser transparaître. J’essaie de m’esquiver par l’humour : « qu'est-ce que tu ferais avec un vieux comme moi ? » Mais ça ne fonctionne pas. Il dit que je suis pas si vieux, et puis que l’âge, il s’en fout, ce n’est pas important. Je ne trouve rien d’intelligent à répliquer.
Je raconte que je travaille tôt le lendemain et que je dois regagner mon lit. Je ferme le site, vaguement honteux. Juste le sentiment que j’ai été stupide. Je me plonge sous une douche brûlante et je laisse longtemps l’eau ruisseler sur mes épaules. Je ne suis pas si différent du beau gars, finalement. Dans ma cuisine, il y a un grand miroir, je me regarde, en sortant de la douche. Le nouveau programme d’entraînement fait effet, le grand me l’avait dit. Les rondeurs apparaissent, là où il faut. À quoi ça sert ? Pourquoi, je fais tout ça ? Qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je cherche ? Je sais plus.
12:10 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, homme, célibat, beauté, séduction, théorie, hypocrite
17 janvier 2009
Panse-coeur
Il m’a rappelé dans la soirée. Pour m'expliquer qu’il se sent mal à l’aise. Son ex lui a téléphoné. Pendant les premières secondes, il ne l’a pas reconnu. Demain, l’ex ira lui remettre du courrier à son travail. Il a coupé court à la conversation. Et il en est content. Yes, qu’il s’est dit à lui-même, c’est ce qu’il fallait faire. Mais la rencontre à venir le tiraille. Il a peur. Tu vas pas retourner avec cet imbécile ? a lancé sa mère qu’il a tout de suite appelée. Ça l’a fait sourire. Et il m’explique qu’il y a toujours une rivalité entre lui et son ex. Et il me raconte tout ça à moi. Pourquoi moi ?
Et toi, tu penses quoi de moi ? qu’il me demande. C’est agaçant cette manie qu’il a de ne parler sérieusement qu’au téléphone. Je n’aime pas le téléphone. La voix, c’est bien trop ténu. Mes mots maladroits tentent de toucher la cible sans trop faire de dommages collatéraux. Moi, j’essaie de vivre au présent. Je ne suis pas certain que l’on aura un avenir. Pour le moment, c’est bien, un jour à la fois. Tu me plais. Je vois bien que tu es blessé, malheureux même. Je pense que tu as besoin de moi. — Et toi de moi ? — Moi de toi, peut-être. Je ne sais pas. Peut-être, oui. On vit sur des planètes différentes...
Demain, je braverai les grands froids pour aller le rejoindre, en passant à la SAQ chercher une bouteille de rouge. Une autre soirée fondue chinoise, un DVD. Ne pas oublier la sauce Worcestershire. De la générosité, j’en ai plus qu’il n’en faut. Donner, c’est tout ce que je sais faire. Il faut croire que je suis riche et que j’ai des ressources insoupçonnées. Je ne sais pas où je prends tout ça. Ça me chatouille l’ego. Mais au bout du compte, ça me laisse un petit creux, quelque part. Je me sens plus seul que lorsque j’étais seul. C’est peut-être aussi la fatigue accumulée qui m’embrouille le cœur. Un jour, je partirai en vacances. Et je m’abandonnerai au soleil. Les minutes se succèdent sur l’écran du réveil, pendant qu’il me raconte au téléphone ses impasses du moment.
18:30 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, homme, célibat, solitude, vin
11 septembre 2007
M. Blackberry
La vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre. Je me disais que j’en avais assez du célibat, que j’avais peur de me transformer en vieux garçon. Je me suis retrouvé avec GP, dans un étrange party réservé aux célibataires.
À l’entrée du bar, les « gentils organisateurs », les GO, se sont présentés. Puis, ils nous ont posés dans le dos, un autocollant de notre choix. Le jaune signifiait : je suis timide. Le vert : Je suis pas gênant, abordez-moi. Le bleu : Je préfère aborder moi-même les gens. Et le rouge : Je suis en manque de sexe. Les deux GO sont revenus nous voir au cours de la soirée pour nous gronder parce qu’on ne socialisait pas suffisamment. Le bar était rempli de beaux garçons. On se serait cru dans un congrès de mannequins. Je ne savais pas où donner de la tête. Pour que les GO nous fichent la paix, GP a joué les entremetteurs. Et malgré le fait que je disais « non, non, non » en serrant les dents, il est allé chercher un châtain que je trouvais joli pour me le présenter. C’était un journaliste. Il travaillait dans une salle de nouvelles et devait commencer le lendemain à 4h du matin. Il est donc parti en me laissant son numéro sur un bout de papier. Les GO étaient occupés au fond du bar. On en a profité pour s’éclipser discrètement.
