25 septembre 2009

Sky is the limit

Prendre la vie à bras-le-corps, ça sonne bien, non ? Pourtant, par moment, je trouve que j’y vais un peu fort. Parfois, je préférais laisser la vie se tenir par elle-même. Mais c’est le choix que j’ai fait et je m’y tiens. C’est court la vie et j’ai trop perdu de temps. Au fil des dernières années, j’ai confronté mes démons. Un à un, je les ai acculés au pied du mur, sans jamais cessé de les regarder dans le blanc des yeux. J’en ai même exhibé quelques-uns comme des trophées de chasse. Au risque d’avoir l’air prétentieux, de recevoir des éclaboussures de pitié et les sentences des bien-pensants.

Pour être bien certain de les débusquer tous, je me suis trouvé un boulot où je dois courir les bas-fonds. J’ai passé des soirées dans les lieux les plus glauques, dans les odeurs de poppers et de marijuana. J’ai la tête qui tourne à force d’entendre la bande-son des films pornos. C’est parfois ennuyeux, mais je suis là, soir après soir, pour tenir la main de la solitude, de l’isolement et du mal de vivre. J’ai travaillé dans des endroits où je n’aurais jamais mis les pieds : peep show, bar de cuir, terrains vagues.

Il me restait un lieu où je n’étais pas encore allé. Je savais que je devrais y aller un jour ou l’autre. Un endroit propret, coloré, scintillant. On dit que c’est un peu snob. On le dit de moi aussi. Le Sky, un bar de la rue Sainte-Catherine qui a déjà connu des heures plus glorieuses. J’y ai bu mes premiers martinis et j’y ai dansé pour la première fois sur Désenchantée de Mylène Farmer. Le décor a été refait plusieurs fois depuis, mais je suis sûr que des fantômes hantent encore les vieux murs. pendant plusieurs années, le Sky m’a tenu lieu de refuge, d’exutoire et même de famille. J’y ai vécu une grande partie de ma crise d’adolescence, à retardement il faut le dire, au début de la vingtaine.

J’y serai vendredi soir pour promouvoir un centre de dépistage du VIH en milieu communautaire. J’y pensais cette semaine, entre les secousses de l’autobus et les souvenirs se sont mis à débouler. Par pans entiers, toute une époque de ma vie est apparue devant moi. Deux hommes, une femme : Guillaume, Joseph, Sylvie. Trois personnes que j’ai aimées et qui allaient pour toujours transformer mon existence.

Après 25 ans emmuré en moi-même comme un autiste, je me suis réveillé un matin à côté de Guillaume. La veille, on s’était croisé devant le vestiaire du Sky, à l’heure de la fermeture. Il m’avait dit, sourire en coin : « Ça finit toujours plus vite qu’on pense. » On avait bavardé en marchant vers l’ouest sur Sainte-Catherine. Il faisait froid. Au coin de la rue, je lui avais lancé : « invite-moi chez toi ». J’avais insisté : « je ne veux pas être seul. S’il te plaît». On s’était endormi dans son grand lit à même le sol, en discutant de cinéma. On avait été réveillé par la voisine qui parlait trop fort avec un accent du Bas-du-Fleuve. On avait pouffé de rire en plissant les yeux à cause du soleil. Je m’étais étiré entre les draps. J’étais bien, avec quelqu’un. J’étais bien, pour la première fois de ma vie. Pour lui, c’était probablement un moment anodin. Pour moi, c’était un bonheur démesuré, un bonheur tellement souffrant. J’avais le cœur gonflé comme une voile. Je n’ai pas le cœur très solide et le vent était rude. La voile s’est déchirée de haut en bas dans un craquement terrible. Et j’ai sombré. Sombré, le mot n’est pas trop fort, emmenant avec moi les fleurs du tapis, les mots d’amour gravés sur les murs et les martinis les plus traîtres.

