11 octobre 2008
Pluie fine
Résumé de l’épisode précédent :
Après un léger accrochage par courriel, Mister Right a suivi les conseils de son coiffeur au pied de la lettre. « Stop the drama ! ». Pendant deux semaines, il n’a pas donné de nouvelles sauf quelques courriels chiches de trois lignes qui disaient que j’étais attachant et plus fort que je le pensais. J’ai soigné mon abandonnite chronique en me concentrant sur le moment présent, mes inspirations, mes expirations, mes inspirations... Puis, lassé de ma respiration, j’ai tué le temps en chattant sur Gayroméo avec un top model danois. 5 000 km de distance, on appelle ça du safe sex extrême…
Les jours se succèdent. Métro, boulot, boulot après le boulot, dodo somnifère et encore boulot. Je sais, je travaille trop. Il faut bien payer les factures. Je sors du bureau, exténué. En marchant vers le métro, je pense à tout le travail qui m’attend à la maison. Je n’entends pas les klaxons sur Maisonneuve. L’escalier roulant est encore en panne. Le premier métro arrive. Il est tellement bourré de monde de que je ne peux pas entrer. Un second le suit immédiatement, aussi plein. Le troisième aussi. C’est étrange de voir la foule comprimée à l’intérieur, ses mains, ses épaules, ses têtes, plaqués dans les vitres des portes et des fenêtres. On dirait du bétail. J’arrive à me glisser dans le quatrième. Je ferme les yeux et j’essaie de ne pas respirer pendant tout le trajet.
On finit par se donner un rendez-vous téléphonique. Après un moment de silence, il me lance :
— Je vais être honnête avec toi… Je pense pas qu’on peut être heureux ensemble à long terme.
— …
— Comment tu réagis ?
— Mal…
— J’aimerais ça dire : « On efface tout, on repart à zéro. » Mais je pense que c’est utopique.
— OK, on va faire semblant qu’on efface tout, ça te va ?
Je lui ai proposé de m’accompagner pour voir « La vie » des Sept doigts de la main. il m’a répondu que l’idée lui souriait.
Un soir, je me suis retrouvé avec Brutus et le grand sur la piste de danse bondée d’un bar louche. La musique était particulièrement mauvaise. J’ai dansé sur un remix dance d’Hopelessly devoted to you. Grease, c’est le premier disque que j’ai acheté (un 33 tours, une galette de plastique noire qui s’égratignait dès qu’on la regardait de travers). Cette ritournelle stupide allait me rester dans la tête pendant toute la semaine.
Guess mine is not the first heart broken,
My eyes are not the first to cry
I'm not the first to know,
There's just no gettin' over you
Des semaines de silence. C’est fou, le travail que j’ai fait pour faire taire ces voix dans ma tête qui imaginent constamment le pire. Ces voix m’ont déjà été utiles dans l’enfance, pour traverser les moments sombres. Mais aujourd’hui, elles m’empoisonnent l’existence. Alors, je me dis stop et j’ouvre tout grand les yeux. On est allé ensemble voir un spectacle de cirque époustouflant. On sortait de la Tohue dans la foule. Pas de taxis en vue. Une petite pluie fine tombait sur ce quartier désert.
C’est vraiment Tombouctou ici ! a-t-il lancé, C’est pas ici qu’il y a eu des émeutes ?
— T’en fais pas, je sais où on est.
— Heureusement, il pleut pas trop fort.
— Habituellement, j’ai toujours mon parapluie.
— On sait ben, un pessimiste comme toi !
— J’ai toujours de la crème solaire aussi. Ombrelle indice 30, si tu veux savoir. C’est ça que tu comprends pas de moi. Puis en plus, j’aime ça la pluie, bon.
Il se moque : « J’aime ça la pluie, bon. »
Mister Right a beau être un grand blond aux yeux bleus, c’est pas le prince charmant. (à part peut-être son côté précieux) parce que les princes charmant, bien, ça n’existent pas. (38 ans pour comprendre, juste un peu idiot !) En fait, les contes, c’est la pire Bullshit que l’on peut trouver sur du papier. Heureusement, Andersen, les frères Grimm et Walt-Disney sont tous morts et parfaitement décomposés. Sinon, il faudrait intenter un recours collectif, les traîner en justice.
