17 décembre 2008
Gym
C’est le manque de lumière, les jours qui raccourcissent, les heures de travail interminables pour arrondir les fins de mois, une équipe blasée, démotivée...
9 décembre. J’attendais depuis des semaines cette date. Réunion de réorganisation du travail. Je savais qu’il ne fallait pas avoir trop d’attentes. On ne peut pas régler en une journée les problèmes accumulés pendant des années. J’espérais simplement qu’on en nomme quelques-uns clairement et que l’on discute de quelques solutions concrètes. Je m’étais préparé, j’y avais pensé, j’avais fait des listes de problèmes et de propositions. La journée avait pourtant bien commencé, lentement mais sûrement. Rien. Huit heures de réunion pour strictement rien ! Tout l’après-midi à débattre du besoin d’un nouvel employé et du manque de ressources. Pour finalement accoucher d’une solution déjà proposée-et-adoptée deux mois auparavant et qui ne règle rien : une réunion supplémentaire. Des discussions creuses qui jouent sur les mots, des combats de coqs, du crêpage de chignon, quelques couteaux dans le dos. La prochaine rencontre est dans trois mois. 90 jours dans une ambiance pourrie, sans que rien ne change. Je ne sais toujours pas en quoi consiste mon travail. Je fais ma petite affaire, tout seul, du mieux que je peux. Je suis découragé.
J’ai eu une promotion. Un surcroît de travail doublé d’une augmentation de salaire minable. Par contre, je passe à un régime privé d’assurance médicament et l’augmentation des coûts est faramineuse. (379.00 $ ce mois-ci au lieu de 77.00 $, je ferais mieux d’oublier tous mes projets de voyage.) Le tout, accompagné d’un dédale de formulaires administratifs. La fatigue. L’absence de reconnaissance. Et puis ce matin, comme une sensation d’étouffement, un tiraillement dans la poitrine, le souffle court...
Le grand : Ça va pas, hein ?
Moi : Pas trop bien, non.
Au début, je me suis dit que c’était la fatigue. La perte d’appétit : une mauvaise passe. L’insomnie : une habitude. L’incapacité à sourire ? Ben, je sais pas. Avec tout ce que j’ai vécu ces derniers temps. Et puis j’ai perdu l’envie de m’habiller. J’ai passé deux jours sans prendre une douche. Et puis les pleurs pour un rien, trois fois par jour. Je crois bien que je me tape une petite, ou une grosse (mettons une moyenne) déprime...
Moi : J’pense que je commence une bronchite.
Le grand : T’es sûr que tu veux venir ? Tu serais peut-être mieux d’aller te coucher.
Moi : Non, je pense vraiment qu’il faut que j’y aille.
Je suis entré dans la chaleur du vestiaire. Une étincelle m’est passée dans l’œil quand j’ai aperçu le bas du dos d’un garçon dans la vingtaine devant les casiers. (Serait-ce que ma libido n’est pas complètement morte ?) Cette épaule fuselée qui plonge entre biceps et triceps. Ce que j’aimerais avoir une taille comme la sienne ! Il se retourne et le bas-ventre qui disparaît sous l’élastique des shorts me donne presque une crise d’apoplexie. Il faut que je me secoue pour regarder ailleurs. Je grimpe en trottinant l’escalier qui mène à la salle de musculation.
Celle-ci surplombe les piscines olympiques. Je m’étire les ischio-jambiers en m’appuyant à la barre. Le grand s’étire les triceps. Dans les couloirs du bassin principal, des nageurs filent, suivis de traînées d’écume. Près du second bassin, une équipe de nage synchronisée répète le début d’une chorégraphie. Hors de l’eau, elles ont l’air d’une troupe de manchots empereur.
Le grand : Du sel de mer à l’eucalyptus, tu vas voir, ça dégage.
Moi : J’ai du Vicks, ça va faire pareil.
Il sourit.
Le grand : Tu vas demander à ton voisin de te frotter le dos ?
Je ris.
Moi : On n’en est pas là...
