16 février 2009

L'appel

Je regarde le téléphone et je le déteste. Le fil est toujours entortillé. Et je n’appelle pas. J’aurais envie de discuter avec Mister Right. On ne s’est pas parlé de vive voix depuis des mois. Juste en bavardant, il m’a souvent fait découvrir ma propre vie sous un nouvel angle. Je me dis qu’à le côtoyer, il va peut-être finir par déteindre sur moi. Je voudrais lui ressembler. Personne n’est parfait, je le sais bien, mais je ne peux m’empêcher de l’envier. Ses défauts, je les trouve adorables. Son cynisme m’amuse, son côté précieux m’attendrit. Il a brillamment réussi sa vie professionnelle. Il peut compter sur des amitiés vraies et solides. C’est ce qu’on appelle une vie parfaite. Le reste ce n’est que du glaçage. L’amour c’est la carotte qui fait courir les foules, un mythe qui fait rouler l’économie. « L’amour aussi sèche, pensais-je, et même plus vite que le sperme. » Charles Bukowski.

J’en ai assez de m’entendre me plaindre de mon travail du moment ; de toujours être à bout de souffle, poussé dans mes derniers retranchements ; de répéter à qui veut l’entendre que je travaille trop. Être pigiste et souffrir d’insécurité, par moments, c’est l’horreur. La Bohème à près de quarante ans, ça frise le ridicule, je sais. Je fais comme si c’était un choix, c’est juste par orgueil. J’essaie de me convaincre que ça présente des avantages, la liberté de choisir. Mais je n’y crois plus. Je rêve à plus de stabilité. Je n’arrive pas à la trouver.

Être célibataire et malheureux en amour, ça fait de bonnes histoires à raconter, c’est automatiquement romanesque. Mais j’aimerais bien, un jour, passer à autre chose. Les histoires, je pense bien que je pourrais les imaginer sans avoir à les vivre. J’ai cumulé suffisamment de mésaventures. Enfin, j’ose l’espérer, je n’en suis pas sûr. Je doute encore de mon imagination. C’est quand ça ne va pas que mes billets ont du souffle.

Je regarde le téléphone et je me dis que je ne vais pas l’appeler. Pas dans cet état. Je suis pitoyable et je ne veux pas être lourd. Je voudrais qu’il m’admire. Non, en fait, c’est absolument faux. Je me fous complètement qu’il m’admire ! J’ai toujours ce maudit réflexe de vouloir provoquer l’admiration, par tous les moyens. C’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que je fais, tout le temps, partout. J’ai même développé un talent pour être admiré et ça m’exaspère. Je voudrais juste qu’il m’aime, un peu, une seconde ou deux. Il faut que je décroche le combiné. Mais ce soir, il suffit d'un fil entortillé pour m'en empêcher.

23 décembre 2008

Noël, l'avant-veille

Noël, c’est censé être joyeux.
— « Hum. Pas trop, rien de spécial. » Ça, c’est la formule du grand lorsqu’il file un mauvais coton. Il n’a pas de famille, alors la veille de Noël, c’est toujours un peu lourd. On va sûrement se faire une soirée DVD, bière et pizza. Le jour même, il sort dans les bars. Je l’ai accompagné, l’an dernier. Ça ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Une drôle d’ambiance. Un amoncellement de solitudes urgentes, prêtes à avaler le premier comprimé venu, pour voir la nuit en couleur et oublier la vie. Quand je l’ai appelé, il dérivait sur un site de rencontre : « Je vais finir mes jours tout seul, qu’il m’a dit, avec plein de chats. »
J’ai ajouté : « ...et des amis, c’est pas si mal ! Tu sais que c’est le cas de beaucoup de monde : les couples se défont ou bien l’un des deux finit par mourir... »
— « ...Ouins. »
— « Moi de mon côté, je me prépare à me péter la gueule, ben comme faut, encore une fois. »
— « Comment ça ? »

