15 décembre 2008

Non rien

Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.

— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.

Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.

Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.

Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».



02 janvier 2008

Réveillon

Aux petites heures du matin, un homme pousse un large balai sur le plancher de danse déserté. Dans la poussière qui roule contre les soies apparaissent des serpentins, des éclats de paillettes et des trompettes de carton. Il y a, sur les tables, une pellicule collante au parfum de vodka, de tia-maria ou de jus de canneberge. Sur le dossier d’une chaise, un nœud papillon défait a été oublié.

Je suis arrivé au tout début de la soirée et il y avait déjà beaucoup de monde. Et la pauvre fille du vestiaire avait l’air débordée. En fait, tout le personnel du bar était désorganisé. Dans l’escalier, je me suis retrouvé coincé parmi un groupe d’inconnus qui avaient déjà acheté leurs billets. Quelques minutes plus tard, j’étais à l’intérieur sans avoir payé mon entrée. J’ai retrouvé Thomas et on a porté un premier toast à l’année qui s’achevait. Il y avait vraiment de curieux spécimens sur la piste de danse. Une femme un peu grano avec une longue jupe fleurie. Une autre, habillée comme dans les années 60s, un sosie de Jackie Kennedy. Il y avait un gros monsieur avec une moustache et un nœud papillon. Heureusement, à mesure que la soirée avançait, la clientèle rajeunissait et se diversifiait. Un couple d’amis de Thomas, F et E, sont venus nous rejoindre.

Le beau Karim était là. Toujours aussi métrosexuel (indéfinissable). Thomas est allé lui parler longuement. Puis il est allé danser et s’est mis à draguer un grand machin de six pieds. Quelques minutes plus tard, Thomas et machin s’embrassaient au fond de la piste de danse. Je me suis retrouvé à côté de Karim qui m’a raconté que son genre de fille, c’était les brunes avec de gros seins. Qu’il est con ! Mais qu’il est beau ! Il s’est penché vers moi et m’a soufflé à l’oreille : « Tu vois la fille avec une robe noire, là-bas, elle, elle est vraiment belle. » J’ai regardé la fille, il avait raison, elle était jolie. J’ai souri et je me suis lancé sur la piste de danse.

« Excuse-moi, je ne veux vraiment pas t’importuner, j’ai un peu trop bu. Mais j’aimerais vraiment ça, te présenter un de mes amis. Tu vas voir, il est super gentil. Tu t’appelles comment ? » Elle s’appelait Alexandra. J’ai accroché Karim par le bras et j’ai fait les présentations. Puis je me suis éclipsé avec un clin d’œil au beau Brummel. La belle aurait pu m’envoyer promener, mais elle était plutôt sympathique. En m’éloignant, je l’ai vu lui faire un demi-sourire et lui serrer la main.

Thomas a disparu avec le grand machin, je crois qu’ils sont partis dans les toilettes. Décidément, c’est chic ! F et E sont sur ma gauche et se roule une pelle. Depuis le début de la soirée, on s’est échangé environ quatre mots. Mais c’est trois de plus que la dernière fois où je les ai rencontré. Le maître de cérémonie commence le décompte. « 10, 9, 8… » Je prends une grande lampée de boréale rousse. « 4, 3, 2, 1, Bonne année ! » Je regarde les gens qui s’embrassent.

Sur ma droite, une grande blonde me sourit : « Qu’est ce que tu fais tout seul un 31 décembre ? »
« Non, mais j’suis avec des amis… Ils sont juste là, sur la piste de danse. Euh, non, en fait, je les vois plus. » Elle s’appelle Stéphanie. Ses collègues de bureau l’ont entraîné ici. Et elle a croisé par hasard une de ces amies d’enfance. « C’est incroyable, comment le monde est petit. Tu sais, les six degrés de séparation… ». Six degrés c’est si peu, mais si souvent infranchissable. Elle trouve que la clientèle est vraiment spéciale. Moi, les danseurs me font sourire. Je sens le besoin de préciser : « Tu sais que je suis gai ? »
« Je te cruise pas là, viens danser. »
Ses amis s’en vont dans un autre bar.
« Déjà ? » Elle me laisse sa carte d'affaires : « On pourrait aller au cinéma, un de ces quatre. »
« Sûr. » Je lui fais la bise. Elle est vraiment belle.

Karim est revenu se poster à mes côtés. Ça n’a pas l’air d’avoir marché avec Alexandra, il n’a rien trouvé d’intelligent à lui raconter. Mais il est tout sourire. Il me serre l’épaule en disant : « Toi, en tout cas, t’es un vrai ami pour moi. » Je lève mon verre et on trinque.

Je danse sous les lumières multicolores qui pendouillent du plafond. Je m’arrête un moment pour retirer ma veste et la déposer sur une chaise. On me tape sur l’épaule, c’est Alexandra. « Viens », qu’elle me dit « on va jaser. » Et elle m’entraîne vers les fauteuils, au fond de la salle. « Loin des hauts parleurs, on s’entendra mieux. Je suis désolé, mais ton ami, il n’est vraiment pas mon genre. » J’ai ri, un peu gêné : « Ah ben, je comprends ça… Mais y’est tellement cute… Je fantasme sur lui… qui fantasme sur toi : Christ que c’est compliqué, la vie ! »
« Ouais. » Elle rit à son tour. On parle de nos vies, de la course aux piges. Elle va m’ajouter dans ses amis sur facebook. J’hais ça, facebook. Mais je souris.