Au dessus du dernier bassin, les plongeurs s’élancent de différentes hauteurs. Ces anges font des vrilles, momentanément libérés de la gravité, puis tombent comme des flèches. Des geysers de bulles les ramènent par intermittence à la surface. Sur le tapis roulant. Je me sens lourd, j’ai l’impression d’être chargé comme un soldat en Afghanistan. J’ai même peur de briser l’appareil. Les premières minutes sont pénibles. Et puis ça passe. À un moment donné, le corps court tout seul comme un cheval de trait bien dressé, une mécanique bien huilée. Je sens la chaleur qui brûle dans ma poitrine. Mon esprit, lui, est parti. Il s’est glissé dans l’eau fraîche entre deux nageurs. Je suis content d’être venu.
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21 novembre 2008
Snob
Si un jour, je veux travailler moins et avoir une vie, quelques heures par semaine, je n’ai d’autres choix que de réduire mon train de vie. Habituellement, je me fais couper les cheveux dans un salon BCBG de la rue Laurier. Ian, mon coiffeur, est l’un des gars les plus cutes que je connaisse. Il est expert dans les massages du cuir chevelu. Je plane à chacun de ses shampoings. Il porte des t-shirts ajustés, roses ou noirs. Voir son nombril lorsqu’il lève les bras fait partie du plaisir de la coupe. Et puis, il me raconte ses histoires de voyages et son enthousiasme est contagieux. Je sors toujours de là avec un petit sourire. Ça vaut son pesant d’or. Le beau Ian est actuellement en exploration quelque part en Amérique du Sud. C’était l’occasion de me montrer infidèle et d’épargner quelques dollars. Le grand m’avait suggéré le salon Orlando, sur la rue Ontario, près de chez lui...
Le décor laid et criard devait dater des années ’80. Il y avait une rangée de chaises vides. Une seule était occupée par une petite vieille, la tête serrée entre des bigoudis. « Merde, que je me suis dit, qu’est-ce que je fais ici ? » Trop tard pour reculer. La propriétaire, une Italienne ou une Grecque m’a fait un grand sourire. « Vous pouvez aller avec Laurrra, monsieur ». Laura était une longue femme entre deux âges dans un sarrau brun et orange. Au cours des dernières semaines, on aurait pu croire que ses collègues avaient expérimenté sur elle les techniques de coloration. Des volutes blond platine côtoyaient du noir et du brun chocolat. Elle avait l’air d’avoir une moufette morte agrippée sur le crâne. Je l’ai suivi jusqu’au lavabo.
Elle n’avait pas le toucher enveloppant et viril de Ian, mais il suffit qu’on me tripote la tête sous l’eau chaude pour que je parte dans les "vap’s". Pendant que je m’installais sur la chaise, le salon se remplissait. La sonnerie d’une minuterie a retenti. C’était la petite vielle qui était cuite à point. Un coiffeur est revenu de sa pause : enfin, un autre homme dans la place ! Il était tout jeune, affublé d’un mohawk et il était trop bronzé. Je sais pas pourquoi, mais je trouvais qu’il avait l’air d’un danseur nu. Il faisait une teinture acajou à une adolescente en parlant de sa blonde. (Sa « blonde », d’après moi, devait s’appeler Roger ou Marc-André !) Au moins, ça me faisait quelque chose à regarder. Laura a commencé à me passer la lame d’un clipper sur la nuque. J’ai dégluti, le regard fixe. Dans le pire des cas, des cheveux, ça repousse ! Puis elle a continué au ciseau après avoir enfilé des lunettes à la Nana Mouskouri. Elle s’arrêtait de temps à autre pour me demander mon avis, puis poursuivait avec beaucoup d’application. Elle a terminé la coupe en me mettant du gel et en positionnant chacun de mes cheveux parfaitement à la verticale. Comme si j’étais dans la descente d’une montagne russe et que le temps s’était figé. J’ai tourné la tête de chaque côté, ça ne bougeait définitivement pas. Elle m’a demandé si j’aimais ça. J’ai dit « euh... oui, avec un sourire un peu forcé, il faut juste que je m’habitue. » Arrivé chez moi, j’ai couru dans la salle de bain pour me rabattre le toupet. J’ai pris de la pommade, celle que le beau Ian m’a vendue une fortune (et qui ne contient que des ingrédients naturels et sains pour le cheveu) et je me suis froissé la crinière. Le résultat était à peu près similaire au sien. Ce n’était pas si pire, finalement. Ça m’a coûté la moitié du prix que je paie habituellement. Fini les salons chics du Plateau Mont-Royal. Désormais, si je me fais "descendre les oreilles", ce sera par des madames d’Hochelaga.