Noël, ça devrait être doux. Le vent d’hiver est cinglant et fouette les visages. La poudreuse est un piège qui cache la glace noire. Les jours de tempête, il faut rester chez soi. Moi, bien sûr, j’ai mis un pied dehors. « Qui ne risque rien, n’a rien. » ou « qui n’a rien, risque tout. »* Je ne me suis pas méfié de la neige. J’ai rencontré quelqu’un, par un hasard improbable. Il ne devait pas être là, dans cette soirée. Je n’aurais pas dû y être. On s’est terré deux nuits dans son demi-sous-sol. Deux nuits de tendresse brûlante, les regards et la peau humide. Et me voilà dehors. Le ciel n’est plus que noir. Et la poudrerie, de la soie blanche qui hurle en se tordant. Il ressemble à tous les autres. Ben oui, quoi ? C’est mon genre, les grands bruns aux yeux éclatants ! Ça s’appelle un « pattern ». Son nom, c’est Stef. À quoi bon me creuser les méninges pour lui trouver un pseudo. Il ne lit pas, ni les livres, ni les blogues. Et de toute façon, il passera dans ma vie comme la blancheur de la neige.

Noël, ça devrait être lumineux. Partout, c’est la course folle pour faire embrayer l’économie. Partout, le cliquetis des cartes. Ça se pousse devant les caisses. Achetez aujourd’hui et ne payez rien avant 2010. Consommez vert, bio, équitable ou local, mais consommez ! Il le faut ! Même la blogosphère s’égosille, à trop vouloir briller. Elle se met belle, prête à toutes les bassesses pour avoir un plus vaste auditoire : provocation, sexe et scandale, nivellement par le bas. Mes stats sont plus grosses que les tiennes ! Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Le désir de briller prend souvent le pas sur celui de dire. Mais en cette avant-veille, j’ai plus envie de me taire. Je vais rêver tout seul à une troisième nuit, juste une de plus. C’est ce que j’ai demandé au père Noël, celui qui mendiait près du métro Berri.


* Une réplique du film C'est pas moi je le jure

10 septembre 2008

Duel

« La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal ! »
La guerre des tuques, un film d’André Mélançon


Les belligérants se sont détaillés du regard. Ils ont évalué leurs forces et leurs travers. La guerre serait-elle ouverte ? On a passé l’étape de la première rencontre, celle des premiers regards, et la première nuit. Hier soir, on s’est baladé sous les lanternes colorées du Jardin de Chine. Les grelots des grillons remplissaient l’air frisquet. Je l’ai entraîné dans l’ombre des sentiers. Et on a surpris le jardin japonais qui rêvassait sous la lune. Seuls, cachés dans la nuit devant l’étang, on s’est embrassé longuement. On a échangé quelques mots. Il m’a nommé très simplement sa peur. Cette tension que je devine parfois quand on fait l’amour. Il a déjà goûté le traitement prophylactique. Une histoire de condom brisé, un accident, une période de sa vie qu’il a trouvé pénible

C’est hors de ma portée et ça se tiraille en lui dans une guerre larvée. C’est sa peur contre son désir. Je pourrais presque m’absenter le temps qu’ils règlent leur différent. J’aurais pourtant envie de me battre pour nourrir son désir, et faire pencher la balance du côté de la confiance. Comme si son désir était l’étalon de ma valeur. Oui, je sais. Sa peur ne m’appartient pas. Mais c’est contre elle que je pourrais un jour me briser. J’imagine devant moi une muraille imprenable comme celle de Chine, qui s’étend sur des kilomètres en suivant l’horizon.