Mille solitudes pour une nuit, réunies. Encore plus criantes au seuil d’un changement d’année qui nous rappelle que le temps nous file entre les doigts. Et que rien ne pourra le retenir. J’ai ignoré les taxis qui maraudaient sur les rues glacées. J’ai marché jusque chez moi en poussant de mes pieds la neige folle. Le ciel était noir et sans étoiles. Il faisait froid, mais avancer à grands pas me faisait du bien. Je pensais à Karim, à Stéphanie, à Alexandra, à Thomas. Et à tous ceux qui défilent dans ma vie et dans les histoires que je raconte ici. Le vent soulevait la poudrerie et effaçait les traces, derrière moi. Mes pas ne laissent aucun sillage. Christ que c’est compliqué, la vie !

26 décembre 2007

Nawell

Tous les 365 jours, la planète terre passe tout près d’un immense trou noir. Le monstre réveille le gouffre en nous. Et on se met tous à avoir peur de la nuit et du vide. Noël me déprime et il semble que je ne suis pas le seul. Est-ce la solitude trop répandue qui contraste crûment avec l’idéal que l’on cherche à nous vendre ? À date fixe, la folie s’empare de la population qui se lance frénétiquement dans la consommation.

Aux bulletins de nouvelles, ils ont parlé de ces sondages : 71 % des Québécois préférerait ne pas recevoir de cadeaux. Pourtant, le Québécois moyen dépensera cette année autour de 1000.00 $ pour ses achats des fêtes. Un grand magasin a choisi comme slogan : « L’important, c’est d’offrir. » Même au supermarché, il y avait de l’agressivité dans les allées. Les caddies s’entrechoquaient comme si la nourriture allait manquer. À voir l’obésité de la moitié des clients et les étagères qui croulent sous les victuailles, la famine n’est pas à nos portes. À la caisse, tout sourire, les magazines rivalisaient de bêtise crasse : 10 trucs pour paraître plus minces au réveillon ; Notre recette de bûche de Noël triple chocolat ; Soyez l’hôtesse parfaite tout en restant zen ; Comment survivre au Boxing Day et dénicher les meilleures aubaines. Les bruits du magasin sont couverts par Ginette Reno qui hurle de sa voix tonitruante : « Écoutez-ez-ez les clochettes, du joyeux-eux-eux temps des fêtes…»

La famille étant loin, j’ai profité du temps libre pour faire du ménage extrême dans mes affaires. Finalement, un peu de solitude ne m’a pas fait de tort. Plutôt du bien. C’est étrange, j’ai l’impression que mon appartement a doublé de superficie

J’ai passé le réveillon avec le grand. Une soirée de gars : DVD, bières et pizzas. Quelques navets et le dernier Harry Potter. (Meilleur que les autres. Hermione avait l'air moins stupide et Harry était presque sexy.) Il m’a convaincu de l’accompagner au Parking : « Tu vas voir. À Noël, l’ambiance est complètement différente, moins show off . Tout le monde se parle, c’est vraiment le fun. » La soirée s’appelait Noël au paradis. Rien de moins.

On s’est planté dans un coin du bar. Moi, avec ma bière. Lui, avec un truc énergétique à couleur louche vendu 10 $ la minuscule bouteille. — « Tu veux y goûter ? » — « Euh non, merci. » En tant qu’habitué, il m’a fait faire le tour du propriétaire. Eux, là-bas, ils sont sur le speed ou la coke. Lui, c’est du GHB. Les gars sans t-shirt devant nous sont sur l’Ecstasy. Ça explique pourquoi ils ont l’air de s’extasier sur la musique alors qu’elle est plutôt ordinaire et que le son est vraiment pourri. Je regarde un danseur avec des ailes imprimées sur le dos de son t-shirt : « Celui-là, là-bas, vraiment cute. » — « Lui ? je l’ai déjà vu en show, c’est un danseur nu. » Moi, ma drogue c’est l’alcool. (J’suis d’là vieille école.) Mais ça ne faisait pas le poids et je trouvais la soirée passablement ennuyante. Plusieurs sections du bar étaient fermées et toute la clientèle était concentrée sur la piste de danse. J’ai bu une bière, puis une autre. Malgré mes efforts, je n’ai pas réussi à atteindre le paradis. Sous les sourires hallucinés, je reconnaissais cette ambiance de marché de viande où les gens sont perçus comme des numéros, classés en fonction de leurs mensurations. Même le grand avait l’air de s’emmerder. À part lui, le chauffeur de taxi qui m’a ramené chez moi a été la personne la plus sympathique que j’ai rencontrée dans la soirée. Je suis tombé dans mon lit avec une vague envie de vomir. Mais Noël est fini et j’ai survécu, c’est le principal.

17 décembre 2007

Tempête et fiesta

Samedi soir, je me paye la traite : un souper avec ma petite sœur chez Tri-express. Carpaccio de filet mignon, vivaneau mariné cuit au four, et makis inspirés. Tout était tellement succulent que ça me paraissait presque indécent. Le décor lumineux et sympathique, la musique de M, et le sourire espiègle de Tri, derrière son comptoir, rendent l’atmosphère légère. Même le thé parfumé de grains de riz grillés est surprenant et délicieux.

