14 février 2009

Never Gonna Give You Up

Je venais de terminer un billet larmoyant sur mes difficultés au travail. Je ne pouvais pas vraiment le publier. J’avais fait le tour des sites de recherche d’emploi. Je griffonnais sur un bout de papier ce qui pourrait devenir le design d’un blogue qui remplacerait celui-ci. Parce que j’ai parlé d’Amours, vertiges à tellement de monde que je ne peux plus rien écrire ici.

Et j’ai vu la lumière du téléphone clignoter, il y avait un message sur ma boîte vocale. Une dénommée Anne-Marie d’une grosse grosse grosse maison de production. Elle est tombée sur mon blogue horticole en faisant de la recherche. Ils sont en train de développer le concept d’une nouvelle émission de télé sur l’aménagement paysager, pour Canal Vie. Ils trouvent mon travail intéressant. Et ils veulent me rencontrer.

Je me suis mis à sauter et à crier. Oui, ça arrive. Parfois, je suis débile. J’ai jonglé avec des oranges. J’ai même essayé de marcher sur les mains. Mais je me suis écrasé sur le plancher et je me suis foulé un orteil.

Étendu sur mon lit, avec le téléphone :

Le cow-boy : Et puis toi, comment tu vas ?
Moi : Je cours comme un fou, il faudrait que les journées aient 36 heures...
Le cow-boy : ça, c’est un thème récurrent dans ta vie !

Hier soir, c’était le party de Saint-Valentin de la boîte où je travaille. Ça se passait dans un bar du village. Ma job c’était d’être cute, de sourire et de faire du PR. La musique était épouvantablement mauvaise. Il a fallu que je boive une quantité épouvantable d’alcool pour avoir l’air de vraiment m’amuser. Ça me dérangeait pas de faire du zèle. Mes collègues me trouvent drôle quand je suis ivre. Alors, ils se sont mis à me payer toute sorte de shooters. J’ai dansé sur une colonne de son et j’ai failli planter. Au moins, je n’ai pas enlevé mon t-shirt.

Un des directeurs, celui qui est cute, était au moins aussi saoul que moi. Pour un shooter, il a dansé sur la colonne d’en face. Plus tard dans la soirée, il m’a dit dans l’oreille : tu sais que j’ai vraiment plein d’admiration pour toi. Je sais pas comment un gars peut te résister... Surprise et boost soudain d’ego. Mes neurones baignant dans des vapeurs éthyliques, je n’ai pas su quoi dire, alors je me suis sauvé, rouge comme mon t-shirt. En me répétant : supérieur hiérarchique, en couple, chum plus gros que moi, code d'éthique, oublie ça. Et je suis retourné faire semblant de m’amuser sur la piste de danse. Rick Astley chantait Never Gonna Give You Up. Le directeur cute est venu me rejoindre et s’est mis à danser le continental. Il m’a dit : suis-moi, on va rire du DJ. J’ai essayé de suivre ses pas. Sans succès, c’est trop compliqué pour moi, le continental. Les petits blonds, le continental et l’alcool : mauvais mélange.

La soirée avançait. S, un de mes collègues s’est mordu les lèvres en voyant passer un gars assez grand, crâne rasé, petite barbe. Serviable, j’ai dit : Check-moi ben aller, j’vas te le présenter. Toute la soirée, j’avais fait ça, des présentations. J’ai traversé le bar d’un pas chancelant en marchant derrière le gars en question. Il s’est arrêté au bout du comptoir. Il avait une bouteille de Perrier dans la main. Je ne me souvenais plus où je m’en allais. Il m’a souri avec comme un hameçon dans le regard. J’ai souri. Je ne me souviens plus de la suite, sauf qu’on a trouvé une vielle banquette dans un coin sombre du bar et qu’on a fait du necking jusqu’à ce que mes lèvres soient en feu, il avait la barbe dure, et que je m’assomme sur l’accoudoir. Je me suis excusé 35 fois d’avoir trop bu. Il m’a donné un lift jusqu’à chez moi. Aujourd’hui, j’ai un épouvantable mal de bloc. J’ai trouvé son numéro de téléphone sur une page de mon agenda. Une écriture très droite.