But now there's nowhere to hide,
Since you pushed my love aside
I'm not in my head,
Hopelessly devoted to you
Moi — Tu sais que pendant tout le spectacle je me suis retenu pour pas te sauter dessus.
Lui — Ben voyons ! T’étais sur le bout de ta chaise, concentré sur le spectacle.
— Avant, après, pendant l’entracte, dans l’escalier !
Il sourit :
— C’est mon corps que tu veux…
Je cesse de sourire :
— Pas juste ton corps.
Je regarde devant moi. Je suis content qu’il pleuve, ça va lui rabattre le caquet. Puis je me retourne vers lui : Mais toi ?
— Moi quoi ?
— Qu’est-ce que tu sens ? (Je m’arrête, me place devant lui et le prends par la taille.) Je suis quoi pour toi ?
— Tu vois ! On a dit qu’on effaçait tout. Si on effaçait tout, tu me poserais même pas cette question-là.
— Mais tu m’as dit que c’était utopique ! Tu sais que t’es dur à suivre, des fois… Tu pourrais dire quelque chose, faire un geste. Je sais pas…
— Je veux pas… euh…
— « Attiser »
— C’est ça, oui…
(silence) Non, pas le silence, en fait. Le bruit de la pluie, le grondement du boulevard, une sirène de police au loin. J’ai encore la voix de nunuche Newton-John dans la tête…
My head is saying "fool, forget him",
My heart is saying "don't let go"
Hold on to the end,
That's what I intend to do
I'm hopelessly devoted to you
Le métro file, les stations défilent. Je me suis appuyé la tête sur le panneau publicitaire derrière moi. On arrive à Laurier, où je dois descendre. Je tiens mon programme roulé dans la main. Il tend la main et m’effleure la nuque du bout des doigts. Je lui donne une tape sur la cuisse avec mon programme. « Bon ben, salut. » Je me lève sans le regarder, je passe la porte et je m’avance sur le quai. Au dernier moment, je me retourne pour lui envoyer un salut de la main, quelque chose de viril, presque un salut militaire. Nos regards se croisent pendant que le métro accélère. Il m’envoie la main. Je reste seul sur le quai et je réalise que je me dirigeais vers la mauvaise sortie.
On ne sera jamais heureux ensemble à long terme, moi et lui…
Jamais, je ne vivrai heureux pour toujours en ayant de nombreux enfants…
Je n’écrirai jamais the great american novel…
So what !
On s’en câlisse !
Dans le prochain épisode :
Je suis expulsé d’une thérapie par le cri primal après avoir fait éclater trois fenêtres et je cours m’acheter une webcam. Mister Right a un vague moment d’hésitation en choisissant ses caleçons : le rouge cerise Aussiebum ou le bleu acier ? Puis il décide de ne pas me rappeler. Et trois employés de la STM utilisent une spatule pour décoller la foule des vitres du métro…
21:55 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, mésaventures, vie, amours, peur, indifférence
09 juillet 2008
Nouvelle vague
Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.
Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?
(Pour Debbie, 15 avril 2007)
— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007
...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens... (Tsunami, 24 avril 2007)
...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)
...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)
Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.
...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)
— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007
— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007
Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.
...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)
— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007
Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.
Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...
00:00 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, écriture, amours, relations, souvenirs, rencontres
05 juin 2008
Les pots cassés II
Allongé sur le canapé de vinyle vert, Frédéric feuilletait un vieux Times Magazine de 1963. Lors de la marche pour les droits civiques, 200 000 manifestants avaient marché sur Washington. Ils s’étaient massés pour entendre le célèbre discours de Martin Luther King. Dans un numéro de 1966, les Beatles donnaient leur dernier concert à San Francisco. Le ronronnement du vieux frigo et le cliquetis de l’horloge remplissaient le silence. Daniel devait bien être parti depuis deux heures. Dès qu’il est question de nourriture, il s’éternise, hésite, parcourt chaque étiquette comme si c’était un chef-d'œuvre de la littérature universelle. Fred posa le magazine sur la pile qui se trouvait sur la table à café et leva les yeux vers la grande fenêtre qui donnait sur le lac. Dans la pénombre, près des lampadaires, des ombres apparaissaient et disparaissaient aussi vite. Des chauves-souris brunes devaient se régaler des nuées de moustiques qui partaient en chasse à la nuit tombée. Toute la baie et les alentours baignaient maintenant dans un flou bleu qui en estompait les contours. Des nappes de brouillard se matérialisaient au-dessus de l’eau. Invisible, un huard déchira le silence d’un hurlement fantasque.