Par la suite, nous nous rendons au Gymnase pour la soirée C’est Extra. Thomas, mon ancien coloc, est venu nous rejoindre. Ces soirées de musique rétro francophone existent depuis presque dix ans. L’avantage c’est que le côté snobinard et branchouille est complètement tombé, au fil des années. L’ambiance est bon-enfant, l’atmosphère suinte le plaisir. Je connais les paroles de toutes les chansons par cœur. Et après une pinte de rousse et quelques Black Russian, je m’élance sur la piste de danse. On annonce une seconde tempête de neige. Et l’hiver n’est même pas officiellement commencé. C’est peut-être ce qui explique cette électricité qui court dans l’air.

À l’autre bout du bar, un garçon brun, avec un t-shirt Dolce & Gabanna, secoue la tête au rythme de la musique. À mon avis, c’est le plus bel homme de l’endroit. Plus tard, j’apprendrai qu’il s’appelle Karim. C’est toujours risqué de draguer un gars dans un bar straight. Mais ça ajoute du challenge. Mieux vaut observer avant d’agir. Le bellâtre ne passe pas inaperçu. Une grande blonde aux cheveux longs l’a remarqué, elle aussi. Elle s’est mise à lui tourner autour dès qu’il a posé un pied sur la piste de danse. Mais le beau Karim ne semble pas la voir. Une brunette pétillante n’a pas plus de succès. Ma sœur est convaincue qu’il regarde davantage les garçons que les filles. Mais il a l’air un peu coincé dans sa bulle et fermé à tous contact.

Sur la piste de danse, tout le monde a le sourire accroché au visage. Même ma sœur est au milieu de la foule, les deux bras en l’air. Avec son chandail rayé et ses lunettes, la D.J. semble sortie d’un album d’Où est Charlie. Elle a tellement l’air de s’éclater qu’on ne se lasse pas de la regarder se trémousser derrière ses tables tournantes. Ses goûts musicaux hétéroclites vont de Plastic Bertrand à Joe Dassin, en passant par la Compagnie Créole. (J’ai mis un échantillon de la soirée dans la liste Airs du moment.) Un homme plutôt carré m’envoie quelques regards appuyés. Il a le visage triangulaire, de beaux sourcils, des pommettes saillantes et des favoris. Le plafond est bas et j’ai failli accrocher un spot en sautant les bras en l’air, en chantant le refrain de Désenchantée de Mylène Farmer.

À un certain moment, la fatigue me rattrape et je sors du cercle des danseurs pour souffler un peu. Je me retourne, l'homme qui m'a fait de l'oeil sur la piste de danse est juste à côté de mon épaule. Il me lance : « Quand je t’ai vu entrer, tantôt, ça m’a fait un coup au cœur. » Ça ne pèche pas par originalité, mais ça fait le travail. J’ai le sourire qui s’élargit. Il me demande si Thomas est mon chum. « Non, non », que je m’empresse de lui répondre. La conversation est entamée, les présentations sont faites. Il me raconte qu’il est né dans le Bas-du-Fleuve. C’est la seconde fois qu’il vient prendre un verre ici. D’un commun accord, on retourne danser.

Il est infatigable. Je pense que je vais avoir fait mon cardio pour la semaine. Le last-call approche et on est toujours sur la piste de danse. Accoudé au bar, on griffonne nos numéros de téléphone au dos d’un flyer. Il s’agit d’une publicité pour le party du 31 décembre : 25.00 $, champagne inclus. Ça me plairait bien de défoncer l’année en riant sur des vieux tubes.

Je sors, la chemise trempée de sueurs. Thomas vient me rejoindre après être allé saluer le beau Karim. La neige est rêche et le vent, glacé. On sautille sur place, les bras en l’air, pour attirer l’attention d’un taxi. Avant que la voiture ne s’enlise complètement dans la neige, au coin d’Ontario, je descends chez Thomas pour y passer la nuit.

Le lendemain matin, on joue aux cartes en regardant tomber la neige. Thomas a préparé du chocolat chaud. Sa voisine rockeuse vient de pelleter les balcons et elle est entrée pour se réchauffer. Elle est tout habillée en noir. Elle a des agrafes dans le nez et le sourcil. Je me demande comment elle fait pour tenir une pelle. Ses faux ongles sont presque plus longs que ses doigts. Je l'ai toujours trouvé sympathique. La neige tombe sans arrêt et le vent secoue la poudrerie. L’air est blanc et le ciel reste sombre. Les grondements mauvais du tonnerre succèdent à l’éclat des éclairs. Les flocons ou les grêlons crépitent sur la fenêtre. Demain lundi, toute la ville sera paralysée. Dans les prochains jours, si on arrive à déterrer la voiture de Thomas, on ira faire une virée au Ikea avant que la foule des petits couples du 450 n’envahisse l’endroit avec leur marmaille. Il me faut une nouvelle housse de couette.

11 septembre 2007

M. Blackberry

La vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre. Je me disais que j’en avais assez du célibat, que j’avais peur de me transformer en vieux garçon. Je me suis retrouvé avec GP, dans un étrange party réservé aux célibataires.

À l’entrée du bar, les « gentils organisateurs », les GO, se sont présentés. Puis, ils nous ont posés dans le dos, un autocollant de notre choix. Le jaune signifiait : je suis timide. Le vert : Je suis pas gênant, abordez-moi. Le bleu : Je préfère aborder moi-même les gens. Et le rouge : Je suis en manque de sexe. Les deux GO sont revenus nous voir au cours de la soirée pour nous gronder parce qu’on ne socialisait pas suffisamment. Le bar était rempli de beaux garçons. On se serait cru dans un congrès de mannequins. Je ne savais pas où donner de la tête. Pour que les GO nous fichent la paix, GP a joué les entremetteurs. Et malgré le fait que je disais « non, non, non » en serrant les dents, il est allé chercher un châtain que je trouvais joli pour me le présenter. C’était un journaliste. Il travaillait dans une salle de nouvelles et devait commencer le lendemain à 4h du matin. Il est donc parti en me laissant son numéro sur un bout de papier. Les GO étaient occupés au fond du bar. On en a profité pour s’éclipser discrètement.

