16 octobre 2009

Fidèle

Le temps glisse. Il se contorsionne, se replie et s’élance. Je le regarde, inquiet, se transformer, enfler, presque s’immobiliser. Mais le compte à rebours ne s’arrête pas, je le sais. Les minutes, les secondes tombent l’une après l’autre et disparaissent entre les phases de la lune. Quatre mois se sont écoulés depuis que j’ai cessé de bloguer. 120 jours, 2 880 heures, 172 800 minutes, 10 368 000 secondes. Le côté technique, la complexité d’une nouvelle plate-forme et mon incompétence en la matière sont en cause.

Mais il y a surtout la tentation du silence, le besoin d’être un moment invisible, de chercher l’ombre en rasant les murs. Et quand l’envie de raconter me chatouille un coin de la tête, la page blanche me paraît une montagne, une masse impossible à entamer, un territoire vierge qu’il serait sacrilège de profaner. Mon orgueil me jette un air narquois dans le miroir. Mais la peur me tient par les ouïes.

Je réagis en nommant, en dressant des inventaires. Enligner mes craintes comme pour une inspection, une exécution. J’ai peur de n’avoir plus rien à dire, de retomber dans des ornières confortables et de ressasser de vieilles histoires. J’ai peur de me laisser emporter, de me prendre pour un autre, de me perdre, d’être « à côté de la track ». J’ai peur de décevoir, de m’affaler dans la médiocrité. J’ai peur du blocage, de l’extinction de voix, de la panne d’encre. J’ai peur des tsunamis, de la grippe espagnole, des tueurs en série. J’ai peur des ours polaires quand ils seront en colère et des morpions qui grouillent dans les bas-fonds de la ville.

Je m’appuie sur le plaisir ressenti pour m’aiguiller vers le vôtre. Il me paraît impossible de raconter les quatre derniers mois. L’idée de départ était de repartir à neuf, de toutes façons, pour prendre du recul, de la distance. J’ai beaucoup appris en écrivant un blogue pendant trois ans. Vous le connaissez peut-être, si ce n’est pas le cas, ce n’est pas bien grave. Ce blogue-ci est encore en construction. Même la vision que j’en ai n’est pas tout à fait d’aplomb. Mais puisque quelques amis fidèles me talonnent, je me lancerai. J’ai besoin d’écrire. Quand je me glisse entre les lignes, j’ai l’impression de rentrer à la maison. Je m’abandonnerai en souhaitant que les mots me guident. Je m’appelle donc Kevin. Je suis un homme qui vient de basculer de l’autre côté de la quarantaine, le second versant de la vie. Je rêve d’avoir un amoureux, un chien, des géraniums, bref, une existence plate et nonchalante. Mais j’ai la fibre dramatique bien développée. J’ai goûté aux vertiges et ça me joue parfois des tours.

J’écris ce billet sur une pile de vieilles feuilles lignées, au fond d’un peep-show où je passe la soirée avec un infirmier et sa stagiaire. C’est une clinique de dépistage du VIH et des ITS qui se déplace d’un lieu à un autre, bars, saunas, peep-show. Je suis chargé de recruter des volontaires, de leur expliquer les tests et de répondre à leurs questions. Ce soir, il n’y a pratiquement personne. Heureusement, les mélodies joyeusement festives de Mika résonnent dans la pièce. Je suis entouré de boîtiers de films pornos ; de fantasmes, de flammes et de regard de cartons qui se veulent lubriques et provocateurs, ça explique les fautes de goût et de calculs. Voilà, c’est fait. La glace est brisée.

28 avril 2009

Dernières nuits d'avril

Courriel aux yeux bleus, mardi 2 : 42 AM :

Salut,

J’ai bien aimé notre soirée de samedi. La discussion dans le resto indien et la longue marche sur les quais, c’était agréable.

Je vais donner ma démission demain matin, et ça m’angoisse. Ça m’empêche de dormir, en fait. Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur : la réaction du patron, ma propre réaction, si je m’emporte et que je lui balance ses quatre vérités, ou l’idée que je fais peut-être une erreur monumentale...

J’ai compris, ces derniers temps, que c’était une des raisons qui me poussent à chercher aveuglément à être en couple. Avoir quelqu’un, dans ma vie (ou dans mon lit), c’est quelque chose qui me rassure et qui calme mes angoisses. Je sais, c’est une très mauvaise raison pour vouloir une relation, mais c’est instinctif, et pas du tout réfléchi.

