05 mai 2008

L'absence

Il me manque. C’est douloureux. J'ai vite pris goût à sa tendresse et à ses façons d'être toujours présent. Et le vide qui m’entoure me fait peur. Mais c’est souvent la peur et la douleur qui me font avancer. Et dans ces moments-là, l’écriture devient essentielle. Notez les maladresses, le style bancal. Je me débrouille mieux dans l’ironie et quand je me complais dans mes drames. Ziggy, La fin de ce qui semblait vouloir s’amorcer entre nous m’a fait mal. Mais, si je suis honnête avec moi-même, je crois que c’était pour le mieux. Depuis les tout débuts, j’étais inconfortable dans ce que nous vivions ensemble. Mais je ne voulais pas le voir. J’avais trop envie que ça marche entre nous et dans ce temps-là, je me ferme les yeux et je fonce. J’ai toujours le réflexe de penser que si j’en donne plus, les choses s’arrangeront. J’ai quand même beaucoup aimé les moments que nous avons passés ensemble au cours des dernières semaines. J’ai bénéficié de ta douceur et de la constance de ta présence dans une période de ma vie où j’en avais particulièrement besoin. Ta façon de voir les choses, ton intransigeance, m’ont donné de l’élan pour amorcer des changements qui se tramaient en moi depuis longtemps. J’ai un peu l’impression d’être un autre. C’est encore un peu inconfortable, mais je crois que c’est pour le mieux. J’ai l’impression de savoir un peu plus ce que je veux et où je vais. Je tenais à te remercier pour tout ça. Tu m’as apporté beaucoup. Probablement plus que ce que j’ai pu t’apporter. Nous vivons dans des univers complètement différents. Mais en même temps, nous partageons des intérêts que je ne partage avec aucun autre de mes amis. C’est pourquoi j’aimerais que l’on développe quelque chose sur d’autres bases. Je ne sais pas si je pourrais avoir une place dans ta vie. Je repense à ce que tu m’as dit sur ta façon de tourner les pages et ça me fait un peu peur. Mais si c’est ce que tu souhaites, je n’y peux rien. Malgré les apparences, je suis souvent plus à l’aise sur papier que dans la vraie vie, c’est pourquoi j’ai choisi de t’écrire. Je t'embrasse.

21 décembre 2007

Les coulisses

Je me creuse les méninges pour concocter des histoires cohérentes, à partir de ma vie. Ce n’est pas toujours le matériel de départ le plus intéressant. Mon récit commençait avec une peine d’amour dévastatrice qui m’obligeait à faire face à une réalité que j’avais soigneusement mise à l’écart. C’est plutôt facile de raconter de vieux drames. Il y a immédiatement une tension, une émotion forte. Décrire le quotidien tout en le vivant, sans avoir trop de recul, est moins évident. Il n’est pas facile de créer des personnages qui ont une certaine consistance, tout en protégeant l’identité de ceux qui les ont inspirés. C’est encore plus complexe lorsque je sais que ces mêmes personnes liront peut-être ces notes. (Et comme j’ai une grande gueule, je ne peux m’empêcher de parler de mon blogue.) Je change des détails, je romance un peu, j’insiste sur les aspects les plus colorés. Tout en visant à rester fidèle à l’émotion du moment. Si j’avais à tout recommencer, je me dis parfois que ce blogue devrait être un secret. Mais en réalité, je préfère la transparence. L'orgueil est un moteur. Il m’est arrivé de provoquer des évènements dans ma vie pour avoir quelque chose d’intéressant à raconter. J’ai souvent fait des efforts pour être à la hauteur de l’image que j’ai voulu donner de moi. Et je sors de ces épisodes grandi et transformé. Lorsque je relis de vieux billets, je réalise que je suis complètement ailleurs. C’est peut-être aussi d’avoir tant écrit qui me permet de mesurer le chemin parcouru. J’ai repris confiance dans ma capacité à jouer avec les mots. Écrire avec régularité, en sachant chaque fois que l’on sera lu, est un exercice exigeant et formateur. J’espère avoir amélioré un peu mon style. Je voudrais simplifier mes phrases et mieux en maîtriser les effets. J’ai le don pour faire des phrases tarabiscotées. Et souvent, en cherchant à les améliorer, je les complique davantage. J’ai dû travailler les niveaux de langue pour être compris de tous les lecteurs, tout en restant fidèle à la réalité, aux expressions qui sont les miennes. Et puis il y a eu vos mots, vos histoires. Elles m’ont nourri, inspiré, provoqué. Et toute la magie de l’écriture d’un blogue naît de cette interaction. C’est aussi ce qui oblige un carnet virtuel à ne jamais perdre de vue la vraie vie. Avec tout ce qu’elle comporte de détours, de beauté et de violence parfois. Même des commentaires comme celui de Maphto : « Qui voudrait d’un séropositif ? » me poussent à avancer. Sur le coup, je l’ai reçu comme une gifle. J’ai réagi violemment parce que longtemps, j’ai eu cette croyance en moi. Ma culpabilité, mon immense colère m’ont fait saboter des relations potentielles. Au fin fond de moi, je croyais que les choses devaient être ainsi. Je devrais expier, souffrir. La solitude était tout ce que je méritais. Son commentaire et la réponse que je tenais absolument à lui faire m’ont fait réaliser l’importance que certaines personnes ont eue dans mon parcours. Même si j’ai tendance à me complaire dans la noirceur et le drame, j’ai été aimé. Et cela est précieux. J’en ai voulu terriblement à cet ex dont je parlais au début de ce blogue. Celui qui m’a laissé pour un autre, plus jeune. Je lui en ai voulu au point de choisir d’effacer ces années de vie commune de ma mémoire. Mais je réalise aujourd’hui combien cette relation a été importante.