On s’est retrouvé dans ce bar minable où l’on finit toujours par s’échouer, en fin de soirée. Après avoir sautillé sur la piste de danse et vidé son verre de jus de canneberge (sans vodka), GP a décidé de s’en aller : « Bon, je te laisse tout seul pour que tu te trouves un crapet… » Alors, j’ai lancé ma ligne en pensant : « Un crapet, c’est toujours mieux que rien ! » J’avais du mal à distinguer les visages dans le noir, mais il y avait un homme qui semblait intéressant. Il portait un t-shirt clair avec le numéro 17 inscrit dans le dos.




Comme toujours, j’avais trop bu. Et dans ces cas-là, je perds complètement toute subtilité. J’ai marché vers lui avec un regard par en dessous. Et je suis allé me planter près du bar, à sa gauche, à 3 cm de son épaule. Je me trouvais tellement lourdaud que j’avais envie de rire. On s’est présenté à coup de clichés éculés : « Tu viens souvent ici ? » « Tu passes une belle soirée ? », etc. Je me foutais bien de ce qu’on disait puisque le volume de la musique était tellement élevé que je n’entendais rien, et que l’on devait se parler dans l’oreille, en se frôlant continuellement. Et c’est tout ce qui m’intéressait. Il était sympathique, drôle et joli. Un air de monsieur. Quand il m’a offert d’aller prendre un verre chez lui, j’ai répondu « oui, je le veux. » Quel con je suis !

À quelques coins de rue de là, il m’a ouvert la porte de sa décapotable. J’aimerais bien vous dire quelle était la marque de l’auto, mais je ne connais absolument rien aux automobiles. Disons, une voiture bleue, avec des sièges en cuir vraiment confortables. On s’est retrouvé dans un immense appartement sur deux étages. J’ai fait le tour, la bouche ouverte, en le suivant parce que j’avais peur de me perdre tellement c’était grand. Aux murs étaient accrochées des photographies de ses voyages au Népal, en Chine et en Amérique latine. Il a fait quelques fois le tour du monde. Je n’avais jamais vu un système de son high-tech comme le sien. Ça ressemblait à une mince plaque de marbre posée sur le mur. Il m’a demandé de changer le disque. Je suis resté perplexe, le CD dans la main. Il n’y avait pas de boutons. Il a souri et a ouvert le boîtier.

Je n’ai pas dormi beaucoup parce que j’avais peur de ronfler. Je n’ai pas dormi beaucoup parce qu’il y avait mieux à faire.

C’est la voix féminine de son Blackberry qui nous a réveillés le lendemain matin. Il devait aller bruncher avec des amis. Il a annulé son brunch et m’a concocté une salade de fruits frais qu’il m’a servie avec des viennoiseries et des cappucinos. Les cappucinos se sont transformés en cafés au lait, mais ils étaient délicieux. Je n’ai pas trop l’habitude de ces attentions et ça me mettait un peu mal à l’aise. Quand j’ouvrais la bouche, je tournais la langue sept fois pour ne pas dire de stupidités. Nous avons rangé la vaisselle. Puis J’ai fait quelques pas dans le salon et j’ai pris une grande respiration avant de me retourner et de lui proposer qu’on se revoie.

Il a ouvert son Blackberry pour vérifier s’il avait une plage horaire de disponible cette semaine. On ira finalement au cinéma jeudi soir voir un film qui est sorti la semaine dernière : Bluff : Ils ont tous quelque chose à cacher. Le titre serait-il prémonitoire ? En tout cas, les critiques sont excellentes. Il a insisté pour venir me reconduire chez moi. Il avait peur que je prenne froid. Mais j’ai préféré marcher. J’avais besoin d’air frais. D’ici jeudi, je dois trouver la motivation pour avancer le plus possible dans mes contrats et ma recherche d’emploi et faire le clean up de mon minuscule appartement.

Et les rafales font de nouveau tournoyer les girouettes. Les mêmes questions qui chaque fois se bousculent sur le seuil de ma conscience. Je me remets au « dramacouinage » (dixit Polymorphe). Qu’adviendra-t-il quand il saura qui je suis vraiment ?

Quand il saura que je n’ai pas de régime d’épargne enregistrée et que mon compte de banque est dans le négatif ? Que je n’ai pas fait mes rapports d’impôts depuis plusieurs années ? Que je suis dépendant au blogue, « ma dose d'amour technologiquement modifié » (dixit Joon) ? Qu’un stupide virus me squatte les ganglions et que cette situation m’a tellement impressionné dans le passé que j’ai saboté presque une dizaine d’années de ma vie ? Quand il découvrira que je suis maladroit et que j’ai plein de blocages ? Que je suis souvent ennuyant, que j’ai mauvais caractère, que je suis un asocial qui ne supporte pas la solitude ? Quand il découvrira finalement que je ne suis pas aussi bien que j’en ai l’air ? Décidément, on n’en sort pas !

J’aimerais tellement qu’il y ait un calme après les tempêtes. Mais je sais que la vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre.