Comment se passent tes cours de yoga ? J’espère que les débuts ne sont pas trop difficiles et que tu y trouves du plaisir. Le plaisir, c’est la clé de la persévérance.

Donne-moi de tes nouvelles.
Bisous.

Pierre-Yves

05 mai 2008

L'absence

Il me manque. C’est douloureux. J'ai vite pris goût à sa tendresse et à ses façons d'être toujours présent. Et le vide qui m’entoure me fait peur. Mais c’est souvent la peur et la douleur qui me font avancer. Et dans ces moments-là, l’écriture devient essentielle. Notez les maladresses, le style bancal. Je me débrouille mieux dans l’ironie et quand je me complais dans mes drames.

Ziggy,

La fin de ce qui semblait vouloir s’amorcer entre nous m’a fait mal. Mais, si je suis honnête avec moi-même, je crois que c’était pour le mieux. Depuis les tout débuts, j’étais inconfortable dans ce que nous vivions ensemble. Mais je ne voulais pas le voir. J’avais trop envie que ça marche entre nous et dans ce temps-là, je me ferme les yeux et je fonce. J’ai toujours le réflexe de penser que si j’en donne plus, les choses s’arrangeront.

J’ai quand même beaucoup aimé les moments que nous avons passés ensemble au cours des dernières semaines. J’ai bénéficié de ta douceur et de la constance de ta présence dans une période de ma vie où j’en avais particulièrement besoin. Ta façon de voir les choses, ton intransigeance, m’ont donné de l’élan pour amorcer des changements qui se tramaient en moi depuis longtemps. J’ai un peu l’impression d’être un autre. C’est encore un peu inconfortable, mais je crois que c’est pour le mieux. J’ai l’impression de savoir un peu plus ce que je veux et où je vais. Je tenais à te remercier pour tout ça. Tu m’as apporté beaucoup. Probablement plus que ce que j’ai pu t’apporter.

Nous vivons dans des univers complètement différents. Mais en même temps, nous partageons des intérêts que je ne partage avec aucun autre de mes amis. C’est pourquoi j’aimerais que l’on développe quelque chose sur d’autres bases. Je ne sais pas si je pourrais avoir une place dans ta vie. Je repense à ce que tu m’as dit sur ta façon de tourner les pages et ça me fait un peu peur. Mais si c’est ce que tu souhaites, je n’y peux rien. Malgré les apparences, je suis souvent plus à l’aise sur papier que dans la vraie vie, c’est pourquoi j’ai choisi de t’écrire.

Je t'embrasse.

21 décembre 2007

Les coulisses

Je me creuse les méninges pour concocter des histoires cohérentes, à partir de ma vie. Ce n’est pas toujours le matériel de départ le plus intéressant. Mon récit commençait avec une peine d’amour dévastatrice qui m’obligeait à faire face à une réalité que j’avais soigneusement mise à l’écart. C’est plutôt facile de raconter de vieux drames. Il y a immédiatement une tension, une émotion forte. Décrire le quotidien tout en le vivant, sans avoir trop de recul, est moins évident. Il n’est pas facile de créer des personnages qui ont une certaine consistance, tout en protégeant l’identité de ceux qui les ont inspirés. C’est encore plus complexe lorsque je sais que ces mêmes personnes liront peut-être ces notes. (Et comme j’ai une grande gueule, je ne peux m’empêcher de parler de mon blogue.) Je change des détails, je romance un peu, j’insiste sur les aspects les plus colorés. Tout en visant à rester fidèle à l’émotion du moment. Si j’avais à tout recommencer, je me dis parfois que ce blogue devrait être un secret. Mais en réalité, je préfère la transparence.

L'orgueil est un moteur. Il m’est arrivé de provoquer des évènements dans ma vie pour avoir quelque chose d’intéressant à raconter. J’ai souvent fait des efforts pour être à la hauteur de l’image que j’ai voulu donner de moi. Et je sors de ces épisodes grandi et transformé. Lorsque je relis de vieux billets, je réalise que je suis complètement ailleurs. C’est peut-être aussi d’avoir tant écrit qui me permet de mesurer le chemin parcouru.

J’ai repris confiance dans ma capacité à jouer avec les mots. Écrire avec régularité, en sachant chaque fois que l’on sera lu, est un exercice exigeant et formateur. J’espère avoir amélioré un peu mon style. Je voudrais simplifier mes phrases et mieux en maîtriser les effets. J’ai le don pour faire des phrases tarabiscotées. Et souvent, en cherchant à les améliorer, je les complique davantage. J’ai dû travailler les niveaux de langue pour être compris de tous les lecteurs, tout en restant fidèle à la réalité, aux expressions qui sont les miennes.