Pas facile la vie, quand on se réveille un matin, à 25 ans, et que l’on n’a jamais vécu. Mais ça, personne ne me l’avait dit. Depuis, j’ai repris du poil de la bête en cumulant les années. j’ai frappé des murs et je me suis mis à parler. J’ai goûté au silence et je suis revenu à l’écriture. J’ai osé et j’ai appris à plonger dans le réel. Je me mords les lèvres en pensant à ce soir, je suis un peu anxieux, fébrile. Le jour qui avance me pousse vers une autre frontière. Je sais qu’en mettant le pied dans ce bar incrusté de souvenirs, j’ouvre une boîte de Pandore. Je risque fort d’y rencontrer d’autres protagonistes de cette histoire de chute. Le début, pour moi, d’une grande noirceur. Un écheveau d’humanité, de sueurs, de parfums ambrés ou sucrés, de larmes et de sang. Mais cette histoire, je la verrais bien couchée sur du papier. Et ces personnages, j’aurais fini, un jour ou l’autre, par les croiser. Je suis paré pour la chasse aux fantômes. On n’a qu’une vie, Sky is the limit !

Trame sonore : Beast, Mr. Hurricane

16 février 2009

L'appel

Je regarde le téléphone et je le déteste. Le fil est toujours entortillé. Et je n’appelle pas. J’aurais envie de discuter avec Mister Right. On ne s’est pas parlé de vive voix depuis des mois. Juste en bavardant, il m’a souvent fait découvrir ma propre vie sous un nouvel angle. Je me dis qu’à le côtoyer, il va peut-être finir par déteindre sur moi. Je voudrais lui ressembler. Personne n’est parfait, je le sais bien, mais je ne peux m’empêcher de l’envier. Ses défauts, je les trouve adorables. Son cynisme m’amuse, son côté précieux m’attendrit. Il a brillamment réussi sa vie professionnelle. Il peut compter sur des amitiés vraies et solides. C’est ce qu’on appelle une vie parfaite. Le reste ce n’est que du glaçage. L’amour c’est la carotte qui fait courir les foules, un mythe qui fait rouler l’économie. « L’amour aussi sèche, pensais-je, et même plus vite que le sperme. » Charles Bukowski.

J’en ai assez de m’entendre me plaindre de mon travail du moment ; de toujours être à bout de souffle, poussé dans mes derniers retranchements ; de répéter à qui veut l’entendre que je travaille trop. Être pigiste et souffrir d’insécurité, par moments, c’est l’horreur. La Bohème à près de quarante ans, ça frise le ridicule, je sais. Je fais comme si c’était un choix, c’est juste par orgueil. J’essaie de me convaincre que ça présente des avantages, la liberté de choisir. Mais je n’y crois plus. Je rêve à plus de stabilité. Je n’arrive pas à la trouver.

Être célibataire et malheureux en amour, ça fait de bonnes histoires à raconter, c’est automatiquement romanesque. Mais j’aimerais bien, un jour, passer à autre chose. Les histoires, je pense bien que je pourrais les imaginer sans avoir à les vivre. J’ai cumulé suffisamment de mésaventures. Enfin, j’ose l’espérer, je n’en suis pas sûr. Je doute encore de mon imagination. C’est quand ça ne va pas que mes billets ont du souffle.

Je regarde le téléphone et je me dis que je ne vais pas l’appeler. Pas dans cet état. Je suis pitoyable et je ne veux pas être lourd. Je voudrais qu’il m’admire. Non, en fait, c’est absolument faux. Je me fous complètement qu’il m’admire ! J’ai toujours ce maudit réflexe de vouloir provoquer l’admiration, par tous les moyens. C’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que je fais, tout le temps, partout. J’ai même développé un talent pour être admiré et ça m’exaspère. Je voudrais juste qu’il m’aime, un peu, une seconde ou deux. Il faut que je décroche le combiné. Mais ce soir, il suffit d'un fil entortillé pour m'en empêcher.

23 décembre 2008

Noël, l'avant-veille

Noël, c’est censé être joyeux.
— « Hum. Pas trop, rien de spécial. » Ça, c’est la formule du grand lorsqu’il file un mauvais coton. Il n’a pas de famille, alors la veille de Noël, c’est toujours un peu lourd. On va sûrement se faire une soirée DVD, bière et pizza. Le jour même, il sort dans les bars. Je l’ai accompagné, l’an dernier. Ça ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Une drôle d’ambiance. Un amoncellement de solitudes urgentes, prêtes à avaler le premier comprimé venu, pour voir la nuit en couleur et oublier la vie. Quand je l’ai appelé, il dérivait sur un site de rencontre : « Je vais finir mes jours tout seul, qu’il m’a dit, avec plein de chats. »
J’ai ajouté : « ...et des amis, c’est pas si mal ! Tu sais que c’est le cas de beaucoup de monde : les couples se défont ou bien l’un des deux finit par mourir... »
— « ...Ouins. »
— « Moi de mon côté, je me prépare à me péter la gueule, ben comme faut, encore une fois. »
— « Comment ça ? »