On s’est retrouvé dans ce bar minable où l’on finit toujours par s’échouer, en fin de soirée. Après avoir sautillé sur la piste de danse et vidé son verre de jus de canneberge (sans vodka), GP a décidé de s’en aller : « Bon, je te laisse tout seul pour que tu te trouves un crapet… » Alors, j’ai lancé ma ligne en pensant : « Un crapet, c’est toujours mieux que rien ! » J’avais du mal à distinguer les visages dans le noir, mais il y avait un homme qui semblait intéressant. Il portait un t-shirt clair avec le numéro 17 inscrit dans le dos.
Comme toujours, j’avais trop bu. Et dans ces cas-là, je perds complètement toute subtilité. J’ai marché vers lui avec un regard par en dessous. Et je suis allé me planter près du bar, à sa gauche, à 3 cm de son épaule. Je me trouvais tellement lourdaud que j’avais envie de rire. On s’est présenté à coup de clichés éculés : « Tu viens souvent ici ? » « Tu passes une belle soirée ? », etc. Je me foutais bien de ce qu’on disait puisque le volume de la musique était tellement élevé que je n’entendais rien, et que l’on devait se parler dans l’oreille, en se frôlant continuellement. Et c’est tout ce qui m’intéressait. Il était sympathique, drôle et joli. Un air de monsieur. Quand il m’a offert d’aller prendre un verre chez lui, j’ai répondu « oui, je le veux. » Quel con je suis !
À quelques coins de rue de là, il m’a ouvert la porte de sa décapotable. J’aimerais bien vous dire quelle était la marque de l’auto, mais je ne connais absolument rien aux automobiles. Disons, une voiture bleue, avec des sièges en cuir vraiment confortables. On s’est retrouvé dans un immense appartement sur deux étages. J’ai fait le tour, la bouche ouverte, en le suivant parce que j’avais peur de me perdre tellement c’était grand. Aux murs étaient accrochées des photographies de ses voyages au Népal, en Chine et en Amérique latine. Il a fait quelques fois le tour du monde. Je n’avais jamais vu un système de son high-tech comme le sien. Ça ressemblait à une mince plaque de marbre posée sur le mur. Il m’a demandé de changer le disque. Je suis resté perplexe, le CD dans la main. Il n’y avait pas de boutons. Il a souri et a ouvert le boîtier.
Je n’ai pas dormi beaucoup parce que j’avais peur de ronfler. Je n’ai pas dormi beaucoup parce qu’il y avait mieux à faire.
C’est la voix féminine de son Blackberry qui nous a réveillés le lendemain matin. Il devait aller bruncher avec des amis. Il a annulé son brunch et m’a concocté une salade de fruits frais qu’il m’a servie avec des viennoiseries et des cappucinos. Les cappucinos se sont transformés en cafés au lait, mais ils étaient délicieux. Je n’ai pas trop l’habitude de ces attentions et ça me mettait un peu mal à l’aise. Quand j’ouvrais la bouche, je tournais la langue sept fois pour ne pas dire de stupidités. Nous avons rangé la vaisselle. Puis J’ai fait quelques pas dans le salon et j’ai pris une grande respiration avant de me retourner et de lui proposer qu’on se revoie.
Il a ouvert son Blackberry pour vérifier s’il avait une plage horaire de disponible cette semaine. On ira finalement au cinéma jeudi soir voir un film qui est sorti la semaine dernière : Bluff : Ils ont tous quelque chose à cacher. Le titre serait-il prémonitoire ? En tout cas, les critiques sont excellentes. Il a insisté pour venir me reconduire chez moi. Il avait peur que je prenne froid. Mais j’ai préféré marcher. J’avais besoin d’air frais. D’ici jeudi, je dois trouver la motivation pour avancer le plus possible dans mes contrats et ma recherche d’emploi et faire le clean up de mon minuscule appartement.
Et les rafales font de nouveau tournoyer les girouettes. Les mêmes questions qui chaque fois se bousculent sur le seuil de ma conscience. Je me remets au « dramacouinage » (dixit Polymorphe). Qu’adviendra-t-il quand il saura qui je suis vraiment ?
Quand il saura que je n’ai pas de régime d’épargne enregistrée et que mon compte de banque est dans le négatif ? Que je n’ai pas fait mes rapports d’impôts depuis plusieurs années ? Que je suis dépendant au blogue, « ma dose d'amour technologiquement modifié » (dixit Joon) ? Qu’un stupide virus me squatte les ganglions et que cette situation m’a tellement impressionné dans le passé que j’ai saboté presque une dizaine d’années de ma vie ? Quand il découvrira que je suis maladroit et que j’ai plein de blocages ? Que je suis souvent ennuyant, que j’ai mauvais caractère, que je suis un asocial qui ne supporte pas la solitude ? Quand il découvrira finalement que je ne suis pas aussi bien que j’en ai l’air ? Décidément, on n’en sort pas !
J’aimerais tellement qu’il y ait un calme après les tempêtes. Mais je sais que la vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre.
Musique : Histoire d’un amour, interprété par Gloria Lasso. J’adore cette version avec les violons grandiloquents et l’accent espagnol.
12:01 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, cinéma, bar, célibat, rencontre, corps



