15 novembre 2009

Désir

Depuis au moins 20 minutes, le livre est ouvert sur mes genoux. J'ai les yeux dans le vide. Des restes de fièvre courent dans mon corps en créant de drôles de sensations. La musique dans l'autre pièce captive mon esprit et mon âme est laissée à elle-même. Mon corps baigne dans une torpeur chaude quand il n'est pas secoué par une quinte de toux. Je m'étire comme un chat, dans la flanelle des draps. Je savoure la chaleur du lit et je la partage avec un autre, en imagination. Le livre est toujours là, immobile, devant moi.

Les antibiotiques n'ont pas fait effet. Le médecin était dans l'erreur. Il faut dire que je n'ai pas respecté son ordonnance de repos. Je reste à bout de souffle et j'ai les bronches engorgées, depuis bientôt une semaine. Je suis déçu. Déçu de chaque sphère de ma vie. Déçu d'être là où j'en suis, par rapport aux autres, à ce que je veux faire de ma vie. Trop de désirs. Je serais écrasé par des excès de désir et ce serait pour cela que ma vie prend l'eau. Trop d'espoir dans l'humanité, trop d'espoir d'avenir. J'ai toujours cru que les désirs étaient un moteur. Je les ai nourris, soignés. Je me suis projeté dans l'avenir et j'y ai trouvé des refuges. J'ai accumulé les désirs en masses touffues au-dessus de ma tête, pendant des années.

Mais au cours des derniers mois, je me suis heurté plus d'une fois à la réalité. Aveuglé de confiance et de désirs, je ne vois pas les murs et je les frappe de plein fouet. Je suis ébranlé, mais je reste debout, à bout de souffle, hagard, vidé. J'ai des trous dans le cœur de la taille de mes désirs réformés. Je suis une proie facile pour les exploiteurs sans scrupules comme pour les virus qui rôdent.

C'est ce qu'il me raconte au téléphone. Le livre est tombé sur la couette, près de mes genoux. On devait aller prendre un café. Je ne suis pas assez en forme. Je serais désagréable, que je lui ai dit. On s'est rabattu sur le téléphone. J'aime entendre une voix dans mon oreille qui me raconte quelque chose. Juste une voix qui raconte. Je ne m'en lasse jamais. J'ai mal à l'oreille, je ne sais plus comment tenir le combiné, mais je suis bien. J'aime mieux écouter que parler. Et pour parlementer, l'oreiller est un terrain neutre, une zone d'intimité et de liberté. À la fois le lieu du retour à l'enfance et celui où l'on devient adulte. Un espace où tous nous sommes égaux devant la mort et les défaillances du corps. On a donc parlé des désirs trop vifs qui nous tirent vers l'avant et qui nous rendent complètement aveugles à ce qui est, à portée de main, au moment présent. Aux désirs qui nous coupent des autres, si on est incapable de les accepter avec leur lâcheté, leur paresse, leur violence et leur soif de pouvoir. Tout cela, brodé sur des bribes de mon histoire et de la sienne. Deux histoires qui se répondent. Le temps a passé, doucement. Je suis fatigué, immensément fatigué. Je voudrais lâcher prise si j'en étais capable. Je sais que la vie réserve souvent des surprises, qu'il y a parfois des fleurs sur le sentier. Je voudrais avoir la force de baisser les yeux pour les apercevoir. Pour l'instant, je suis empêtré dans mes désirs. Imparfait, je dois accepter que le monde, que la vie, que je suis moi-même imparfait et qu'il en sera toujours ainsi. Je pose mon livre sur la chaise. Une gorgée de sirop. J'éteins la lampe et je me cache la tête sous les couvertures.

28 octobre 2009

Personne

- Tenir un blogue c'est narcissique, égocentrique. Tu te prends vraiment pour un autre !