Noël, ça devrait être doux. Le vent d’hiver est cinglant et fouette les visages. La poudreuse est un piège qui cache la glace noire. Les jours de tempête, il faut rester chez soi. Moi, bien sûr, j’ai mis un pied dehors. « Qui ne risque rien, n’a rien. » ou « qui n’a rien, risque tout. »* Je ne me suis pas méfié de la neige. J’ai rencontré quelqu’un, par un hasard improbable. Il ne devait pas être là, dans cette soirée. Je n’aurais pas dû y être. On s’est terré deux nuits dans son demi-sous-sol. Deux nuits de tendresse brûlante, les regards et la peau humide. Et me voilà dehors. Le ciel n’est plus que noir. Et la poudrerie, de la soie blanche qui hurle en se tordant. Il ressemble à tous les autres. Ben oui, quoi ? C’est mon genre, les grands bruns aux yeux éclatants ! Ça s’appelle un « pattern ». Son nom, c’est Stef. À quoi bon me creuser les méninges pour lui trouver un pseudo. Il ne lit pas, ni les livres, ni les blogues. Et de toute façon, il passera dans ma vie comme la blancheur de la neige.

Noël, ça devrait être lumineux. Partout, c’est la course folle pour faire embrayer l’économie. Partout, le cliquetis des cartes. Ça se pousse devant les caisses. Achetez aujourd’hui et ne payez rien avant 2010. Consommez vert, bio, équitable ou local, mais consommez ! Il le faut ! Même la blogosphère s’égosille, à trop vouloir briller. Elle se met belle, prête à toutes les bassesses pour avoir un plus vaste auditoire : provocation, sexe et scandale, nivellement par le bas. Mes stats sont plus grosses que les tiennes ! Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Le désir de briller prend souvent le pas sur celui de dire. Mais en cette avant-veille, j’ai plus envie de me taire. Je vais rêver tout seul à une troisième nuit, juste une de plus. C’est ce que j’ai demandé au père Noël, celui qui mendiait près du métro Berri.


* Une réplique du film C'est pas moi je le jure

10 septembre 2008

Duel

« La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal ! »
La guerre des tuques, un film d’André Mélançon


Les belligérants se sont détaillés du regard. Ils ont évalué leurs forces et leurs travers. La guerre serait-elle ouverte ? On a passé l’étape de la première rencontre, celle des premiers regards, et la première nuit. Hier soir, on s’est baladé sous les lanternes colorées du Jardin de Chine. Les grelots des grillons remplissaient l’air frisquet. Je l’ai entraîné dans l’ombre des sentiers. Et on a surpris le jardin japonais qui rêvassait sous la lune. Seuls, cachés dans la nuit devant l’étang, on s’est embrassé longuement. On a échangé quelques mots. Il m’a nommé très simplement sa peur. Cette tension que je devine parfois quand on fait l’amour. Il a déjà goûté le traitement prophylactique. Une histoire de condom brisé, un accident, une période de sa vie qu’il a trouvé pénible

C’est hors de ma portée et ça se tiraille en lui dans une guerre larvée. C’est sa peur contre son désir. Je pourrais presque m’absenter le temps qu’ils règlent leur différent. J’aurais pourtant envie de me battre pour nourrir son désir, et faire pencher la balance du côté de la confiance. Comme si son désir était l’étalon de ma valeur. Oui, je sais. Sa peur ne m’appartient pas. Mais c’est contre elle que je pourrais un jour me briser. J’imagine devant moi une muraille imprenable comme celle de Chine, qui s’étend sur des kilomètres en suivant l’horizon.