Ce matin, j’étais en congé pour un rendez-vous médical, analyses sanguines de routine, comme à tous les trois mois. En sortant de la clinique, je suis allé m’asseoir dans une cour intérieure de l’université, entre les murs d’un pavillon et ceux d’une ancienne église. J’ai observé l’effervescence de la rentrée, dans les couloirs vitrés. Les souvenirs me donnent souvent la force qu’il faut pour me détacher d’un avenir incertain. Je me ramasse en boule sur un banc de pierre. J’essaie de balayer mes pensées inutiles. Rien ne sert de construire et de déconstruire mille fois la réalité. Tout ça n’est que du vent. Seul devrait compter l’instant présent. Je sens encore sur ma peau sa présence. Je me rappelle sa prévenance, son respect, son affection même. Le froid qui émane des vieilles pierres. Le soleil qui me chauffe la nuque. Les clochers étincelants plaqués sur un ciel d’un bleu parfait. Le regard sévère des saints perchés dans leurs niches de pierre. La vierge dorée qui ouvre les bras au passant. Il a tout pour me plaire. Je lui plais. Et c’est tout ce qui compte

07 septembre 2008

Erratum

J’écris ce billet en état d’ébriété léger. C’est la fête du Grand qui a eu 34 ans. (le bel âge !) Et j’ai bu un peu trop de Sleeman Honey Brown. Je lui ai offert une brassée de glaïeuls. Tous ses amis se sont rassemblés, malgré leurs différences, pour souligner l’évènement. Les francophones ont fait l’effort de parler anglais. Les anglophones ont tenté de baragouiner le français. On est allé danser, tous ensemble. L’ambiance était sympathique. Il était content.

La veille, j’étais allé rejoindre M. Right sur la Main. Après avoir soupé dans un resto indien, on a marché jusque chez lui. C’était sur son balcon de bois, entre les branches d’un grand érable. L’air doux descendait la rue en caressant les corniches. Le ciel noir était tacheté par quelques nuages épars où se miraient les lumières de la ville. Il s’est penché vers moi en souriant, m’a mis la main sur le genou :

— J’ai trouvé ton blogue.
— De… quéssé ? Tu dis que… quoi ?
— J’ai trouvé ton blogue
— Mon… quel blogue ?
Amours, vertiges et chlorophylle, J’ai lu la note « Cosmo ». J’ai lu « Les loups ». Tes dernières notes et la première aussi. J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait, un blogue.
— (pour moi-même) Merde, merde, merde…
— C’est correct.
— … (Respirer, regarder dans sa direction, réaliser qu’il est là, qu’il me regarde en souriant, respirer.)
— Je comprends que ça ne soit pas facile à annoncer.
— … (Respirer, me forcer à lever les yeux, constater quelque chose qui ressemble à de la tendresse dans son regard, ne pas baisser les yeux.)

Ça ne lui suffit pas d’être beau, sexy et intelligent. Il faut en plus qu’il soit sensible, ouvert et tendre. Non, mais, c’est chiant les gens parfaits ! Oh. Je sais bien, les gens parfaits, ça n’existe pas. (Mais dans mon imperfection, je n’arrive pas à le voir autrement.)

— J’étais très nerveux en lisant tes billets et toute la journée qui a suivi. Je le lirai plus, ça t’appartient. J’aurais l’impression de violer ton intimité. Je veux que tu te sentes libre d’écrire.
— Je me sens un peu mal, c’est lâche de ma part. C’est pas comme ça que je voulais que tu l’apprennes. Ce n’est pas comme ça que j’avais… (soupir)
— C’est peut-être un acte manqué. Là, je fais de la psychologie à cinq cents. Mais, je trouve pas ça lâche.

La discussion s’est poursuivie longuement entre moi, lui et cette nuit de fin d’été.

À sa demande, voici un erratum pour la note Cosmo culpabilité :
1. Mister Wright, ça s’écrit plutôt Mister Right.
(Ce n’est pas son nom, mais un surnom qui lui va trop bien.)
2. Le comptoir de sa cuisine n’est pas en granit.
(C’est une liberté que j’ai prise sur la réalité. Au fait, je n’ai aucune idée de ce dont est fait son comptoir de cuisine.)
3. Son baiser n’était pas un baiser volé, sauf peut-être au début.
(Il tient à ce que je le précise, j’étais plutôt consentant, pour ne pas dire totalement complice. Je l’avoue. Encore une fois, il a raison.)