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22 octobre 2008
Brèves (note 445)
Finalement, je ne connaissais pas la femme que j’ai vu sur le trottoir, samedi dernier. Celle que je connais raconte encore des blagues vulgaires et s’étouffe en riant parce qu’elle fume trop. Il lui arrive encore de parler de son ancien amant, les yeux dans le vague. Ça revient constamment, comme un bout de mélodie sur un disque brisé. Mais elle a l’air plus calme et se fait lentement une place, entre les allées et venues de la maison. J’ai eu peur pour rien. Enfin, pas pour rien : pour une inconnue. Ça m’apprendra à traverser les quartiers mal famés avec un cœur fêlé, imbibé de téquila…
J’ai su ce matin que mes patrons ont décidé de m’accorder une semaine de vacances. Ce sera mes premières vacances payées, à vie. Je n’ai connu que des périodes de vaches maigres entre des piges. Et à mon retour, j’aurai même droit à une augmentation (qu’il me reste à négocier). Je continue de faire des petits contrats à l’extérieur, un peu par insécurité, un peu pour me vider la tête. J’en ai décroché un dont je suis particulièrement fier. Je vais donner un cours en formation continue au collégial.
Un vent de bordel avait soufflé sur mon appartement après que Mister Right ait pris ses distances. Pendant des semaines, j’ai été submergé par le désordre. Je pense que c’est un mécanisme de défense. Je me fabrique un cocon qui m’isole des visiteurs potentiels. L’accumulation des objets me protège des émotions. Les surfaces libres sont graduellement réapparues sur mon plancher. Le tas de vaisselle a fondu petit à petit, comme neige au soleil. Et tout l’appartement brille désormais comme un sou neuf, signe que la tempête est passée et que je suis indemne.
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09 septembre 2008
12 jours pour changer les choses

Au Québec, toutes les 6 heures, une personne est infectée par le VIH.
D’ici le départ de la marche de la Fondation Farha, le 21 septembre prochain, 48 nouvelles personnes seront infectées au Québec. Le virus frappe sans distinction d'âge, de sexe, d'origine ethnique ou de statut social. Ce pourrait être un frère, un fils, un ami, une sœur, une fille, une collègue de travail, un voisin.
Il reste 12 jours pour poser un geste de solidarité. Votre don peut être fait par carte de crédit en cliquant sur le lien suivant :
Commanditez-moi !
C'est rapide, facile et parfaitement sécuritaire.
Pendant que vous lisez ces lignes, quelque part sur la planète, une personne est infectée par le VIH toutes les 6 secondes. Au cours des 12 prochains jours, plus de 17 000 personnes deviendront séropositives. Ces statistiques énormes mais anonymes ne touchent pas. C’est le mérite de cette campagne de Canfar de montrer les visages fragiles, vibrants et réels qui se cachent derrière les chiffres :
00:00 Publié dans Carnets de révolte | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : vih, sida, solidarité, ça marche, ensemble, argent, don
09 août 2008
Santé !
La semaine dernière, je me suis inscrit comme marcheurs pour l’évènement Ensemble, ça marche pour amasser des fonds pour la lutte contre le Sida. En moins de 24 heures, 42 % de mon objectif ont été atteints. (Merci à Éric, Martin et Julie pour les dons, ainsi qu’à Laurent pour le don et le « pushing » sur Twitter.) Mais depuis, plus rien…
Je vous propose aujourd’hui de trinquer virtuellement et de donner le prix d'un drink. Si tous ceux qui traînent par ici font un don équivalant au prix d'une consommation dans un bar (entre 3 et 5 dollars canadiens, 2 ou 3 euros), je ferai rapidement exploser mon thermomètre. Un tout petit geste de solidarité pour chacun, un bond énorme pour une cause vraiment importante.