Musique : Histoire d’un amour, interprété par Gloria Lasso. J’adore cette version avec les violons grandiloquents et l’accent espagnol.

08 août 2007

El poblano

L’histoire qui suit à des airs de déjà vu, pathétiques pour certains, ou carrément pathologiques. À vous d’en juger.




Après le concert de Pierre Lapointe, dimanche soir, je descends la Sainte-Catherine vers l’Est. Il est 23h30, les Francofolies et le festival Divers-Cité sont terminés. Il n’y a plus de musique sur les places publiques, mais il y a des gens partout. Les rues ne sont pas fermées à la circulation, mais des centaines de personnes ont envahi toute la largeur de la chaussée. Les enfants jouent au soccer avec les gobelets de bières qui jonchent le sol. Les policiers sont tous partis dormir. Chacun y va de son commentaire sur la soirée. Quelques taxis, pris dans la foule, klaxonnent pour se frayer un chemin, mais personne ne s’en occupe. Pour un court moment, la ville appartient aux humains. La nuit est douce et je n’ai pas envie d’aller dormir.

J’entre au Parking. La musique y est excellente. Dense, colorée, électrique. La clientèle bigarrée est dominée par les monsieur-muscles qui sont encore sur leur buzz d’ecstasy de la veille. Il y a du monde de tous les âges. Beaucoup de filles. Je suis étonné de voir quelques filles qui portent le hidjab.

(Note : Pour les musulmans qui passeraient par ici : Le Parking est un Bar gai, un débit de boisson alcoolisée qui accueille une clientèle homosexuelle. L’homosexualité n’y est pas tolérée, mais valorisée et célébrée. Et bien qu’on puisse y trouver tous les psychotropes disponibles actuellement sur le marché noir, de la marijuana au GHB, en passant par la coke, l’alcool est encore la substance qui domine ! Qu’il en soit ainsi, Inch Allah ! )

À ma connaissance, la religion musulmane condamne l’homosexualité d’une façon assez violente, et un commentateur m’a déjà écrit ici que je m’abaissais au rang d’un animal en buvant de l’alcool. Ça ne me rend pas très tolérant. Mais bon, les Montréalais ont une immense croix qui domine la ville sur le Mont Royal et on n'est pas plus catholiques pour autant. Peut-être que le hidjab est la nouvelle mode chez les lesbiennes montréalaises.

J’ai bu trois Belle Gueule rousses. J’ai sautillé sur du B-52’s. Sur la piste de danse, il y avait une fille qui souriait tellement que j’ai pensé qu’elle allait mordre. Je m’emmerde un peu. Les monsieurs-muscles, en fin de trip d’ecstasy, sont des gens très ennuyants. Je m’appuie sur le comptoir et je regarde les quelques danseurs qui s’éclatent. Il y a un garçon brun, pas très grand, qui me jette un œil de son regard sombre. Il porte un t-shirt orange. Les mouches et les pucerons sont attirés par le jaune. Moi, je suis un animal qui boit de l’alcool et je suis attiré par l’orange. Allez savoir pourquoi !

Je ne peux pas m’empêcher de le regarder, juste pour voir l’effet que j’aurais sur lui. Il mord à l’hameçon. Ça m’amuse. Je le fixe avec plus d’insistance. Pas subtil pour deux cennes, je lui détaille de haut en bas, le plan américain. L’alcool a annihilé mes inhibitions et mon ego explose littéralement quand il s’approche, après 3 minutes. Il se présente, me raconte qu’il vient de Puebla, une ville du Mexique, pas très loin de Mexico.

Il est en voyage à Montréal. (C’est parfait, pas de trouble en vue !) Il rêve d’immigrer ici. (Merde. Là, ça se gâte.) Il a 22 ans. (22 ? Non, mais je suis quand même pas pédophile ! Je lui donnais au moins trente.) Il dit qu’il va m’apprendre l’espagnol. (Por supuesto, que je me dis. Comment je vais faire pour m’en débarrasser ?) Il boit de la bière Boris, une toute petite bouteille. On dirait de la bière de poupée. Il m’entraîne sur la piste de danse. On est maintenant assez intime pour qu’il se permette de détacher les deux premiers boutons de ma chemise. Il est hébergé dans une résidence universitaire, un genre de dortoir à Sainte-Anne-de-Bellevue, à l’autre bout de l’île. Je n’ai pas trop envie de le ramener chez moi. Est-ce mon taux d’alcoolémie qui redescend ? En fait, si je pouvais m’éclipser subrepticement, je le ferais. Mais lorsque l’occasion se présente, la culpabilité m’empêche de le faire. Je suis quand même pas salaud à ce point.

Je marche avec lui jusqu’à l’arrêt d’autobus. Je prétexte la fatigue, un abus d’alcool, des montagnes de travail à faire : du grand n’importe quoi. « Tou mé laisse comme ça ? », qu’il me dit en battant des cils avec des airs de martyrs canadiens. « Ben… oui ! T’es un grand garçon, t’es capable de rentrer tout seul ! Si on s’était pas rencontré, tu serais rentré comment ? » Je me laisse convaincre de lui donner mon numéro de téléphone. Le prix à payer pour pouvoir m’en aller, vite fait. Je l’embrasse et je m’en traverse la rue. Ciao.