J’avais prévu une période de turbulence après l’annonce, même si je n’ai pas fait d’annonce, et c’est bien sûr ce qui se passe en moi. Comme prévu, dès que la question du VIH est liquidée, mes complexes se mettent en marche en ricanant pour reprendre la place de leur chef détrôné. Je suis inquiet de sa peur de l’engagement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Je me demande si…

Ah, et puis non. Je m’arrête. C’est à lui que je dois dire tout ça. C’est comme ça que font les adultes, dans la vraie vie. Même si je connais la fidélité des lecteurs qui passent par ici. Même si certains ont appris à lire entre mes lignes et que parfois, vraiment, ça me renverse. Même si votre présence m’est devenue indispensable.

Mais bon, les choses avancent. Enfin, je crois. Je lui avais dit à notre première rencontre (ou à la seconde) que je n’avais plus rien à lire. Il m’a offert un exemplaire des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, en format poche, attaché avec une boucle de raphia. C’est fou comme je me sens bien quand je ferme les yeux et que sens son corps contre le mien. Je crois que je ferais mieux d’aller dormir.

« …Ne t’y trompe pas : je ne suis pas encore assez faible pour céder aux imaginations de la peur, presque aussi absurdes que celles de l’espérance, et assurément beaucoup plus pénibles. S’il fallait m’abuser, j’aimerais mieux que ce fût dans le sens de la confiance ; je n’y perdrai pas plus, et j’en souffrirai moins… »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien (page 12), Gallimard, 1974

04 septembre 2008

Les loups

Petit matin humide, je pianote sur le clavier, sans conviction. Le billet précédent fait encore des ronds dans l’eau. Les cercles s’agrandissent doucement et se brisent en touchant les berges. Le glaçon dans le shaker n’est que la pointe de l’iceberg que je tire derrière moi depuis que j’ai mis le pied dans ce monde. C’est lourd un iceberg, mais on s’habitue à tout. Ce virus minable qui me squatte la carcasse est tellement peu de chose dans mon existence. Il ne fait que cristalliser des constellations de blessures et de complexes bien plus menaçantes, Héritage familial, blessures d’enfance, mauvais plis. C’est pourtant celui qui parle le plus fort, il impressionne, il fanfaronne. Le virus est celui qui a pris la tête de mes démons. Mais il est ridiculement insignifiant même s’il est pugnace. Si comme dans mes rêves les plus fous, mon système parvenait à l’éradiquer totalement, je me retrouverais devant une armada de monstres personnels bien plus coriaces.

Je pourrais bien rester sagement encabané seul, à l’abri de la vie. Mais j’ai trop envie de me coltiner aux émotions fortes. C’est devenu ma façon de vivre, chercher le trouble. Parce que derrière le trouble, il y a la vie qui bat. Quand je me cogne le nez, je n’ai qu’une obsession, plonger de nouveau, retourner sur le champ de bataille. Si je mets de côté les questionnements redondants du dernier billet, il n’y a rien de réglé. En fait, je me complais peut-être un peu dans ces questionnements pour ne pas voir toute la nuit qui se cache derrière.

Je vais le revoir. Mister Wright. Le il en question. Paraît qu’il a peur lui aussi. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Et puis, les peurs, ça ne se compare pas. Mais il faut bien prendre des risques pour s’apprivoiser. Créer des liens ce n’est pas rien qu’établir une routine, des rituels et fixer des rendez-vous. Il faut aussi s’y présenter. C’est ouvrir sa porte même si le ménage de l’appartement n’est pas à son goût. C’est lire un chapitre même s’il y a des longueurs, juste pour connaître la fin. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Moi, je ne peux m’empêcher d’aimer les loups, les blancs comme les noirs, même s’ils me font terriblement peur.