Alors, à vous de jouer.
Sélectionner Maison Plein Cœur dans la liste déroulante et…
Chin-chin !
Edit : Désormais 46 % : Merci Guy
Edit : Lundi matin, 50 % : Merci Jérôme
Edit : Mardi matin, 59% : Merci à Louis et à une charmante inconnue
11:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vih, sida, fonds, marche, solidarité, argent, ensemble
06 janvier 2008
Simplicité involontaire
Lundi, je commence un nouvel emploi. Sept mois de stabilité : la durée du contrat. Je vais de nouveau avoir mon propre bureau, de nouveaux collègues et de nouvelles responsabilités. Ce qui m’angoisse un peu. (Un reportage audio de Macadam Tribu sur le projet.) Pour mes pauses estivales, je troquerai la terrasse du Jardin botanique pour les pelouses du parc Lafontaine. Ce qui n’est vraiment pas si mal ! D’ici à ce que la première paye rentre, il me faudra subsister…
Un des plaisirs d’être pigiste, c’est de ne jamais savoir quand le prochain chèque arrivera dans la boîte aux lettres. Plusieurs articles que j’ai remis avant Noël n’ont pas été payés. Et le département de la comptabilité est en vacances, jusqu’à la semaine prochaine. Chaque fois, je me dis que j’aurais dû prévoir le coup. Malheureusement, je suis plus cigale que fourmi. Il me reste quatre billets d’autobus, le transport pour lundi et mardi, environ 10.00$ dans mon portefeuille, du pain, du riz et des lentilles, 2 lb d’oignons, 4 œufs et 6 carottes. Bref, de quoi tenir pour quelques jours dans la simplicité la plus totale.
L’an dernier, j’ai reçu en cadeau le best-seller Le secret. Selon les prétentions de l’auteur, Rhonda Byrne, je devrais aujourd’hui être multimillionnaire (comme elle), rouler en BM décapotable et dormir tous les soirs dans les bras de Jude Law. Malheureusement, les conseils du livre n’ont pas fonctionné avec moi. Les mauvaises langues diront que c’est à cause de mon scepticisme. J’ai pensé vendre le bouquin, ça me ferait un ou deux dollars de plus.
Je suis trop orgueilleux pour quêter, et trop dédaigneux pour faire le trottoir. Alors, je remets la pub dans le haut de cette page. À ce jour, il me manque 177 minuscules clicks pour enfin recevoir un premier chèque d’Adsense. Bon, je sais que les sujets préférés des annonces Googueule ne sont pas nécessairement très ragoûtants. Ces temps-ci, mes annonces ont une obsession pour le yoga tantrique et le sauvetage de couple. On ne sait jamais, ça peut toujours être utile. L’annonce la plus drôle, c’est celle de matante Jeanne : Chanson country en français gratuite. Malheureusement, je n’ai pas le droit de cliquer sur ma propre page.
C’est en haut à droite. Ça prend une demi-seconde et ça n’engage à rien. Click !
Et si vous vous retrouvez dans la même situation :
- Bien manger à petits prix, conseils et recettes, Dispensaire diététique de Montréal (PDF, 6 pages)
- Petit budget : grande recette, sur le site de Recettes du Québec
12:10 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, quotidien, argent, travail, contrat, stress, publicité
01 octobre 2007
Tempête
C’est la fatigue qui me fait voir tout en noir. Empêtré dans les cordages d’un canot de secours, je suis secoué par des émotions disproportionnées. J’aurais besoin de vacances, de repos, mais ce n’est pas le moment. Quand mon embarcation est soulevée par la houle, je vois tout autour les creux de vague s’ouvrir comme des gouffres noirs. Et je retiens mon souffle comme je le ferais dans la montée d’une montagne russe.