Le lendemain, j’ai un mal de bloc terrible. Je me fais réveiller par des témoins de Jéhovah. Pour ne pas que je leur claque la porte au nez, ils font faire leur boniment par un déficient intellectuel. Ils avaient aussi apporté un obèse, mais celui-ci n’a pas pu monter mon escalier. Il est appuyé sur la rampe et reprend son souffle. (Il n’utilise pas encore d’animaux, la SPCA ne les laisserait pas faire.) Je jette un œil mauvais au ver de terre qui accompagne l’handicapé et j’explique tout doucement au garçon que la fin du monde, ça ne m’in-té-res-se-pas. Le déficient intellectuel, la larve qui l’escorte, et l’obèse s’éloignent en clopinant. Le tonnerre est menaçant et fait trembler les murs de l’appartement. Je retombe dans mon lit. Des pluies torrentielles s’abattent sur la ville. Le téléphone se met à sonner. Moi, je gémis et je me cache la tête sous mon oreiller.

Trame sonore : Esa banda en dub, Nortec Collective (featuring Calexico), Tiré de l’album Tijuana Sessions (2006)

17 juillet 2007

C'était le 13, un vendredi




Trois chiffres sur son relevé de banque, il fallait fêter ça. Il s’est arrêté une bonne vingtaine de minutes devant le frigo à bière, hésitant entre la St-Ambroise, la Sleeman et la Cheval Blanc. Une vieille malingre lui a fait des gros yeux en le poussant avec son caddie. Il a pris une grande respiration et lui a jeté un œil mauvais. C’est l’été, qu’il s’est dit. Il a pris deux caisses : St-Ambroise et Sleeman. En scannant ses achats, la caissière en pleine crise d’adolescence bâillait sans arrêt.

Il attendait dans le bar. Brutus et Le Grand n’arrivaient pas. Il n’y avait que des quelques cas gériatriques et une folle en short qui dansait sur du mauvais new wave. (Impression de déjà vu) Il a commandé une Corona. Une bière mexicaine : ça fait été, qu’il s’est dit, la vraie vie quoi ! Quand il a vu le prix de la Corona, il s’est dit que la prochaine bière serait une Molson Dry. Fuck l’été. Un garçon avec un sourire éclatant est enfin apparu dans son champ de vision. Il s’est approché lentement avec un air engageant et c’est présenté. C’était un intervenant de Séro-Zéro qui faisait un sondage sur les orientations futures de l’organisme. Fuck l’été. Après 20 minutes à s’arracher les yeux dans l'obscurité du bar, à cocher des (4) plutôt satisfait et des (2) pas trop satisfait. sur une échelle de 1 à 5, il s’est commandé une autre Molson Dry.

Le Grand et Brutus sont arrivés à son grand soulagement. Brutus avait amené un ami franchouille rencontré sur Internet. Il s’est présenté. Le Français n’était pas souriant du tout. Peut-être qu’il est timide, qu'il s'est dit. Peut-être que c'est le décalage horaire qui l'assomme. La conversation a été de courte durée. Il est allé rejoindre le Grand près de la piste de danse, il a terminé sa bière et en a pris une autre pour s’occuper les mains.

Il s’est retourné. Le cowboy était là, derrière lui. Avec son sourire de mangeur de bœuf de l’Ouest. Il rentrait du Manitoba. (Ou de l’Alberta, je sais plus. En tout cas, une province ennuyeuse à mourir qui finit en A.) Ils se sont salués et ont discuté un peu. Puis le cowboy est parti en chasse autour du bar. Lui, il a vidé sa bière d’un coup. Il a raconté à qui voulait l’entendre que le cowboy l’enrageait (Ça, c'est pour faire poli.) avec sa manière de lui tourner tout le temps autour en restant toujours parfaitement inaccessible.

Il a suggéré au Grand de changer de bar. Il a nommé bien fort (euphémisme) le bar où il voulait aller pour que le blondinet juste à côté l’entende bien. Il était un peu saoul. Il a demandé au Grand : « Tu crois qu’il m’a entendu ? » Le Grand a répondu : « J’pense que oui. » Le blondinet se dirigeait déjà vers la sortie. C'était le seul gars cute de la place. Il portait une camisole rouge et avait un air sérieux. Un cul !

À l’intérieur de l’autre bar, il a retrouvé le blondinet qui lui a raconté qu’il jouait au football tous les samedis. Il lui a demandé d’où venait son accent. Le blondinet a dit qu’il n’avait pas d’accent. qu’il venait de Montréal. Comme il avait un peu l’esprit embrouillé, il a demandé au Grand ce qu’il pensait du blondinet. Le Grand lui a dit à l’oreille : « À mon avis, c’est pas une lumière. Si tu veux une bonne baise : go for it. Si tu veux plus, tu ferais mieux d’oublier ça. » Ça l’a fait sourire. Il a commandé une autre bière et il a choisi la deuxième option.

Le bar était noir. Tout tournait autour de lui. Le techno l’assommait. Le cow-boy les avait rejoints, mais ça ne lui faisait plus rien. Il était anesthésié par l’alcool. Fuck le rodéo. Il a demandé une autre bière et est allé se secouer sur la piste de danse, histoire d’achever ce qui lui restait de lucidité. Le Grand était appuyé sur le comptoir et le regardait en souriant. Quand il a entendu crier « Last-call/Dernier service », il a eu peur que les néons s’allument soudainement. Il s’est approché du Grand et s’est laissé tomber sur son épaule. « Bon. » a dit le Grand, « on prend une petite marche avant de prendre un taxi ? » il a grommelé quelque chose pour acquiescer.