03 septembre 2008

Cosmo culpabilité



— Par où commencer ?
Par un martini bien sûr. Y’a rien de mieux pour briser la glace, tout en douceur.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un cosmopolitan ?
Le liquide rose tendre valsait dangereusement dans mon verre lorsque j’ai atteint le canapé. Encore une petite gêne, un peu de timidité ? Pourquoi pas un deuxième ? Le shaker frissonne encore sur le comptoir, près de l’évier. « Pour un drink de filles, ça fesse en christ. » Il me regardait en souriant.

— Qui ça, il ? Un autre ?
Ben oui. Je sais, ma sœur les appelle les saveurs du mois. J’avale une lampée de rose canneberge givrée et je souris à mon tour. On a rien qu’une vie à vivre et puis je vais pas passer à côté.

— Qu’est-ce que tu lis ?
Question inusitée sur un site de rencontre. Comme la conversation qui a suivi. Habituellement, c’est plutôt « Tu cherch koi ? » ou « description physik ? » Dans la minuscule boîte de dialogue, il avait l’air drôle et intelligent. J’ai pensé que ce n’était pas banal. Une semaine plus tard, on marchait sous les arbres d’Outremont. Pendant toute une journée, on est passé d’un banc de parc à l’autre en discutant. On s’est baigné en silence dans l’ombre des saules et le murmure des fontaines. Comme toujours, je parlais trop. Il était déjà 18 heures et on n’avait pas vu le temps passer. J’ai juste eu le temps de lui demander s’il aimait la chanson française. « Barbara, ça me tue ! » qu’il m’avait répondu en riant. Pas Barbara, quelque chose de plus hop-la-vie. « Je pensais aller à la soirée C’est Extra au Latulipe. Tu viendrais avec moi ? » Juste le temps d’entendre son « peut-être » en lui donnant deux bises sur les joues et j’ai dû courir pour attraper mon bus...

Le shaker dormait sur le comptoir de granit sur lequel je m’étais appuyé. Les « drinks de filles » m’avaient pas mal amoché. Assez pour avoir un genre de sourire stupide accroché dans le visage en permanence. Je me demandais s’il était aussi parti que moi. Pas le temps de trouver une réponse. Il m’a volé un baiser et la nuit s’est mise à tourner, comme nous, sur le comptoir de granit sur lequel nous étions appuyés. Le taxi, la soirée à danser comme des fous, les rires étouffés et les baisers pressés sous le porche et encore le taxi, l'un contre l'autre, sur la banquette. La nuit blanche dans ses draps bleu royal a passé comme un feu de paille. Une flamme blanche sous un ciel sans étoile.

Le lendemain, on marchait sur Amherst. Il allait rejoindre des amis. Je rentrais chez moi, encore étourdi des dernières vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n’ai pas réfléchi, pas posé de questions. Moi qui en pose toujours trop. Je n’ai pas pris le métro tout de suite. J’ai marché pour décanter. Et pendant que je marchais, seul entre les terrasses de la Sainte-Catherine, les questions me tombaient dessus comme l’effet des cosmolitans.

— Quelles questions ?
Ben, les mêmes sempiternelles questions qui me creusent le ventre à chaque foutue rencontre. Le dire ? Ne pas le dire ? Le dire quand ? Oui, je sais, on m’a dit que c’était un détail. La soupière ébréchée. Selon d’obscurs chercheurs suisses, je ne serais même pas contaminant. Indétectable depuis des années, fidèle au traitement, etc. Mais pour un juge canadien, je pourrais être un dangereux criminel. Bien sûr, je joue toujours safe. Mais même si les risques étaient infinitésimaux, par mon silence, je ne lui ai pas laissé le choix de les prendre ou non. D’autres diraient : par mon silence, je lui aurais donné la chance de me connaître un peu plus, avant d’être aveuglé par des préjugés et des peurs irrationnelles. Et d’autres encore ajouteraient : par son silence, il ne voulait probablement pas savoir. Par mon silence. Par son silence… Je sais pas. Je sais plus. Je suis fatigué.