Étendu sur mon lit, avec le téléphone :

Moi : Il a les yeux gris et il enseigne les mathématiques.
Le grand : Tu trouves pas que tu devrais prendre un break ?
Moi : C’est quoi ça un break ?

07 janvier 2009

La sérénité

Le lendemain, il m’a téléphoné à deux heures du matin. Visiblement, ça n’allait pas. Je lui avais dit qu’il pouvait m’appeler quand il le voulait, s’il avait envie de parler. Il tenait à me dire qu’il se sentait bien avec moi, qu’il voulait me connaître, qu’il fallait que l’on se revoie et qu’il avait peur. Il parlait beaucoup, avec un rythme qui ralentissait par moments. Quelques incohérences. Je lui ai demandé : « T’as bu combien de bière ? » « Je l’sais pas... » Le lendemain, j’étais au mariage de GP. Il a laissé deux messages sur mon répondeur, interminables parce qu’il répétait quatre fois la même chose, la diction empâtée. J’ai presque regretté de lui avoir acheté une bouteille de porto comme cadeau du Nouvel An. D’expérience, j’ai peur de l’alcool et de ceux qui sont sous son joug.

Quand j’étais petit, j’avais une tante et un oncle alcooliques. J’ai appris très tôt que sous l’emprise de l’alcool, les adultes n’ont plus de paroles. Ils mentent sans vergogne. Ils deviennent rapidement hargneux ou violents. Les vapeurs éthyliques leur voilent la vue et les mènent à l’égocentrisme. J’aime le bon vin en mangeant. Il m’arrive souvent de trop boire quand je sors avec des amis. L’alcool est un lubrifiant social auquel j’ai recours à l’occasion, pour rire et dépasser quelques barrières. J’avoue que lorsque je dois voir mes parents, je fais passer ces mauvais moments en enfilant quelques verres de Pineau des Charentes. J’ai toujours cinq ou six bières dans le frigo au cas où des visiteurs débarqueraient chez moi à l’improviste. J’ai même une réserve de bouteilles : rhum cubain, vodka, Baileys. Mais elles prennent la poussière dans le haut d’une armoire. Je ne les ouvre à peu près jamais. Je ne bois pas seul, je n’y trouve pas d’intérêt. Avec d’autres, j’aime qu’il y ait de l’acuité dans les discussions. J’aime être éveillé le matin, et profiter de ces heures où l’esprit est clair. J’aime la lumière neuve et l’odeur du café. J’aime avoir la fierté de déjouer mes inhibitions sans trop de béquilles. Je sais qu’il a un point où la liberté prend fin, et où commence la dépendance.

Des dépendances, j’en ai tout plein. Je les aurais toutes si je me laissais aller. Le blogue que vous avez devant les yeux est le résultat de l’une d’elle. Comme je n’arrive pas à me débarrasser de l’ensemble de mes dépendances, j’ai choisi celles qui me causent le moins de tort. Les heures perdues sur le Web sont inoffensives. Celles que je passe au gym sont même bénéfiques pour ma santé. Tout ce temps où je m’enferme dans ma bulle, le nez dans les livres, me fait grandir et me permet de mieux comprendre les autres et le sens qu’ils ont su donner à leurs vies.

Pour le moment (J’essaie de ne plus être présomptueux) pour le moment donc, j’ai l’impression qu’il a besoin de moi. Ce ne serait même pas une esquisse d’histoire d’amour, simplement une histoire d’entraide, un échange, en quelque sorte. Je n’en reviens pas que j’écrive ces mots sans que les cheveux me dressent sur la tête. Le romantisme et la quête d’absolu auraient-ils pris le bord ? J’ai fait un marathon de courriel où j’ai écrit, entre autres, à plusieurs hommes qui ont joué un rôle dans ces carnets. « Sérénité » c’est le mot que Mister Right a employé dans son courriel de bonne année. « J'ai souvent pensé à toi et espéré la sérénité de ce que je viens de lire. » C’est bien la première fois que l’on m’accole ce mot. Désormais, je n’ai plus d’attentes. Ça y est ! Je dois être vieux.