Je rêve à une île. Je rêve que la terre existe encore, quelque part. Je m’invente des légendes de ports et de phares qui apparaissent à travers la brume d’un matin. J’essaie d’entrevoir les étoiles, de recomposer les constellations, d’y lire les signes d’un quelconque destin. Mais en ce moment je suis analphabète. Derrière comme devant mes paupières, il n’y a que le chaos et les menaces du ciel. J'ai le mal de mer.
Je cours dans le labyrinthe en cherchant le fil de l’histoire. J’ai perdu les mots pour me raconter. J’appelle le Minotaure. Je voudrais me battre. Je voudrais hurler. Je voudrais lui faire éclater au visage le verre que je tiens dans la main. Mais je suis seul avec moi-même. Mon corps avance sans tressaillir. Il dit qu’il faut continuer, qu’il y a encore un pas à faire. Comme il a l’air plus sensé que mon esprit, je l’écoute docilement et je range ma rage avec ma peur et ma peine, quelque part au fond de ma poche. Je me lève aux premières heures du matin et je m’attaque à la montagne de travail qui se dresse devant moi, puis je pars au boulot. Je souris, je suis attentif, j’en donne plus que le client en demande. Je fais des réserves dans mon karma. Et parfois pendant la journée, je vois une percée de soleil. Un enfant qui m’envoie la main, un parfum de pomme verte, deux amoureux qui se sourient. Et je ramène ces images dans ma tête en rentrant chez moi, en ouvrant l’ordinateur, et en me remettant au travail. Quand je prends de l’avance sur ma planification, j’écris quelques mots ici. Party time : le proprio a accepté de reporter le paiement du loyer. Officiellement, mes premiers textes devaient être mis en ligne aujourd'hui.
09:15 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, vih, avenir, stress, travail, argent, tempête
10 août 2007
Fin d'été
L’étang est parfaitement immobile. Seule une demoiselle patrouille incessamment au-dessus des champs de nymphéas. Pour oublier les soucis, je viens m’asseoir sur cette grande pierre qui s’avance dans l’eau calme. Avec une plume, du papier et un vieux livre.
Je porte le poids de la semaine et des nuits blanches à calculer, à espérer, à tempêter. Je n’ai pas osé l’écrire pour ne pas rompre le charme, mais en venant travailler ici, je réalisais un rêve. Les rêves sont-ils toujours fragiles et illusoires ? Un grèbe brun glisse sur l’eau noire et plonge sous la surface sans un bruit. Il réapparaît dans l’ombre des myriques qui se penchent au-dessus de la rive.

Il y a de fortes chances que le service où je viens tout juste d’être engagé soit fermé l’an prochain. Ce n’est pas une priorité pour les politiciens. Mes collègues ont beau vouloir que je reste. Toute l’équipe risque de se retrouver au chômage au retour de l'été. S pense à se lancer en affaire et vendre des plats cuisinés bios. M-J envisage de retourner à l’université. Paraît-il qu’en 2007, l’horticulture n’a pas d’avenir.
Dans quelques semaines, je me retrouverai encore une fois sans revenu. J’ai réussi à dénicher à droite et à gauche quelques minuscules contrats de rédaction. Par moment, j’en ai vraiment assez de l’incertitude, de ce trac perpétuel du lendemain, des économies de bout de chandelle.
« … L’orme des Hamel ! Je l’ai vu bien des fois et sous toutes les lumières. Je l’ai vu quand le printemps commençait à peine à tisser la gaze légère des jeunes feuilles, sans masquer encore la musculature puissante des grosses branches. Je l’ai vu aux petites heures, sensible à la prime caresse du soleil, accueillir avec un profond murmure la fine brise du matin. Mais c’est surtout le soir, quand nous redescendions vers Québec, qu’il était beau. Je manquais de mots alors, mais les images sont là, très nettes, dans ma mémoire… »
Une troupe de jeunes colverts s’ouvre un chenal entre les masses de nénuphars. Le premier m’aperçoit. Il se trémousse et distance les autres en laissant derrière lui un grand sillage en V. Il grimpe sur la pierre où je me suis installé. Les autres canetons sont empêtrés dans les feuilles flottantes. Il s’étire une aile en la poussant d’une patte puis il pointe le bec vers l’étang puis se laisse glisser vers l’eau noire. Toute la bande se disperse et disparaît dans la forêt des quenouilles.