J’échafaude des possibles. J’imagine les questions dans ces yeux, après des nuits ou des semaines. J’imagine les lignes que l’incompréhension ou l’angoisse dessinerait sur son front.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
J’ai beau répéter des arguments rationnels. Tous mes mots ont des airs de louvoiements minables. Et ça me tord le ventre. Et ça m’empêche de dormir les nuits suivantes, étranglé dans mes draps beige sable. J’ai la gorge sèche. La nuit glauque s’étire sans retenue, jusqu’à me pousser hors du lit.

— Une minute, une semaine, un demi-siècle ? Qui sait si ça va durer ?
Je pense à lui en hochant la tête au milieu d’une conversation insipide. Je me demande où il est pendant que je traverse la ville en métro. Cette douceur sucrée qui me chatouille le coin des lèvres a toujours sa contrepartie au fond de ma poitrine. Quand les questions me broient le cœur, comme des glaçons dans un shaker.

Musique : Arere, Cassandra Wilson

20 août 2008

La nausée

Le ciel, en sortant du bureau, avait encore une fois des allures de fin du monde. Comme dans les films d’horreur, des nuages sombres s’amoncelaient au-dessus de la ville sur un fond gris luminescent. J’ai monté les dernières marches. Un écureuil avait éventré un sac-poubelle devant ma porte d’entrée. Il a détalé, à mon arrivée. Après trois jours et trois nuits de colères qui grondent, ne reste plus qu’un peu de tristesse et de nausée. Tout ça pour une broutille encore, un détail. Je crois bien qu’il s’agissait d’un prétexte. Le grand dit que je suis trop tendre, trop équilibré pour lui. « Il a dû retourner vers l’ex dont tu m’as parlé, celui qui est jaloux et possessif au point d’en être agressif. Celui qui a effacé toutes tes images sur sa caméra. C’est un gars comme ça qu’il lui faut. » Je n’ai rien trouvé à répondre. À l’autre bout du fil, il a lancé : « Tu vois ? Je suis bon. J’aurai dû faire un psy. » Bof.

C’était vendredi dernier. Une remarque incendiaire de mon prince ordinaire m’avait fait sursauter. Je n’avais pas envie d’aller le rejoindre avec ses amis sur la terrasse du Sky.
Il paraît qu’ils se demandent si je ne serais pas dépressif. Je parle trop peu. Dépressif ? Parce que je m’emmerde en leur présence ? Ce n’est pourtant pas mes mots que je retiens. Je serre les lèvres pour ne pas bayer aux corneilles. (Oui, oui, ça s’écrit « bayer », j’ai vérifié.) Je laisse dériver mon regard vers les grattes-ciel à l’ouest et je me trempe les lèvres dans la bière. Suffisants, superficiels, sûrs d’eux-mêmes, après une semaine vécue dans leur placard étriqué, ils reprennent leur souffle dans le Village. Toutes les semaines, plantés au même endroit à regarder de haut les alentours. Il parle de placements, de voiture, d’appartement de luxe. Mais ils sont pauvres des sens. Ils sont pauvres du coeur. Il ne faut surtout pas mentionner mon nouvel emploi, il pourrait penser que je suis moi-même… Toute la soirée, ils laissent siffler entre leurs dents l’homophobie qu’ils ont apprise. Leur haine de soi se déverse sur les autres. Et ils rient en montrant les crocs. Rien de plus chic, ici, que le mépris. Ils auraient voulu sortir tous du même moule stéroïdé. Même ceux qui ne parlent pas un mot d’anglais doivent baiser mécaniquement en répétant « oh yeah, oh yeah, babe » comme dans le film porno, projeté en boucle au-dessus du bar. Beurk.