29 octobre 2007

Du vent

Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! » Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue. Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! » Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir. Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! » Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… » Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. » Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère. Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie. Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité. Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.

20 octobre 2007

Sourire

Je viens de me taper plus de 24 heures de travail en deux jours. Je suis brûlé. Elle, elle s’appelle Pascale Picard. C’est mon dernier coup de foudre. Je l’écoute en boucle quand je remonte le boulevard qui relie mon boulot à mon lit. Elle chante exactement les mots que je voudrais écrire. Voici une adaptation complètement libre de sa chanson Smilin’. (De l’album : Me, Myself and Us, Universal, 2007.) Cette fois-ci, je n’y arriverai pas. J’aperçois la foule qui grossit, tout autour de moi. Et j’essaie de comprendre pourquoi je me sens si isolé. J’ai des amis, mais j’ai si peu de temps pour eux. J’ai ma maison, grande comme un mouchoir de poche. J’ai mon copain, mais lui aussi est fatigué de m’entendre. Je vois chaque jour qui se lève comme une montagne à franchir. Chaque mot que j’écris me demande toutes mes forces. Parfois, j’en ai vraiment assez de me raconter. Mais c’est encore la seule chose à laquelle je peux m’accrocher. Je sens, chaque fois, que je ne vais pas y arriver. Mais je sais pourtant que rien de mieux ne pourrait m’arriver. Alors, je me dis : « Hey, garde ton sourire. Ils ne veulent pas t’entendre te plaindre. Tu sais que tu as de la chance ; ta vie ne pourrait pas être plus excitante ! » Alors, je continuerai de faire des mauvaises blagues. Parce que toi, tu me crois fort. C’est sûrement un peu pour ça que tu m’aimes. Et moi, j’ai tellement besoin de toi. J’ai tellement besoin que tu m’admires. De toutes mes forces, je me bats pour passer au travers. Si tu savais combien j’essaie… (…) Mais pour aujourd’hui, s'il te plaît, ne compte pas sur moi. J’ai du mal à poser un pied devant l’autre. Ne me demande pas pourquoi, si tu ne veux pas que je te mente. Mais ne t’en fais pas pour moi. C’est seulement un peu de fatigue. Il ne faut pas t’inquiéter, car bientôt, je te le promets, je serai de retour. Sourire, c’est ce que je veux parce que j’en ai assez de pleurnicher J’ai vraiment de la chance. Je fais exactement ce que j’ai toujours rêvé de faire ! Alors, je raconterai encore des mauvaises blagues. Tu sais, il faut absolument que je sois fort. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour passer au travers. Et aujourd’hui, c’est ce dont j’ai besoin. Sourire.