Ce matin, j’étais en congé pour un rendez-vous médical, analyses sanguines de routine, comme à tous les trois mois. En sortant de la clinique, je suis allé m’asseoir dans une cour intérieure de l’université, entre les murs d’un pavillon et ceux d’une ancienne église. J’ai observé l’effervescence de la rentrée, dans les couloirs vitrés. Les souvenirs me donnent souvent la force qu’il faut pour me détacher d’un avenir incertain. Je me ramasse en boule sur un banc de pierre. J’essaie de balayer mes pensées inutiles. Rien ne sert de construire et de déconstruire mille fois la réalité. Tout ça n’est que du vent. Seul devrait compter l’instant présent. Je sens encore sur ma peau sa présence. Je me rappelle sa prévenance, son respect, son affection même. Le froid qui émane des vieilles pierres. Le soleil qui me chauffe la nuque. Les clochers étincelants plaqués sur un ciel d’un bleu parfait. Le regard sévère des saints perchés dans leurs niches de pierre. La vierge dorée qui ouvre les bras au passant. Il a tout pour me plaire. Je lui plais. Et c’est tout ce qui compte

07 septembre 2008

Erratum

J’écris ce billet en état d’ébriété léger. C’est la fête du Grand qui a eu 34 ans. (le bel âge !) Et j’ai bu un peu trop de Sleeman Honey Brown. Je lui ai offert une brassée de glaïeuls. Tous ses amis se sont rassemblés, malgré leurs différences, pour souligner l’évènement. Les francophones ont fait l’effort de parler anglais. Les anglophones ont tenté de baragouiner le français. On est allé danser, tous ensemble. L’ambiance était sympathique. Il était content.

La veille, j’étais allé rejoindre M. Right sur la Main. Après avoir soupé dans un resto indien, on a marché jusque chez lui. C’était sur son balcon de bois, entre les branches d’un grand érable. L’air doux descendait la rue en caressant les corniches. Le ciel noir était tacheté par quelques nuages épars où se miraient les lumières de la ville. Il s’est penché vers moi en souriant, m’a mis la main sur le genou :

— J’ai trouvé ton blogue.
— De… quéssé ? Tu dis que… quoi ?
— J’ai trouvé ton blogue
— Mon… quel blogue ?
Amours, vertiges et chlorophylle, J’ai lu la note « Cosmo ». J’ai lu « Les loups ». Tes dernières notes et la première aussi. J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait, un blogue.
— (pour moi-même) Merde, merde, merde…
— C’est correct.
— … (Respirer, regarder dans sa direction, réaliser qu’il est là, qu’il me regarde en souriant, respirer.)
— Je comprends que ça ne soit pas facile à annoncer.
— … (Respirer, me forcer à lever les yeux, constater quelque chose qui ressemble à de la tendresse dans son regard, ne pas baisser les yeux.)

Ça ne lui suffit pas d’être beau, sexy et intelligent. Il faut en plus qu’il soit sensible, ouvert et tendre. Non, mais, c’est chiant les gens parfaits ! Oh. Je sais bien, les gens parfaits, ça n’existe pas. (Mais dans mon imperfection, je n’arrive pas à le voir autrement.)

— J’étais très nerveux en lisant tes billets et toute la journée qui a suivi. Je le lirai plus, ça t’appartient. J’aurais l’impression de violer ton intimité. Je veux que tu te sentes libre d’écrire.
— Je me sens un peu mal, c’est lâche de ma part. C’est pas comme ça que je voulais que tu l’apprennes. Ce n’est pas comme ça que j’avais… (soupir)
— C’est peut-être un acte manqué. Là, je fais de la psychologie à cinq cents. Mais, je trouve pas ça lâche.

La discussion s’est poursuivie longuement entre moi, lui et cette nuit de fin d’été.

À sa demande, voici un erratum pour la note Cosmo culpabilité :
1. Mister Wright, ça s’écrit plutôt Mister Right.
(Ce n’est pas son nom, mais un surnom qui lui va trop bien.)
2. Le comptoir de sa cuisine n’est pas en granit.
(C’est une liberté que j’ai prise sur la réalité. Au fait, je n’ai aucune idée de ce dont est fait son comptoir de cuisine.)
3. Son baiser n’était pas un baiser volé, sauf peut-être au début.
(Il tient à ce que je le précise, j’étais plutôt consentant, pour ne pas dire totalement complice. Je l’avoue. Encore une fois, il a raison.)