Je suis celui à qui on peut se confier, celui sur qui on peut compter. Il paraît que c'est rare, quelqu'un qui sait écouter, de nos jours. Tout le monde autour de moi va mal. Ils font des burn-out, ils installent des crochets aux plafonds de leurs chambres pour se pendre. Ils boivent, ils gueulent, ils crachent sur les autres. Ils sont malheureux en amour. Ils n'ont pas d'amis. Leurs patrons ne reconnaissent pas leurs talents. Leurs voisins sont méchants. Ils sont malades. Leur évier est bouché. Ils en ont plein le cul. Et moi je suis comme une valise que l'on remplit, sans arrêt. Et ils ne se gênent pas pour se moquer : toi le beau Kevin, qui n'a jamais de problèmes, qui aime tout le monde, t'es tellement gentil que t'en es insignifiant.

- En tout cas, au moins j'suis sûr d'avoir un bon karma !

Moi aussi, parfois, ça ne va pas. (Ceux qui me lisent depuis un bout le savent.) Mais dans ces moments-là, je me retourne et il n'y a plus personne. Tout d'un coup. Personne.

Personne pour les câlins, pour les sourires moqueurs ou attendris. Personne pour me dire : allez, ça va aller, en m'obligeant à lever les yeux. Personne pour se taire et écouter mes mots maladroits. Personne pour passer des heures à boire du thé au jasmin à mes côtés. Parce que quand je les dis mes mots sont maladroits. Personne pour se taire en me tenant la main. Parce que je n'ai pas l'habitude de parler. Personne. Alors, j'écris un blogue. Je sais, c'est bancal, mais c'est toujours mieux que rien. Parce que parfois, la valise est pleine et qu'il n'y a personne.

17 mai 2009

Pause

Pause. Je suis malade. Rhume, fièvre, courbatures. Je déteste être malade. La nuit, ça me terrorise. J’ai cumulé trop de stress. J’ai besoin d’une pause. Tout donner, c’est tout ce que je sais faire, dans toutes les sphères de ma vie. Je ne sais pas prendre soin de moi. Il faut que j’apprenne à le faire, tout seul comme un grand. Alors, les billets ici font relâche, jusqu’à ce que je prenne du mieux.

11 mars 2008

La trappe

Je suis étendu en travers du lit. Je somnole en espérant m’endormir vraiment. On frappe trois coups rapides à la porte. Qui ça peut bien être, à onze heures, un soir de semaine ? Il y a trois policiers devant ma porte, avec des uniformes curieusement colorés. Du rouge, du kaki et du jaune. Ils parlent rapidement, une langue que je n’arrive pas à identifier. Mais je finis par comprendre que mon heure est venue et qu’ils sont passés me chercher. « Je ne suis pas prêt à partir ! » Le plus petit ricane en lissant sa moustache : « L’est-on jamais ? » Je ne peux pas laisser l’appartement dans cet état, tout est en désordre. Des hommes et des femmes apparaissent et s’interposent entre moi et les trois visiteurs. Je reconnais mon entraîneur. Elle a l’air complètement outré : « Après tous les efforts qu’il a faits, vous ne pouvez absolument pas l’emmener ! » Elle me lance un regard presque maternel. Le cow-boy est là, lui aussi, visiblement mal à l’aise dans cette situation où il doit prendre parti. Il s’interpose à son tour, mais avec moins de convictions. D’autres personnes arrivent. Un attroupement se forme devant ma porte. Chacun donne son avis sur le fait que je mérite ou non de m’en aller. Les trois policiers sont vraiment antipathiques, mais je me fous pas mal de devoir partir avec eux. Les esprits s’échauffent. Le ton monte. Moi, je reste en retrait. Je voudrais juste avoir la paix et dormir.

Puis, je remarque une trappe carrée, sur le blanc du plafond. Je me souviens alors de toutes les pièces du bâtiment que je n’ai pas encore eu le temps d’explorer : un immense loft caché dans le grenier, une longue piscine intérieure à l’eau verte, des balcons aériens reliés par des passerelles suspendues et une cuisine où l’on prépare des banquets. Je regarde la trappe. Personne n’y porte attention. Ils sont tous occupés à argumenter. Seule mon entraîneur a remarqué que j’ai le nez en l’air. Elle me fait un clin d’œil discret. Je pose lentement mon pied sur le barreau d’une échelle. Je pousse la trappe d’une main. Il y a de la clarté, de l’autre côté. Et c’est à ce moment-là que j’ouvre les yeux. L’appartement est vide et l’on devine déjà le matin qui approche. Dans quelques minutes, le réveil va sonner. Il faudra sortir dans la neige lourde et retourner au travail.