19 septembre 2007

Trois feuilles d'épinard dans un bol de soupe

C’était Marc au téléphone. Je n’avais pas eu de ces nouvelles depuis quelques mois. Il avait l’air de bonne humeur. Je lui demande s’il a reçu les résultats de ses tests. — « Tu me demandes ça, comme ça, au téléphone ? » — « Ben… Oui. » — « Qu’est-ce que tu penses ? » — « Que c’est négatif, c’est certain ! » Il hésite un peu puis me raconte : « Je suis allé à la clinique avec mon ami. Le médecin est entré puis il a dit, tu sais Marc, j’ai pas de bonnes nouvelles pour toi… » Je reconnais ces mots. J’entends plus ou moins la suite. Heureusement qu’on est au téléphone parce qu’il y a de l’eau qui coule de mon menton. Je l’écoute en essayant de ne pas faire de bruit. Il me dit qu’il comprend maintenant ma bulle, il a passé la frontière. Il me raconte qu’il a traversé, depuis, des périodes d’apathie, de colère. Il éprouve même un certain soulagement. La peur l’a rongé pendant les semaines avant d’avoir les résultats. Son copain lui a dit qu’il l’aime. Lui répond qu’il ne ressent plus rien, ni pour lui, ni pour personne. Il n’a plus de désir. Il préfèrerait le quitter. Que de toute façon, sa vie est finie. Qu’il n’a plus droit à un avenir. Il dit tout ça comme une boutade, le sourire dans la voix. Moi, je bredouille pour le contredire. J’ai froid dans le dos. J’ai entendu, dans un bulletin d’information, que 28 personnes seraient diagnostiquées, cette semaine, au Québec seulement (sur une population d’environ sept millions). Je réalise que personne n’est à l’abri. Une ombre plane au-dessus de tous les gens que j’aime. Qui sera le prochain ? Je suis impuissant. Je ne peux rien faire. Il y a un cri qui gronde au fond de moi. Quand est-ce que ça va arrêter ? Je voudrais que ça arrête ! L’horreur de la maladie, l’attitude abominable de la société et la logique inhumaine des compagnies pharmaceutiques. J’essuie sur mes joues mes stupides larmes inutiles. Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer ces jours-ci. L’adrénaline tourne à plein régime. The show must go on. J’ai posté des dizaines de curriculum vitae, j’épluche les journaux et je rôde sur les sites d’emploi. J’essaie de m’inventer une certaine discipline. J’y arrive, tant bien que mal. J’ai toujours rêvé d’écrire pour un magazine. Ça y est. Les ententes sont signées. Je croule actuellement sous les commandes. (Les sujets ne sont pas tous intéressants, mais je prends ce qui passe.) Mes premiers textes paraîtront en mars 2008. J’aurai une chronique hebdomadaire sur le site Internet de la revue. Je dois trouver l’inspiration et me composer une bio en dix lignes pour me présenter aux lecteurs. Et il faut que je me botte le derrière parce que la date de tombée approche de jour en jour. Ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas très productif ? En fait, je déteste être travailleur autonome. Et le mot « détester » est faible. Mon père était fonctionnaire et du côté de mon grand-père paternel, on était notaire de pères en fils. La soif de routine et de stabilité est imprimée dans mes gènes. Je rêve d’une job steady comme d’un chum steady. L’aventure c’est pour les vacances. L’aventure c’est pour les autres. Encadrez-moi quelqu'un ! Hier, j’ai reçu un téléphone au sujet d’un poste sur lequel j’avais postulé au Jardin botanique. Le service des ressources humaines avait jugé que je n’avais pas l’expérience nécessaire, mais la directrice marketing avait entendu parler de moi et voulait me rencontrer. J’ai fait la meilleure entrevue d’embauche de toute ma vie. Je me suis épaté moi-même ; J’avais de l’assurance, j’étais détendu et je n’ai fait aucun faux pas. Je suis sorti de là sur un nuage. J’étais certain d’avoir le poste et je m’imaginais déjà me réinstaller dans une autre aile du bâtiment administratif. Mais le nuage s’est évanoui en 24 heures. C’est un candidat plus expérimenté qui a obtenu l’emploi. Après l’entrevue, j’ai retrouvé Marc et on est allé luncher dans un vietnamien. Il avait l’air en pleine forme, souriant, gorgé de soleil. Il parlait sans arrêt, comme toujours, pendant que je faisais tourner les feuilles d’épinard dans mon bol de soupe.