Et puis il y a eu vos mots, vos histoires. Elles m’ont nourri, inspiré, provoqué. Et toute la magie de l’écriture d’un blogue naît de cette interaction. C’est aussi ce qui oblige un carnet virtuel à ne jamais perdre de vue la vraie vie. Avec tout ce qu’elle comporte de détours, de beauté et de violence parfois. Même des commentaires comme celui de Maphto : « Qui voudrait d’un séropositif ? » me poussent à avancer. Sur le coup, je l’ai reçu comme une gifle. J’ai réagi violemment parce que longtemps, j’ai eu cette croyance en moi. Ma culpabilité, mon immense colère m’ont fait saboter des relations potentielles. Au fin fond de moi, je croyais que les choses devaient être ainsi. Je devrais expier, souffrir. La solitude était tout ce que je méritais. Son commentaire et la réponse que je tenais absolument à lui faire m’ont fait réaliser l’importance que certaines personnes ont eue dans mon parcours. Même si j’ai tendance à me complaire dans la noirceur et le drame, j’ai été aimé. Et cela est précieux. J’en ai voulu terriblement à cet ex dont je parlais au début de ce blogue. Celui qui m’a laissé pour un autre, plus jeune. Je lui en ai voulu au point de choisir d’effacer ces années de vie commune de ma mémoire. Mais je réalise aujourd’hui combien cette relation a été importante.

29 octobre 2007

Du vent

Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! »

Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue.

Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! »

Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir.

Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! »

Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… »

Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. »

Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère.

Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie.

Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité.

Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.

20 octobre 2007

Sourire



Je viens de me taper plus de 24 heures de travail en deux jours. Je suis brûlé. Elle, elle s’appelle Pascale Picard. C’est mon dernier coup de foudre. Je l’écoute en boucle quand je remonte le boulevard qui relie mon boulot à mon lit. Elle chante exactement les mots que je voudrais écrire. Voici une adaptation complètement libre de sa chanson Smilin’. (De l’album : Me, Myself and Us, Universal, 2007.)

Cette fois-ci, je n’y arriverai pas.
J’aperçois la foule qui grossit, tout autour de moi.
Et j’essaie de comprendre pourquoi je me sens si isolé.

J’ai des amis, mais j’ai si peu de temps pour eux.
J’ai ma maison, grande comme un mouchoir de poche.
J’ai mon copain, mais lui aussi est fatigué de m’entendre.

Je vois chaque jour qui se lève comme une montagne à franchir.
Chaque mot que j’écris me demande toutes mes forces.
Parfois, j’en ai vraiment assez de me raconter.
Mais c’est encore la seule chose à laquelle je peux m’accrocher.

Je sens, chaque fois, que je ne vais pas y arriver.
Mais je sais pourtant que rien de mieux ne pourrait m’arriver.
Alors, je me dis :

« Hey, garde ton sourire.
Ils ne veulent pas t’entendre te plaindre.
Tu sais que tu as de la chance ;
ta vie ne pourrait pas être plus excitante ! »
Alors, je continuerai de faire des mauvaises blagues.
Parce que toi, tu me crois fort.
C’est sûrement un peu pour ça que tu m’aimes.
Et moi, j’ai tellement besoin de toi. J’ai tellement besoin que tu m’admires.

De toutes mes forces, je me bats pour passer au travers.
Si tu savais combien j’essaie…

(…)

Mais pour aujourd’hui, s'il te plaît, ne compte pas sur moi.
J’ai du mal à poser un pied devant l’autre.
Ne me demande pas pourquoi, si tu ne veux pas que je te mente.
Mais ne t’en fais pas pour moi. C’est seulement un peu de fatigue.
Il ne faut pas t’inquiéter, car bientôt, je te le promets, je serai de retour.

Sourire, c’est ce que je veux parce que j’en ai assez de pleurnicher
J’ai vraiment de la chance.
Je fais exactement ce que j’ai toujours rêvé de faire !
Alors, je raconterai encore des mauvaises blagues.
Tu sais, il faut absolument que je sois fort.
C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour passer au travers.
Et aujourd’hui, c’est ce dont j’ai besoin. Sourire.