J’avais prévu une période de turbulence après l’annonce, même si je n’ai pas fait d’annonce, et c’est bien sûr ce qui se passe en moi. Comme prévu, dès que la question du VIH est liquidée, mes complexes se mettent en marche en ricanant pour reprendre la place de leur chef détrôné. Je suis inquiet de sa peur de l’engagement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Je me demande si…

Ah, et puis non. Je m’arrête. C’est à lui que je dois dire tout ça. C’est comme ça que font les adultes, dans la vraie vie. Même si je connais la fidélité des lecteurs qui passent par ici. Même si certains ont appris à lire entre mes lignes et que parfois, vraiment, ça me renverse. Même si votre présence m’est devenue indispensable.

Mais bon, les choses avancent. Enfin, je crois. Je lui avais dit à notre première rencontre (ou à la seconde) que je n’avais plus rien à lire. Il m’a offert un exemplaire des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, en format poche, attaché avec une boucle de raphia. C’est fou comme je me sens bien quand je ferme les yeux et que sens son corps contre le mien. Je crois que je ferais mieux d’aller dormir.

« …Ne t’y trompe pas : je ne suis pas encore assez faible pour céder aux imaginations de la peur, presque aussi absurdes que celles de l’espérance, et assurément beaucoup plus pénibles. S’il fallait m’abuser, j’aimerais mieux que ce fût dans le sens de la confiance ; je n’y perdrai pas plus, et j’en souffrirai moins… »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien (page 12), Gallimard, 1974

04 septembre 2008

Les loups

Petit matin humide, je pianote sur le clavier, sans conviction. Le billet précédent fait encore des ronds dans l’eau. Les cercles s’agrandissent doucement et se brisent en touchant les berges. Le glaçon dans le shaker n’est que la pointe de l’iceberg que je tire derrière moi depuis que j’ai mis le pied dans ce monde. C’est lourd un iceberg, mais on s’habitue à tout. Ce virus minable qui me squatte la carcasse est tellement peu de chose dans mon existence. Il ne fait que cristalliser des constellations de blessures et de complexes bien plus menaçantes, Héritage familial, blessures d’enfance, mauvais plis. C’est pourtant celui qui parle le plus fort, il impressionne, il fanfaronne. Le virus est celui qui a pris la tête de mes démons. Mais il est ridiculement insignifiant même s’il est pugnace. Si comme dans mes rêves les plus fous, mon système parvenait à l’éradiquer totalement, je me retrouverais devant une armada de monstres personnels bien plus coriaces.

Je pourrais bien rester sagement encabané seul, à l’abri de la vie. Mais j’ai trop envie de me coltiner aux émotions fortes. C’est devenu ma façon de vivre, chercher le trouble. Parce que derrière le trouble, il y a la vie qui bat. Quand je me cogne le nez, je n’ai qu’une obsession, plonger de nouveau, retourner sur le champ de bataille. Si je mets de côté les questionnements redondants du dernier billet, il n’y a rien de réglé. En fait, je me complais peut-être un peu dans ces questionnements pour ne pas voir toute la nuit qui se cache derrière.

Je vais le revoir. Mister Wright. Le il en question. Paraît qu’il a peur lui aussi. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Et puis, les peurs, ça ne se compare pas. Mais il faut bien prendre des risques pour s’apprivoiser. Créer des liens ce n’est pas rien qu’établir une routine, des rituels et fixer des rendez-vous. Il faut aussi s’y présenter. C’est ouvrir sa porte même si le ménage de l’appartement n’est pas à son goût. C’est lire un chapitre même s’il y a des longueurs, juste pour connaître la fin. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Moi, je ne peux m’empêcher d’aimer les loups, les blancs comme les noirs, même s’ils me font terriblement peur.

03 septembre 2008

Cosmo culpabilité



— Par où commencer ?
Par un martini bien sûr. Y’a rien de mieux pour briser la glace, tout en douceur.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un cosmopolitan ?
Le liquide rose tendre valsait dangereusement dans mon verre lorsque j’ai atteint le canapé. Encore une petite gêne, un peu de timidité ? Pourquoi pas un deuxième ? Le shaker frissonne encore sur le comptoir, près de l’évier. « Pour un drink de filles, ça fesse en christ. » Il me regardait en souriant.

— Qui ça, il ? Un autre ?
Ben oui. Je sais, ma sœur les appelle les saveurs du mois. J’avale une lampée de rose canneberge givrée et je souris à mon tour. On a rien qu’une vie à vivre et puis je vais pas passer à côté.