J’ai prétexté la fatigue. Je me suis dit : « Si je suis dépressif, c’est probablement mieux pour moi de le rester. » Après avoir raccroché le téléphone, j’ai levé les yeux vers la fenêtre et j’ai senti le vent qui se levait. J’ai trouvé dans les recoins du frigo de quoi me bricoler une pizza délicieuse. Cœur d’artichaut et fromage Édam. J’ai commencé à élaborer mentalement mon prochain article. Puis je suis allé courir. Le jour tombait, au pied du parc. Entre les arbres lourds de la pluie des dernières semaines rougeoyaient les braises d’un ancien orage. Et ce soir-là, je me suis endormi en pensant : bien sûr, j’ai de la tendresse pour lui. « Oh yeah, babe » tant que tu veux. Mais plus jamais je ne serai un autre, pour ne pas déplaire.

Depuis, plus de nouvelles. J’ai laissé un message sur sa boîte vocale. Il n’a jamais rappelé. Il me manque une partie de l’histoire pour comprendre. C’est le grand qui doit avoir raison. Il aurait dû faire un psy. Par moment, j’ai le ventre qui tiraille. Je me sens floué. J’ai l’impression de m’être trompé. Infidélité à soi-même. Refus de voir ou espoirs démesurés ? Peu importe. J’y gagne tout de même quelque chose. Des souvenirs heureux et des images solaires. Le sable sur sa joue. Le soleil dans ses cils. Le bruit des vagues qui se mêle à celui de sa respiration. Il a les photos de nos vacances. J’ai mes souvenirs. Dans un moment d’égarement, j’ai dit « je t’aime » pour la première fois de ma vie, la voix faible, un peu étranglé. J’ai failli m’étouffer. Je l’ai répété, deux fois, juste pour voir si j’allais y survivre. Les murs sont restés bien en place. J’étais sincère. J’avais déjà goûté ce sentiment. Seulement, je ne m’étais jamais autorisé à prononcer ces mots. Je dois vieillir. Je deviens faible.

Je suis arrivé à ne pas me perdre de vue quand le vent s’est levé, parce qu’il se lève toujours, le salaud. Je suis arrivé à ne pas disparaître dans son ombre. Je suis resté debout, entier, tel que je suis, nuit après jour et jour après nuit. Et c’est un peu pour ça qu’il a levé les pieds. J’étais trop moi, indéfectiblement moi. Au fond, c’est ce qui fait mal. Je serre mon oreiller et je me déclare célibataire. Oui, je le veux. Et je le répète pour me convaincre. Rien de grave. Ma vie plafonne à 350, comme mes CD4. Peut-être ferais-je mieux d’apprendre à m’en satisfaire. Je soupire et je me cache sous la couette. Pour les prochains jours, je devrai me méfier de la déception, cette lente descente vers le silence

La pluie est passée comme un rideau qui tombe. Ma fenêtre est restée ouverte, béante. La nuit est froide et je frissonne. Non. Pas déjà l’hiver ! On n’est qu’en août. « Je n’ai pas su. Encore une fois, je n’ai pas su. »

06 août 2008

Je cherche la colère

On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire, les pauvres. C’est peut-être ce qui m’arrive en ce moment. Bien sûr, tout n’est pas rose. La réalité est souvent enrouée de brouillard. Les heures ternes et les petites frustrations ne veulent pas céder leur place. Mais j’ai trop fréquenté la nuit pour ne pas reconnaître le jour. Et désormais, je garde les yeux levés, pour tout voir.

Par moment, toutefois, les histoires me manquent. Elles m’ont permis de transformer en or mes infortunes. Je n’avais alors aucun mérite. La beauté était une promesse dont j’avais besoin, une bouffée d’oxygène pour le grand noyé que j’étais, une question de survie. Aujourd’hui, je respire profondément, je dors de longues heures, je mange avec gourmandise et j’aime, avec insouciance. Que demandez de plus ? J’ai oublié les contes de Cocagne, détourné les yeux de l’Eldorado. J’ai choisi la vraie vie et elle me le rend bien. Je souris, je roupille et… je grossis.