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La petite image, c'est pas pour me vanter. Juste que je ne me souviens plus du compte final. Et que j'ai trop mal à la tête pour recompter.
Y’a d’la haine, Rita Mitsouko

Le questionnaire de Séro-Zéro

05 juillet 2007

Naïf I

Première rencontre

C’est un 5 juillet que sont nés LP et D, deux garçons charmants. Joyeux anniversaire à vous deux !

D, c’est celui qui, sans le vouloir, est à l’origine de ces carnets. Je l’avais rencontré un soir de juin au Sky (rebaptisé dans cette bande dessinée, le Black Lagoon). Toute ressemblance avec des personnes réelles n’est pas l’effet du hasard… On reconnait DJ Maryse, ma co-locataire de l'époque, et madame Simone, la shooter-girl de la soirée. (Il y a même Tintin qui fait un caméo.) Moi, je portais une chemise à carreaux et je buvais de la Black Label...





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Il faisait chaud ce soir-là. La piste de danse de la section « altenatif » était bondée. Ce que j’aimais de ce bar, à l’époque, c’était la diversité de la clientèle. Plus d’étiquettes qui tiennent. Seulement la frénésie de faire la fête. Je connaissais tout le monde. Je me sentais chez moi. J’avais remarqué un gars au fond de la salle. Assez grand, un t-shirt orange pétant et un sourire du tonnerre. Il était avec un groupe d’amis que je connaissais. Mais lui, je ne l’avais jamais vu.
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Dessinée en 2000. (La manie de me raconter ne date pas d'hier.) J'avais été très impressionné par Journal (1) de Fabrice Neaud.
Entendu lors de cette soirée :
Désanchantée, Mylène Farmer
Cosmic Thing, B-52s
Bizarre Love Triangle, New Order
Say you will, Gogh Van Go

27 avril 2007

Le côté obscur




Il m’a dit : Jamais, je n’ai été confronté à ça. Dans l’obscurité du bar, il est tombé des nues lorsqu’il a ouvert les yeux. Derrière le paravent des apparences se cachait tout un pan de la réalité qui avait toujours existé et qu’il n’avait jamais voulu voir. Chaque soir, ils dansent dans le noir. Tous, séronégatifs ou séropositifs. Cette réalité rôde cependant dans leurs esprits comme une légende urbaine. Ça m’a presque amusé de lui montrer du doigt ces hommes. De pointer leurs beautés, leurs santés, leurs rires. Sous leurs désirs de faire la fête, ils traînent le secret d’un virus invisible, mais puissant. Toute une communauté qui porte, nuit après nuit, la peur, la responsabilité, la colère et le déni.

Les pulsations du techno et la noirceur ambiante ont alors pris une tout autre dimension. Au milieu de la nuit, ma tête sur son ventre je lui ai dit : « Bienvenue dans le monde réel. » Je revois cette scène du film The Matrix. Tu avales la pilule bleue : tu oublies tout et tu retournes vivre dans l’illusion. Tu avales la pilule rouge : tu tombes dans la réalité et le monde ne sera jamais plus le même. À toi de choisir ton camp, Néo.

De mon côté, j’étais convaincu d’avoir affronté, au cours de la dernière année, mes pires démons. J’ai provoqué en duel mes cauchemars. Cette peur viscérale de la mort, de la folie, de la déchéance, cette peur de manquer d’air. J’avais appris à vivre avec la terreur en imposant un cadre presque militaire à ma vie, en lui inventant des significations et des aboutissements. Je me suis projeté dans l’avenir et j’ai tenu un compte serré de la moindre victoire. Les mesures de guerre m’ont permis de tout surmonter. Et, avec le temps, J’ai développé le sentiment illusoire d’être invincible, invulnérable.

Je travaille fort pour que les mots publiés ici aient l’air spontané, sincère, plein de tendresse ou d’autodérision. Mais ces pages ne révèlent qu’une parcelle de ma vie. Et les mots qui sont présentés ici sont le fruit d’un travail d’écriture qui reconstruit la réalité selon mon bon vouloir. Ce carnet qui avait pour but de briser l’isolement et de créer de nouveaux liens a également eu pour effet pervers de faire graduellement disparaître des gens de ma vie réelle. Des relations qui me manquent. Chaque victoire sur moi-même entraîne des dommages collatéraux. Des ponts, des voix de navigation, des passerelles ont été détruites. Il n’est plus nécessaire de prendre de mes nouvelles, il y a le blogue !

Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment. Quand il n’est pas près de moi, j’ai peur qu’on ne me l’arrache par un accident de voiture. J’ai peur qu’il soit la cible d’un tireur fou. J’ai peur que son cœur se détourne. J’ai peur de la phrases de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée. J’ai pleuré devant le bulletin de nouvelles, en voyant les étudiants qui retournaient en classe, après la tuerie de Virginia Tech. Toutes ces morts inutiles et insensées. Chacun a son tendon d’Achille. L’invulnérabilité n’existe pas. La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes.

C’est impossible, je ne peux pas revenir en arrière. Personne ne pourra me rassurer. Je prends la pilule rouge. Bienvenue dans le monde réel.

Crystal Method, Matrix Theme

18 mars 2007

Le goût du tamarin

La soirée avait bien commencé par un bœuf au tamarin dans le décor épuré de Souvenir d’Indochine. La serveuse avait des manières un peu brusques et la clientèle, vraiment bruyante, annonçait la tempête de neige à venir. C’était délicieux. J. et D. m’avait invité pour m’encourager dans mes recherches d’emploi. D. pense préparer une demande pour un poste à Oxford, en Angleterre. Elles iraient habiter là-bas, toutes les deux. Je leur dis qu’il leur faudra absolument une chambre d’ami.