Surplombant les verges d’or et les caboches vieux rose de l’eupatoire, l’architecture des épinettes blanches s’échelonne vers le ciel. L’air du soir est saturé de parfums de résine et de framboises mûres. Le chant d’une grive s’élève un instant au-dessus du grelot des grillons. Je rentre en marchant sur le sentier qui serpente sous les ormes. je jette un œil à cet arbre immense que la foudre a abattu en début de semaine. Cet orage spectaculaire m’a réveillé plusieurs fois dans la nuit. Il a laissé un ciel clair et une fraîcheur de l’air qui annonce déjà l’automne. Dans quelques jours débuteront les Perséides. J’en profiterai pour faire des vœux.
« … La lumière horizontale retouchait la forte tête et charpentait d’or bruni le baldaquin immense royalement dressé dans le ciel apâli. Puis, avec la retombée du soleil, les verts se fonçaient, des trous noirs se creusaient dans la masse lumineuse, et peu à peu, à mesure que l’ombre montait derrière, le charme s’éteignait doucement ! Vers l’heure où notre voiture passait au pas sur le pont Radeau, l’orme des Hamel se fondait dans la grande nuit ... »
Marie-Victorin (1885-1944) , Récits Laurentiens, Fides, 1919
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29 juin 2007
Get a life
Mes deux emplois se chevauchent. Je travaille tous les jours cette semaine. Il est 22 heures. Je pianote encore une fois sur le clavier, deux avatars perchés sur mes épaules. Sur ma gauche, le blanc soupire offusqué : — « Tu devrais dormir, tu dois absolument être au meilleur de ta forme demain matin. Tu perds ton temps à venir te plaindre ici. C’est de la complaisance tout ça, et c’est malsain. » Sur ma droite, le noir me caresse la nuque. Il sait que c’est mon point sensible : — « Vas-y mon homme, sors le méchant… »
Aujourd’hui, tour à tour, mes collègues m’ont fait leurs adieux. Mélissa m’a embrassé deux fois. Je ne m’attendais pas à tant d’attentions. Le blanc n’est pas surpris : — « Tu es un ingrat, cracher sur un emploi stable dans la conjoncture actuelle. » Le noir ne dit rien. Il est perdu dans la contemplation de l’arrière-train d’un client qui passe. Il grimace quand il voit arriver sa copine : — « Tabarnak ! Pourquoi les plus beaux gars sont straights? » Il a les cheveux bouclés, de grands yeux bruns, une petite barbe naturelle, un look un peu hippie. Il me demande conseils au sujet d’une plante. Les deux avatars se taisent et observent. Pendant que je détaille les caractéristique du Picea 'Globosa' qu’il a mis dans son panier, je me demande pourquoi les quelques gais barbus que je connait sentent toujours le besoin de jouer les durs. Un gai barbu est presque automatiquement affublé de cuir, et dans le pire des cas, il porte des « culottes pas de fesses ». Lui, s’il avait des « culottes pas de fesses » il serait vraiment moins intéressant. Sa copine me remercie en souriant en se collant sur lui et ils s’éloignent. Le blanc soupire : — « C’est beau l’amour… »
Je reprends mon balayage où j’en étais. En toussant dans la poussière, le blanc échafaude des projets professionnels. L’emploi qui débute demain matin ne durera que dix semaines. Il me faut prévoir la suite. Il s’inquiète : — « Demain, il faut que tu performes. Profite de la pause pour faire le tour des serres. Retiens le prénom de tous ceux qu’on te présentera. On sait jamais, ça peut servir. Prends des notes. Et la suite, tu y as pensé ? » Le noir explose : — « Le travail. Toujours le travail. Y’a pas rien que le travail dans ' vie… Oublie pas de vivre ! Get a life ! » Je secoue le porte-poussière au-dessus de la poubelle pour les faire taire.