Un grondement sourd se fit entendre du côté du chemin et tira Frédéric de sa rêverie. Le bruit des portières puis des éclats de voix. Frédéric traversa la cuisine pour aller à leur rencontre. Marina et les filles devaient avoir croisé Daniel au village. Mais seules deux silhouettes s’avançaient vers le chalet. Daniel et un autre homme, plutôt grand, qui transportait des sacs et une caisse de douze bières en riant. « Je ramène de la visite » lança Daniel dans sa direction en montant les quelques marches qui menaient à la véranda.
« Fred, je te présente Raphaël. Tu te souviens, on a travaillé ensemble sur la soirée au Café des Éclusiers ? » Et se tournant vers le nouveau venu : « Raphaël, Frédéric mon chum. » Raphaël tendit sa longue main vers Frédéric : « Enchanté. Je rentrais à Montréal, et je suis tombé en panne à deux cents mètres du village. J’allais… » L’homme a un curieux accent français avec lequel il s’obstine à sacrer et à déformer des expressions québécoises. « J’m’attendais pas pantoute à tomber sur un ancien collègue. » Daniel tout heureux poursuit : « Je me suis dit qu’on avait une chambre de plus et puis… » Frédéric affiche un petit sourire. S’il espérait avoir enfin une soirée en amoureux, c’était, une fois de plus, partie remise. Il ne comptait plus les occasions ratées. Avoir l’air cool, détendu, il avait l’habitude. Par négligence ou par lassitude, il laissait quand même transparaître un certain ennui. Dans l’espoir que l’importun le devine, juste un peu. Daniel avait déjà ouvert trois bouteilles qu’il vantait avec enthousiasme : « Tu m’en donneras des nouvelles. » Il était toujours comme ça lorsqu’il était entouré. Il parlait fort, le rire dans la voix. Raphaël décrivait l’assistance de sa conférence avec un mépris appuyé et un humour cynique. Daniel gloussait en remplissant son verre. Frédéric ne les écoutait qu’à moitié. La conversation s’arrêta net quand au fond de la baie, le huard poussa un second hurlement. Le cri se termina dans un trémolo. Raphaël qui allait prendre une gorgée avait figé son mouvement, le verre suspendu devant ses lèvres : « C’est un loup ? »
L’écho de ce chant rebondissait sur les collines et s’estompait doucement dans le brouillard. Louis aurait pu l’entendre lui aussi s’il n’avait pas ouvert la radio, trouvé une station locale et monté le volume au maximum. Il avait finalement déniché une baguette trois villages plus loin. Le pain avait l’air aussi dur que du bois, ce serait bien fait pour Jean-Claude. L’obscurité était maintenant complète. Il ne voyait que quelques mètres devant lui. Dans le faisceau des phares, la ligne jaune sautillait sur l’asphalte. Des nuées d’insectes apparaissait par intermittence dans la lumière et plusieurs venaient tacher le pare-brise. Louis-Philippe adorait conduire la nuit. Jouer entre les courbes d’une route de campagne à travers le paysage, invisible.
Une centaine de mètres devant lui, un mouvement attira son attention sur la gauche. En une fraction de seconde, la musique avait disparu de sa conscience. Instinctivement, il agrippa le volant. Au ralenti, un grand animal aux pattes fines fit deux pas sur la chaussée puis tourna la tête dans sa direction. Deux yeux d’un noir humide encadré de longues oreilles en éveil. Le chevreuil s’immobilisa au milieu de la route, fasciné par les phares qui fonçaient vers lui. Louis donna un brusque coup de volant, les roues quittèrent l’asphalte et dérapèrent sur le gravier. Il tenta un second changement de cap pour regagner la voie, mais une violente secousse lui frappa la tête sur la vitre du côté. La voiture disparut dans l’obscurité dans un grand fracas de branches brisés. Des mouvements de fuite se firent entendre dans la pénombre, puis le silence s’étendit de nouveau sous le ciel étoilé.
à suivre...
19:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : écriture, campagne, triangle, amours, gay et lesbienne, route