02 septembre 2007

Les monarques

J’ai refermé mon sac en vérifiant que je n’avais rien oublié. J’ai eu des centaines d’emplois dans ma vie. Et bien souvent, le jour où ils se terminaient, c’était une libération, un grand soulagement. C’était la première fois que je ressentais les choses ainsi. Je n’allais plus avoir à me réveiller tôt chaque matin et ça me faisait comme un subtil serrement au cœur. J’ai fait le ménage de mon bureau. J’ai classé la documentation. J’ai écrit le mot de passe de la boîte vocale et de l’ordinateur sur un post-it que j’ai collé sur l’écran, pour la prochaine personne qui occupera mon coin du bureau. Le budget qui finançait mon poste ne sera pas renouvelé l’an prochain. Après avoir coupé dans le gras, après avoir découpé chaque fibre de la viande, l’administration en est réduite à faire craquer les os. La ville tombe en ruine. En sortant, je suis allé faire prendre l’air à ma tristesse dans le jardin des vivaces. Le soleil bas illuminait les graminées. Les plantes se balançaient sous le poids des dizaines d’oiseaux qui festoyaient sur les épis gonflés. Des monarques insouciants voletaient le long de l’allée, de quelques battements d’ailes paresseux. Le papillon est toxique et n’a rien à craindre de la foule à plumes. Le fond de l’air était froid et J’ai enfilé un chandail vert kaki, avant d’aller rejoindre les filles, à l’intérieur. Mes collègues m’ont organisé une soirée de rêve. Un souper chez Tri-Express. Il paraît que lorsque la Madonne est venue faire résonner ses confessions, l’an dernier au Centre Bell, elle dégustait chaque soir, dans sa chambre du très chic Saint-James, les sushis de Monsieur Tri. Pour ma part, je n’avais jamais rien mangé d’aussi délectable. Chaque bouchée était somptueuse. Même le service, de prime abord un peu rude, s’est avéré excellent. Chaque table était réservée et le repas était minuté au quart de seconde. Nous avons terminé la soirée en discutant autour d’une tarte à la lime. Une guitare aux accents blues faisait vibrer les vieilles boiseries d’un café. Je les ai découverts passionnés, ouverts et généreux. La discussion sautait de l’existence de Dieu aux trucs de cuisine, en passant par les souvenirs d’enfance et de voyage. Les soirs comme ceux-là, je préfère la réalité au rêve. Malgré les marées d’ombre qui viennent parfois mouiller mes nuits. Je repense souvent au tout début de ce blogue. L’histoire qui a provoqué l’apparition de ces carnets se dénoue aujourd’hui sans un bruit. Je fais le deuil de ce qui aurait dû subsister de cette relation. J’ai cru qu’après avoir partagé une dizaine d’années avec un homme, quelque chose survivrait. J’ai cru que je pourrais toujours compter sur lui. Qu’il resterait une affection, un intérêt, une sorte d’amitié qui durerait toujours. Je me trompais. Il ne reste rien. Je ne peux pas compter sur lui et continuer d’y croire, ce serait m’acharner à souffrir. Il n’est pas celui que j’avais imaginé, il n’a pas la grandeur, ni la force que je lui prêtais. C’est une partie de moi qui meurt en écrivant ces mots. Et derrière son image qui disparaît peu à peu, je découvre des peurs d’enfants, des blessures mal cicatrisées, auxquelles s’ajoute aujourd’hui le poids des années. Ma foi en sa présence illusoire m’a servi de béquille. Désormais, je marcherai seul. Les monarques se regroupent près de la cime des peupliers, lorsque le soleil réapparaît entre les nuages. Ils amorceront bientôt leurs longues migrations vers le sud, au rythme des percées de soleil. À travers les premières tempêtes de l’automne, ils traverseront les Whites Mountains puis l’Hudson River. Ils formeront des nuées au-dessus des Ozarks ou du Mississippi. Certains s’éteindront, épuisés, sur le sable brûlant du désert. La plupart ne verront jamais l’Eldorado des montagnes du Mexique. Pourtant, ils ne se pressent pas, malgré la brièveté de leurs existences. Ils savent intuitivement qu’une part de leur beauté parviendra toujours à destination. Et aux premiers jours de l’été, des papillons monarques reviendront faire la bise aux verveines du Jardin.