Mais c’est plus fort que moi, je cherche l’ombre, le tabasco, l’amertume. J’attends avec une impatience honteuse le retour des tempêtes. J’ai peur de m’éteindre et de disparaître. Peut-être que je devrai m’extirper du quotidien et de ce présent qui ronronne, au moins en imagination. Il me faut réapprendre à écrire. Si je creuse un peu je trouverai bien. J’ai en moi suffisamment de failles pour alimenter des torrents. Il faudra simplement travailler un peu plus. Je voudrais être celui qui crache le feu, qui plane dans la tourmente. Je cherche la colère.

25 juillet 2008

Souffle

« …Juste pour te dire
J’suis fatigué de mourir
Le songe valse aussi
Le songe valse ici
Ici dans mes nuits
Entre la pluie et la poésie…
»

Je ne sais pas si je dors vraiment. Il me semble que l’avion vient tout juste de décoller. L’orage est une saison qui s’étire. La pluie lave les vitres des hublots. Les moteurs grondent et rechignent à chaque turbulence. Sale temps pour prendre l’avion. Je suis si fatigué que j’arrive quand même à somnoler, bien calé dans mon siège. J’ai levé une paupière. Je ne rêve pas : on descend. Mais qu’est-ce qui se passe ? On vient tout juste de quitter Dorval en direction de Paris. La seconde paupière remonte à reculons rejoindre l’autre. J’observe une hôtesse de l’air qui range son chariot. La voix du commandant se fait entendre. À cause du mauvais temps, le vol vers Paris est annulé, l’avion doit se poser, immédiatement. Nous sommes actuellement au-dessus de Châteauguay. À ma connaissance, il n’y a pas d’aéroport dans cette petite ville de banlieue. Je me retourne en m’enroulant dans les draps. Je déteste lorsque je fais un rêve stupide et que je suis suffisamment éveillé pour m’en apercevoir.

L’avion descend rapidement. La pluie grise est si dense qu’on pourrait se croire en sous-marins. Impossible de dormir dans la descente. Je me retourne et souris à ma voisine. C’est Chloé Sainte-Marie. On se met à parler de la pluie et… de la pluie, du goût de l’eau, de la beauté des tons de gris. Du froid humide qui vous saisit et du plaisir des couvertures de laine. Et c’est passionnant. On rit. Il y a de l’effervescence dans ses yeux verts. Et la conversation se poursuit longuement dans le bar d’un l’hôtel de l’immense aéroport international de Châteauguay. Nous y passons la nuit à boire des martinis, allongés sur des canapés de cuir vert devant un feu de foyer, pendant que le Québec entier est lentement inondé. Je me demande bien ce que je voulais aller faire à Paris.

Les rêves sont toujours foisonnants de significations. Celui-ci est à l’image de ma vie des derniers jours. Elle m’a amené où je n’aurais jamais pensé vouloir aller. Et, d’une certaine façon, je lui en suis reconnaissant. J’ai trouvé un boulot qui ne m’intéressait pas au départ et à mon étonnement, je m’y plais bien. Rien de prestigieux. Il fallait entendre le silence de ma mère lorsque je lui en ai parlé. Adieu espoirs de prix Nobel. Je fréquente un garçon qui n’a rien d’un prince charmant malgré ses yeux doux. Intense comme un tyrannosaure, susceptible comme une grenade et subtil comme un bulldozer. Il se fâche quand il ne peut pas dormir avec moi et il m’appelle son mari. Un quotidien presque banal où je peux écrire et profiter de toutes les pluies d’été, ennuyeux comme une comédie romantique mettant en vedette Meg Ryan. Un moment pour souffler.


Chloé Sainte-Marie, Simple souffle souple
Textes de Patrice Desbiens, musique de Gilles Bélanger, Je marche à toi, Octant Musique, 2002

13 juin 2008

Dialogue avec la nuit

La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais.

Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience.

J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps.

J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies :

«… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1)

Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile.

« …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2)

La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise.

Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.


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1 : R. Mucchielli, Les complexes personnels, Éditions ESF, 1980
2 : Colette Portelance, Relation d’aide et amour de soi, Les Éditions du CRAM, 1992

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