19 septembre 2007

Trois feuilles d'épinard dans un bol de soupe

C’était Marc au téléphone. Je n’avais pas eu de ces nouvelles depuis quelques mois. Il avait l’air de bonne humeur. Je lui demande s’il a reçu les résultats de ses tests.
— « Tu me demandes ça, comme ça, au téléphone ? »
— « Ben… Oui. »
— « Qu’est-ce que tu penses ? »
— « Que c’est négatif, c’est certain ! »

Il hésite un peu puis me raconte : « Je suis allé à la clinique avec mon ami. Le médecin est entré puis il a dit, tu sais Marc, j’ai pas de bonnes nouvelles pour toi… » Je reconnais ces mots. J’entends plus ou moins la suite. Heureusement qu’on est au téléphone parce qu’il y a de l’eau qui coule de mon menton. Je l’écoute en essayant de ne pas faire de bruit. Il me dit qu’il comprend maintenant ma bulle, il a passé la frontière. Il me raconte qu’il a traversé, depuis, des périodes d’apathie, de colère. Il éprouve même un certain soulagement. La peur l’a rongé pendant les semaines avant d’avoir les résultats.

Son copain lui a dit qu’il l’aime. Lui répond qu’il ne ressent plus rien, ni pour lui, ni pour personne. Il n’a plus de désir. Il préfèrerait le quitter. Que de toute façon, sa vie est finie. Qu’il n’a plus droit à un avenir. Il dit tout ça comme une boutade, le sourire dans la voix. Moi, je bredouille pour le contredire.

J’ai froid dans le dos. J’ai entendu, dans un bulletin d’information, que 28 personnes seraient diagnostiquées, cette semaine, au Québec seulement (sur une population d’environ sept millions). Je réalise que personne n’est à l’abri. Une ombre plane au-dessus de tous les gens que j’aime. Qui sera le prochain ? Je suis impuissant. Je ne peux rien faire. Il y a un cri qui gronde au fond de moi. Quand est-ce que ça va arrêter ? Je voudrais que ça arrête ! L’horreur de la maladie, l’attitude abominable de la société et la logique inhumaine des compagnies pharmaceutiques. J’essuie sur mes joues mes stupides larmes inutiles.

Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer ces jours-ci. L’adrénaline tourne à plein régime. The show must go on. J’ai posté des dizaines de curriculum vitae, j’épluche les journaux et je rôde sur les sites d’emploi. J’essaie de m’inventer une certaine discipline. J’y arrive, tant bien que mal.

J’ai toujours rêvé d’écrire pour un magazine. Ça y est. Les ententes sont signées. Je croule actuellement sous les commandes. (Les sujets ne sont pas tous intéressants, mais je prends ce qui passe.) Mes premiers textes paraîtront en mars 2008. J’aurai une chronique hebdomadaire sur le site Internet de la revue. Je dois trouver l’inspiration et me composer une bio en dix lignes pour me présenter aux lecteurs. Et il faut que je me botte le derrière parce que la date de tombée approche de jour en jour. Ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas très productif ?

En fait, je déteste être travailleur autonome. Et le mot « détester » est faible. Mon père était fonctionnaire et du côté de mon grand-père paternel, on était notaire de pères en fils. La soif de routine et de stabilité est imprimée dans mes gènes. Je rêve d’une job steady comme d’un chum steady. L’aventure c’est pour les vacances. L’aventure c’est pour les autres. Encadrez-moi quelqu'un !

Hier, j’ai reçu un téléphone au sujet d’un poste sur lequel j’avais postulé au Jardin botanique. Le service des ressources humaines avait jugé que je n’avais pas l’expérience nécessaire, mais la directrice marketing avait entendu parler de moi et voulait me rencontrer. J’ai fait la meilleure entrevue d’embauche de toute ma vie. Je me suis épaté moi-même ; J’avais de l’assurance, j’étais détendu et je n’ai fait aucun faux pas. Je suis sorti de là sur un nuage. J’étais certain d’avoir le poste et je m’imaginais déjà me réinstaller dans une autre aile du bâtiment administratif. Mais le nuage s’est évanoui en 24 heures. C’est un candidat plus expérimenté qui a obtenu l’emploi.