19 septembre 2007

Trois feuilles d'épinard dans un bol de soupe

C’était Marc au téléphone. Je n’avais pas eu de ces nouvelles depuis quelques mois. Il avait l’air de bonne humeur. Je lui demande s’il a reçu les résultats de ses tests.
— « Tu me demandes ça, comme ça, au téléphone ? »
— « Ben… Oui. »
— « Qu’est-ce que tu penses ? »
— « Que c’est négatif, c’est certain ! »

Il hésite un peu puis me raconte : « Je suis allé à la clinique avec mon ami. Le médecin est entré puis il a dit, tu sais Marc, j’ai pas de bonnes nouvelles pour toi… » Je reconnais ces mots. J’entends plus ou moins la suite. Heureusement qu’on est au téléphone parce qu’il y a de l’eau qui coule de mon menton. Je l’écoute en essayant de ne pas faire de bruit. Il me dit qu’il comprend maintenant ma bulle, il a passé la frontière. Il me raconte qu’il a traversé, depuis, des périodes d’apathie, de colère. Il éprouve même un certain soulagement. La peur l’a rongé pendant les semaines avant d’avoir les résultats.

Son copain lui a dit qu’il l’aime. Lui répond qu’il ne ressent plus rien, ni pour lui, ni pour personne. Il n’a plus de désir. Il préfèrerait le quitter. Que de toute façon, sa vie est finie. Qu’il n’a plus droit à un avenir. Il dit tout ça comme une boutade, le sourire dans la voix. Moi, je bredouille pour le contredire.

J’ai froid dans le dos. J’ai entendu, dans un bulletin d’information, que 28 personnes seraient diagnostiquées, cette semaine, au Québec seulement (sur une population d’environ sept millions). Je réalise que personne n’est à l’abri. Une ombre plane au-dessus de tous les gens que j’aime. Qui sera le prochain ? Je suis impuissant. Je ne peux rien faire. Il y a un cri qui gronde au fond de moi. Quand est-ce que ça va arrêter ? Je voudrais que ça arrête ! L’horreur de la maladie, l’attitude abominable de la société et la logique inhumaine des compagnies pharmaceutiques. J’essuie sur mes joues mes stupides larmes inutiles.

Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer ces jours-ci. L’adrénaline tourne à plein régime. The show must go on. J’ai posté des dizaines de curriculum vitae, j’épluche les journaux et je rôde sur les sites d’emploi. J’essaie de m’inventer une certaine discipline. J’y arrive, tant bien que mal.

J’ai toujours rêvé d’écrire pour un magazine. Ça y est. Les ententes sont signées. Je croule actuellement sous les commandes. (Les sujets ne sont pas tous intéressants, mais je prends ce qui passe.) Mes premiers textes paraîtront en mars 2008. J’aurai une chronique hebdomadaire sur le site Internet de la revue. Je dois trouver l’inspiration et me composer une bio en dix lignes pour me présenter aux lecteurs. Et il faut que je me botte le derrière parce que la date de tombée approche de jour en jour. Ai-je besoin de vous dire que je ne suis pas très productif ?

En fait, je déteste être travailleur autonome. Et le mot « détester » est faible. Mon père était fonctionnaire et du côté de mon grand-père paternel, on était notaire de pères en fils. La soif de routine et de stabilité est imprimée dans mes gènes. Je rêve d’une job steady comme d’un chum steady. L’aventure c’est pour les vacances. L’aventure c’est pour les autres. Encadrez-moi quelqu'un !

Hier, j’ai reçu un téléphone au sujet d’un poste sur lequel j’avais postulé au Jardin botanique. Le service des ressources humaines avait jugé que je n’avais pas l’expérience nécessaire, mais la directrice marketing avait entendu parler de moi et voulait me rencontrer. J’ai fait la meilleure entrevue d’embauche de toute ma vie. Je me suis épaté moi-même ; J’avais de l’assurance, j’étais détendu et je n’ai fait aucun faux pas. Je suis sorti de là sur un nuage. J’étais certain d’avoir le poste et je m’imaginais déjà me réinstaller dans une autre aile du bâtiment administratif. Mais le nuage s’est évanoui en 24 heures. C’est un candidat plus expérimenté qui a obtenu l’emploi.

Après l’entrevue, j’ai retrouvé Marc et on est allé luncher dans un vietnamien. Il avait l’air en pleine forme, souriant, gorgé de soleil. Il parlait sans arrêt, comme toujours, pendant que je faisais tourner les feuilles d’épinard dans mon bol de soupe.