19 août 2007

Midi

Une cigale s’est installée près de ma fenêtre. La bestiole n’est pas frileuse et s’accommode du temps qu’il fait. Moi, j’ai du mal à quitter la chaleur de la couette. Le fond de l’air est frais. Le ciel, saturé de bleu. Le soleil devient une manne et les bras s’ouvrent pour goûter chacune de ses caresses. Avec El poblano, on s’est fait un festival de cinéma. À l’Ex-Centris, on a vu Dans Paris de Christophe Honoré, film déroutant, mais excellent. Puis, au Star-Cité, Trois ptits cochons de Patrick Huard, un scénario boiteux, un humour bien gras. On a marché dans le soir frisquet en discutant de linguistique et de cinéma. Il me fait remarquer toutes les tournures illogiques du parler québécois. Je lui ai appris le sens du mot « chatouiller ». Il a le rire d’un enfant. Il a dormi chez moi. Mais il n’y a pas que la langue qui est une barrière entre nous. Tout un continent de cultures, de différences et d’hésitations. Il repart ce matin. Montréal, Atlanta, Mexico, Puebla. Le lendemain, j’organisais, avec un an de retard, ma pendaison de crémaillère. Sans cheminée et sans crémaillère, faut-il le préciser ? Une occasion de remercier mes déménageurs de l’époque et quelques amis. Je suis toujours étonné de constater l’ouverture et les étincelles qui naissent entre des connaissances provenant de différents horizons. Le gâteau Napoléon de Clara a fait l’unanimité. Il y a eu un incendie dans mon four. Le gras des saucisses est tombé sur l’élément et les flammes ont illuminé l’intérieur du four. Quand on a ouvert la porte, la fumée a envahi la cuisine. Le détecteur de fumée n’a même pas bronché. Tout le monde insistait pour que j’appelle les pompiers. Le pompier. C’est sûrement le fantasme sexuel le plus répandu. Tout le monde a insisté en riant : « Allez, allez, le numéro c’est 9-1-1. Ou va les voir à la caserne, c’est encore mieux. » Je ne reçois pas souvent chez moi. Alors, voir ma cuisine bondée de monde me faisait un peu drôle. Je suis un animal sauvage. Même bien entouré, je garde toujours un coin de solitude quelque part dans ma tête. C’est si facile pour moi de m’extraire de la réalité. J’observais de loin les éclats de rire et les conversations qui animaient la pièce. Mais leur présence, leur sourire était doux comme une fin d’été. Ce matin, le frigidaire déborde de salades, de quiches et de bruschettas. Il faudra que je trouve un endroit pour ranger les bouteilles de vin et le Pineau des Charentes reçues en cadeau. Je n’aurai d’autre choix que de récidiver. Le grand m’a gravé des disques pas déplaisants du tout. Je ramasse les verres laissés un peu partout. Par la fenêtre, le soleil danse dans le feuillage du févier. Je frissonne et je serre la couverture dans laquelle je me suis enroulé.