— Qu’est-ce que tu lis ?
Question inusitée sur un site de rencontre. Comme la conversation qui a suivi. Habituellement, c’est plutôt « Tu cherch koi ? » ou « description physik ? » Dans la minuscule boîte de dialogue, il avait l’air drôle et intelligent. J’ai pensé que ce n’était pas banal. Une semaine plus tard, on marchait sous les arbres d’Outremont. Pendant toute une journée, on est passé d’un banc de parc à l’autre en discutant. On s’est baigné en silence dans l’ombre des saules et le murmure des fontaines. Comme toujours, je parlais trop. Il était déjà 18 heures et on n’avait pas vu le temps passer. J’ai juste eu le temps de lui demander s’il aimait la chanson française. « Barbara, ça me tue ! » qu’il m’avait répondu en riant. Pas Barbara, quelque chose de plus hop-la-vie. « Je pensais aller à la soirée C’est Extra au Latulipe. Tu viendrais avec moi ? » Juste le temps d’entendre son « peut-être » en lui donnant deux bises sur les joues et j’ai dû courir pour attraper mon bus...

Le shaker dormait sur le comptoir de granit sur lequel je m’étais appuyé. Les « drinks de filles » m’avaient pas mal amoché. Assez pour avoir un genre de sourire stupide accroché dans le visage en permanence. Je me demandais s’il était aussi parti que moi. Pas le temps de trouver une réponse. Il m’a volé un baiser et la nuit s’est mise à tourner, comme nous, sur le comptoir de granit sur lequel nous étions appuyés. Le taxi, la soirée à danser comme des fous, les rires étouffés et les baisers pressés sous le porche et encore le taxi, l'un contre l'autre, sur la banquette. La nuit blanche dans ses draps bleu royal a passé comme un feu de paille. Une flamme blanche sous un ciel sans étoile.

Le lendemain, on marchait sur Amherst. Il allait rejoindre des amis. Je rentrais chez moi, encore étourdi des dernières vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n’ai pas réfléchi, pas posé de questions. Moi qui en pose toujours trop. Je n’ai pas pris le métro tout de suite. J’ai marché pour décanter. Et pendant que je marchais, seul entre les terrasses de la Sainte-Catherine, les questions me tombaient dessus comme l’effet des cosmolitans.

— Quelles questions ?
Ben, les mêmes sempiternelles questions qui me creusent le ventre à chaque foutue rencontre. Le dire ? Ne pas le dire ? Le dire quand ? Oui, je sais, on m’a dit que c’était un détail. La soupière ébréchée. Selon d’obscurs chercheurs suisses, je ne serais même pas contaminant. Indétectable depuis des années, fidèle au traitement, etc. Mais pour un juge canadien, je pourrais être un dangereux criminel. Bien sûr, je joue toujours safe. Mais même si les risques étaient infinitésimaux, par mon silence, je ne lui ai pas laissé le choix de les prendre ou non. D’autres diraient : par mon silence, je lui aurais donné la chance de me connaître un peu plus, avant d’être aveuglé par des préjugés et des peurs irrationnelles. Et d’autres encore ajouteraient : par son silence, il ne voulait probablement pas savoir. Par mon silence. Par son silence… Je sais pas. Je sais plus. Je suis fatigué.

J’échafaude des possibles. J’imagine les questions dans ces yeux, après des nuits ou des semaines. J’imagine les lignes que l’incompréhension ou l’angoisse dessinerait sur son front.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
J’ai beau répéter des arguments rationnels. Tous mes mots ont des airs de louvoiements minables. Et ça me tord le ventre. Et ça m’empêche de dormir les nuits suivantes, étranglé dans mes draps beige sable. J’ai la gorge sèche. La nuit glauque s’étire sans retenue, jusqu’à me pousser hors du lit.

— Une minute, une semaine, un demi-siècle ? Qui sait si ça va durer ?
Je pense à lui en hochant la tête au milieu d’une conversation insipide. Je me demande où il est pendant que je traverse la ville en métro. Cette douceur sucrée qui me chatouille le coin des lèvres a toujours sa contrepartie au fond de ma poitrine. Quand les questions me broient le cœur, comme des glaçons dans un shaker.

Musique : Arere, Cassandra Wilson