Après l’entrevue, j’ai retrouvé Marc et on est allé luncher dans un vietnamien. Il avait l’air en pleine forme, souriant, gorgé de soleil. Il parlait sans arrêt, comme toujours, pendant que je faisais tourner les feuilles d’épinard dans mon bol de soupe.

03 juin 2007

Épuisé

(oui, oui, Jonas, il faut cliquer !)



Les heures cascadent, des premières lueurs du jour jusqu’à tard dans la nuit. Balises grises, respirations rêches. Toujours cette peur qui m’accompagne. Elle est la seule à être toujours auprès de moi. La seule sur qui je peux toujours compter. Bien que je m’entraîne à sourire. Que je lance constamment mon imagination à l’assaut d’un bonheur éventuel. J’ai parfois le souffle lourd et le regard flou. Plus tard, je sais, je pourrais être fier. Maintenant, je ne suis qu’épuisé.

Je les cherche des yeux, parmi la foule. Les anges qui croiseront ma route pour un instant toujours trop court. Trop court comme cette route. Trop court comme cette nuit passée à tourner dans mon lit. Avant qu’un nouveau jour n’apparaisse, les derniers noctambules rentrent enfin dormir. Les arbres portent encore les frissons de la nuit. Dans l’aube bleue, la flûte du merle d’Amérique résonne comme sous les voûtes d’une cathédrale.

Crédits :

  • Le chant du merle d’Amérique (Turdus migratorius) enregistré par Lang Elliot, NatureSound Studio, NY, 1991
  • Summa, Arvo Pärt, sur l’album Fratres… , EMI, 1994

16 novembre 2006

Turbulences

La pluie tombe sur Montréal. Tous les records de pluie ont été battus. Il n'y a jamais eu autant de précipitations depuis que l’on tient des statistiques météorologiques. Les averses sont prévues encore pour plusieurs jours. La météo c’est bien pratique, c’est con comme l’astrologie, mais ça permet de mettre des mots sur des états d’âme. Je vais me reposer. Ça ira mieux demain.

La vie me secoue violemment en ce moment. Je dis : la vie, pas ce petit virus insignifiant qui s’écrit en majuscules et qui est tellement abstrait, pour moi. Juste la vie.

J’ai mis tout ce que je pouvais mettre dans le travail. Le travail c’est une zone neutre, que je me suis dit. J’ai repoussé mes limites. J’ai travaillé comme un forcené, avec passion. J’y ai mis les efforts, tout ce que j’avais de talent. J’ai toujours pensé que c’est comme ça que l’on réussit. On m’a pressé comme un citron puis on m’a jeté sans trop d’égards. J’étais convaincu que ça me laisserait indifférent, que j’étais au-dessus de tout ça, mais ce n’est pas le cas.

Depuis un certain temps, je porte ma vie à bout de bras. Je prends religieusement mes antidépresseurs parce que j’ai peur de sombrer de nouveau. Je m’entraîne. Je respire, je mange bien. Mais la nuit, le sommeil me fuit. Je me sens comme le laboratoire d’un savant fou. J’ai le cerveau qui fait des vrilles et le corps qui hurlent qu’il va craquer. Je m’interdis de penser à tout ce qui déraille dans ma vie, il y aura bien une issue quelque part. Au plus noir de la nuit, quand j’ai peur du lendemain, je cherche une main à serrer dans la mienne, la chaleur d’une épaule. Quand je touche le vide, je me recroqueville sur moi-même.

Je suis comme un chat. Je m’isole quand ce n’est pas la grande forme. Je n’ai plus d’énergie pour sauver les apparences. Je retourne à l’état végétal et je regarde bêtement passer les heures. Je compte sur les filets de sécurité que j’ai tendus un peu partout en travers des gouffres. Les sorties de secours que j’ai repérées d’un seul coup d’œil. Jusqu’ici, je suis toujours retombé sur mes pattes.