12 août 2007

Bouche-trou

Employé modèle qui travaille comme un défoncé dans les pires conditions. Ponctuel, souriant, infatigable. Qui se donne corps et âme pour n’importe quelle promesse vague et sans fondement. Qui accepte toutes les miettes de contrat pour un salaire de misère. Prêt à faire du bénévolat s’il le faut. Disponible pour toute machine bureaucratique qui est débordée de travail, mais qui ne veut pas investir dans la main-d’œuvre. Garçon charmant qui accompagne la copine hétérosexuelle célibataire dans les méchouis. Généreux, poli, souriant. Qui transporte la glacière et lave la vaisselle sans rechigner. Qui s’éclipse quand il le faut et cède sa place dans la tente pour la laisser batifoler avec le beau cousin français de passage. Disponible pour toute jeune fille qui dispose d’une voiture et qui ne veut pas arriver seule. Homme de belle apparence, poids proportionnel à la taille. Sensuel, souriant, passionné. Qui perd facilement ses vêtements quand la soirée avance. Qui se laisse embrasser dans l’herbe mouillée par la rosée, lorsque vous vous rendez compte que le beau cousin français de passage, que vous avez regardé toute la soirée, est définitivement hétérosexuel, et qu’il a disparu dans la tente avec la copine. Disponible pour tout bel homme gai désabusé voulant s’amuser un moment avant d’aller finir la soirée ailleurs. Être humain charnu, au sang brûlant, à la peau douce, un peu ivre. Docile, souriant, parfumé de champagne, de vin rouge et de vodka. Qui se laisse dévorer sans réagir. Disponible pour tous les sales moustiques affamés qui n’auraient pas trouvé de bétail à se mettre sous la dent. Aucune proposition refusée… (Moi qui croyais avoir du caractère !) La chanson qui suit n’a aucun rapport avec le texte qui précède. C’est juste pour me consoler. Ce matin, le bouche-trou ne sourit plus. Ceux qui n’aiment pas... je les emmerde ! Bring back my heart, Martha et Rufus Wainwright, texte et musique : Martha Wainwright

18 février 2007

L'anniversaire

J’ai traversé la déprime en fouillant dans mes souvenirs et en passant des heures à triturer la configuration de mon ordinateur. J’ai observé la neige qui tombait sans arrêt. J’ai assoupli mes règles alimentaires et j’ai même avalé un hamburger synthétique chez Macdonald. J’ai retrouvé dans une boîte de soulier le journal que j’écrivais en 1994. Si je me prétends naïfs aujourd’hui, ce n’est rien par rapport à ma naïveté de l’époque. Je venais de sortir du placard et de réaliser que je n’allais jamais rencontrer « la bonne fille », me marier et faire de nombreux enfants (mieux vaut tard que jamais). C’était l’année de toutes les découvertes. Le 14 février, c’était la Saint-Glinglin, mais c’était aussi l’anniversaire de Thomas. Thomas est arrivé dans ma vie l’an dernier, alors que tout s’écroulait. Mon copain me quittait pour un autre. J’avais choisi de lui laisser l’appartement à Saint-Hyacinthe et de retourner vivre à Montréal, où je ne connaissais plus personne. J’ai tapé « logement à partager » dans Google. J’ai écrit à quelques personnes. Je n’ai eu qu’une réponse. La chambre était minuscule, mais l’appartement avait du cachet. J’étais sous le choc et je ne me sentais pas l’énergie pour chercher davantage. Il était gai, et prof de maternelle. Je me suis dit que c’était une référence. Thomas vient d’une grande famille. Il aime recevoir et être entouré. J’étais toujours le bienvenu dans son cercle d’amis. Ça m’a forcé à sortir de l’isolement. Parfois, la tête me tournait tant il y avait de monde dans l’appartement. Je vis seul depuis le printemps dernier, mais j’étais heureux de revoir ces visages connus. Il a soufflé les bougies et nous avons trinqué. Les discussions étaient animées et émaillées de rires sonores. À un certain moment dans la soirée, il m’a pris dans ses bras. J’ai complètement figé. Je n’ai pas l’habitude des effusions, de l’affection gratuite. J’ai mis ma main sur la sienne quelques secondes. Juste pour dire que… oui, j’étais content. Je suis rentré à pied vers deux heures du matin. C’est une bonne marche entre Hochelaga et Rosemont. Une neige fine comme du sel emplissait le ciel. Les trottoirs étaient couverts d’un feutre blanc. J’étais bien. Habituellement, dès que je sors et que j’ai un peu d’alcool dans le sang, je tombe automatiquement en mode chasse. C’est une défaite et une humiliation sans nom que de rentrer seul. Pas cette fois-ci. Malgré le ciel nuageux, je savais qu’il existait une bonne étoile. J’ai marché en repensant aux conversations de la soirée avec Hélène ou Jean-François. Je n’avais pas ri autant depuis longtemps. On a parlé de travail, de cul, de musique, de cul, d’amour, de cul et, bien sûr, de cul. Et je me dis que la vie peut être douce comme un caramel au beurre quand on le veut bien. By The Time I Get To Phoenix, Susie Arioli Band (de l’album Learn to smile again, 2005)