Elles rentrent dormir, mais je ne veux pas en rester là. C’est vendredi soir et la fin de semaine se consume déjà. Je brave les alertes météorologiques et je descends dans un bar du Village. La piste de danse est pleine à craquer. Un grand brun passe devant moi avec un sourire qui brille. C’est le jordanien amateur de papillons. Je l’accroche par la taille — « Hé, ça va ? » On s’échange les nouvelles. Il me reparle de cette presqu’histoire d’amour qu’il a vécue avec un Québécois. Il me dit que c’est bel et bien fini. Qu’il n’y avait rien, que c’était lui qui s’était tout imaginé. Depuis, il ne se passe plus rien dans sa vie. Il est sur le neutre, Il n’a plus envie de baiser. Je peux comprendre.
— « T’as pas à t’en faire, ça va revenir… C’était bien, l’autre soir. Juste dormir collé, c’était agréable. »
— « Oui, c’était bien. »

Je suis content de le revoir. Ça a l’air réciproque. On s’approche du bar. En attendant nos bières, il me raconte qu’il connaît bien le barman. J’observe l’homme se démener derrière le comptoir pour servir la nombreuse clientèle. Visage carré, barbe brune, yeux bleus étincelants. Il me dit qu’il est vraiment gentil et qu’il est séropositif. Il ajoute : — « C’est pas facile de vivre avec cette maladie. » La perche était trop belle et je suis dans une phase d’expérimentation alors, je plonge. — « Je sais, je suis séropositif moi aussi. » Une poussée d’adrénaline me fait manquer les premières millisecondes de sa réaction puis je scrute chacun de ses micromouvements. Il regarde droit devant lui.
— « Il y en a tellement… »

Il me dit qu’il n’a pas de problème avec ça. Sans savoir trop pourquoi, ça ne me rassure pas du tout :
— « Quand je fais cette annonce, j’ai toujours une passe un peu paranoïaque. » (message codé : J’ai besoin que tu me rassures)
— (code incompréhensible : message non reçu)
Il me pose quelques questions : — « Depuis combien de temps ? Comment ça se passe ? » Je m’en veux d’avoir bu autant. Mes facultés de jugement sont émoussées. Il raconte qu’il est contre toutes les formes de discriminations. Origines ethniques, homosexualité, séropositivité… J’essaie de lui tirer les vers du nez :
— « T’aurais aimé que je te le dise avant ? »
— « Non, c’est correct, il s’est rien passé entre nous. Puis tu sais, j’ai déjà baisé avec un gars séropositif. On s’est protégé, c’est tout. » J’ajoute qu’il a sûrement baisé avec des gars séropositifs qui ne le savaient pas ou qui ne le disaient pas. Il acquiesce :
— « Oui, je sais. »

La soirée avance. On regarde les danseurs en se souriant, en se frôlant. J’ai ma main sur sa taille. Je lui propose que l’on dorme ensemble comme la dernière fois si ça lui convient. Il me dit que non, il est fatigué. Je comprends et je le laisse s’éloigner. Mais dès que je me détache, il se rapproche. C’est lui qui se colle à moi. Il a un parfum de noix de coco dans le cou. Je choisis de croire le non verbal et je le prends par la main. — « Viens, on s’en va. » On passe par le vestiaire puis on monte dans un taxi débordant de musique créole. Arrivé devant chez lui, il ne reconnaît pas l’endroit. Je souris. Avec la neige, la rue Sherbrooke est méconnaissable. La poudrerie tourbillonne et les gyrophares des camions de déneigement donnent au quartier une atmosphère de discothèque. En entrant, on se sert de grands verres d’eau. J’ai un fond de mal de tête.

Où que j’aille, j’ai toujours les doses de médicaments pour une journée sur moi. Dans mon manteau ou mon sac à dos. Mais une fois dans sa salle de bain, j’ai la mauvaise surprise de réaliser que ma bouteille est vide. Ce n’est pas dramatique, mais c’est un stress dont je me serais bien passé. Et sans somnifères, je risque de trouver la nuit longue.

Pour dormir, ce soir-là, il porte un bas de pyjama, un t-shirt et des chaussettes. La dernière fois, il ne portait rien. Mais il m’a dit qu’il est frileux. On dirait que nos deux corps n’arrivent pas à trouver une position confortable l’un contre l’autre. Je passe le reste de la nuit, recroquevillé sur le bout du matelas. L’appartement est surchauffé. Le lit est trop dur, l’oreiller trop mou. Il me pousse et se retourne au milieu du lit. À travers le store, je devine la lumière du jour naissant. Je pense que je vais partir. J’habite à une dizaine de coins de rue et je dormirai mieux chez moi. Je sais qu’il attend un appel d’Amman ce matin. Je lui propose de me rappeler ensuite pour aller déjeuner quelque part, s’il a le goût. Je l’embrasse sur la joue : — « Dors bien. »

J’ouvre la porte. On dirait la fin du monde.Tout est gris et blanc. Les branches de l’épinette alourdies par la glace sont secouées par les rafales. J’étais sorti en running shoes, je n’ai qu’un t-shirt sous mon manteau. J’enfonce dans la neige jusqu’à mi-mollet. Et le vent est glacial.
« Christ de température de cul ! »

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