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28 juin 2007
Compte à rebours
Il me reste quatre jours. J’essaie de ne pas penser au loyer à venir et à mon compte de banque, désespérément vide. Je me dis qu’il y aura bien une solution. J’ai trouvé l’énergie pour m’attaquer à l’amoncellement de vaisselles qui encombrait le comptoir de ma cuisine. En chantant avec Étienne Daho, j’ai terminé les ustensiles. Il ne faut pas que j’oublie de demander le numéro de téléphone de Manon. Elle m’a invité à venir faire trempette dans la piscine de son immeuble. À la fin de la journée, elle m’a donné ces trucs pour la méditation. Visualiser le prana autour de nous, d’un bleu lumineux comme le ciel. À l’inspiration, il entre en nous. À l’expiration, il devient effervescent et illumine chaque parcelle de notre corps. Des averses étaient prévues cette nuit, mais comme la lune tranchait le feuillage du févier, j’ai laissé mes vêtements sur la corde.
Le lendemain, l’orage est dans l’air, mais le ciel reste gris clair. Le vent fou nargue les grands arbres en fouettant leurs branches. Les premières pages des journaux jaunes ne parlent que de la sortie de prison de Paris Hilton et des avertissements de chaleurs accablantes. Cherchez l’ombre, buvez beaucoup de liquides, prenez du repos.
Au Québec, c’est toujours mal vu de se plaindre de la chaleur. Les petits vieux qui tombent comme des mouches à chaque canicule doivent mourir sans dire un mot. Comme les employés du cimetière sont en grève, les morts auront au moins la chance d’être mis dans des voûtes climatisées.
J’ai l’estomac à l’envers comme les feuilles de l’érable. Je compte et je planifie les repas à venir. Si je mesure, si je ne fais pas d’excès j’arriverai bien à tenir. Je n’apprécie pas mon travail à l’entrepôt : on m’a dit que c’était de l’orgueil mal placé. Mon propriétaire doit être aussi très orgueilleux puisqu’il me réclame la totalité de ma prochaine paye. C’est sûrement l’orgueil qui pousse Bell Canada et Hydro-Québec à m’envoyer des avis de débranchement. Comme l’orage, ils ne font que menacer et mon ordinateur fonctionne toujours. J’ai les idées grises comme le ciel immobile. Mon imagination est épuisée. Elle ne m’est plus d’aucun secours. J’ai passé l’après-midi à arroser les étalages de vivaces au bord de la dessiccation. Je récite les noms botaniques en me souvenant des jardins que j’ai plantés chez ceux que j’ai aimés. J’imagine la rosée qui brille sur les feuillages au petit matin. J’ai semé un peu de mon âme un peu partout, dans des terres fertiles. Puis j’enroule le boyau d’arrosage à plat sur le béton. Une vieille Italienne me questionne au sujet d’un système d’irrigation. Puis, sceptique, elle me demande si j’ai un jardin. Non madame, j’ai un pot de terre cuite sur mon balcon.
Je suis un privilégié, j’ai deux bras, deux jambes. Je suis en santé. Je suis intelligent, débrouillard. J’ai un grand ventilateur au-dessus de mon lit. Et un autre sur pied, qui brasse l’air chaud contre ma peau. J’ai la chance de mettre en pratique le détachement, de suivre les enseignements de Bouddha. C’est une occasion en or d’expérimenter la simplicité volontaire. De me dépouiller de tout ce qui est de trop. Alors pourquoi suis-je si révolté ?
Oui, je sais, ça ira mieux demain. Cette consolation ne me suffit plus. Je ne peux plus me serrer la ceinture. Il n’y a pas plus de trou. La même colère gris jaune occupe tout le ciel et me tord le ventre au beau milieu de la nuit.
Que vienne la pluie !
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