31 décembre 2008

Dernières heures

Comment lui dire ce que j’ai en tête ? En lui racontant, peut-être. Tout passe mieux par une histoire. C’était il y a deux semaines. Je ne sortais pas ce soir-là pour faire des rencontres. Juste pour clore en beauté ce long trimestre de travail avec des collègues. Et assommer la fatigue de bière cheap. Quand je l’ai aperçu, j’ai chuchoté au grand « regarde le t-shirt rouge, là-bas, tu devrais aller le voir. » « Pantoute ! C’est toi qu’il regarde ! » Effectivement, le gars en rouge ne m’a pas lâché des yeux de la soirée. C’est finalement moi qui suis allé lui parler. Je lui ai proposé une bière : il ne buvait pas. Je lui ai proposé de venir danser avec nous dans un autre club : il travaillait tôt le lendemain matin. Je lui ai proposé mon numéro de téléphone : il a accepté en souriant. Pas beaucoup d’initiatives, que je me suis dit ! Mais j’avais l’avantage de la bière, ça lui donne une excuse. Il m’a appelé dès le lendemain pour m’inviter à souper.

Quand on se voit, il parle beaucoup. De son ex, principalement, et des efforts qu’il a faits pour s’en remettre. Il ne me pose pas vraiment de question. Il fume cigarette sur cigarette. Lorsque le silence tombe entre nous, il sourit en disant que je l’intimide. Alors, c’est toujours moi qui fais les premiers pas. Je me penche au-dessus de lui et je l’embrasse. En quelque part, ça me convient, moi qui suis toujours le plus sauvage des deux. J’ai plus de facilité à entrer dans l’univers d’un autre que de le faire entrer dans le mien. Et les défis (impossible ?) m’ouvrent l’appétit, au risque de me brûler les ailes. Péché d’orgueil sûrement.

Dans la chambre à coucher, c’est une bombe. Et l’on pétarade de bonheur. Il y a eu un seul accroc lorsqu’il m’a sorti les arguments classiques du gars pour repousser le moment du condom. « je ne ferais pas ça avec n’importe qui... T’as pas à t’inquiéter, j’suis négatif puis je veux le rester... Laisse-toi aller... » (Là, j’avoue, il a perdu des points. Et moi ? Négatif ou positif, ça n’a pas d’importance ? Ça t’a pas traversé l’esprit ? Pour mon laisser-aller, on repassera !) Cette fois-là, il a frappé un mur : Avec ou rien ! Il a fait le bon choix et l’accroc a vite été oublié. Après l’amour, on a dormi toute la nuit en cuillère, la fenêtre ouverte, agrippés l’un à l’autre, malgré les rugissements des déneigeuses et le battement du techno du voisin.

Hier soir, on devait peut-être se voir, je suis rentré plus tard du gym et je ne l’ai pas appelé tout de suite. J’avais besoin d’un moment de solitude. Il l’a mal pris, a bu tout seul la bouteille qu’il avait achetée pour le souper. Je lui ai téléphoné dans la soirée. Il était triste et un peu ivre. Le temps des fêtes, il trouve ça difficile. Il a peur de tomber sur son ex le 31. Il n’a pas envie d’aller dans sa famille. Il s’attendait à ce que je l’appelle dans la journée. Comme je ne l’ai pas fait, il a eu peur que je le niaise.

«...de n'être pour toi qu'un jeu », « t-shirt rouge », « histoires d’ex... » : les impressions de déjà vu se démultiplient et forment un kaléidoscope.

J’aurais pu avoir un accident. Être aux soins intensifs ! Il ne s’est pas inquiété de moi. Il a peur que je le niaise, tout simplement ! Et il ne m’a pas appelé parce qu’il ne voulait pas me déranger. Et il m’a raconté encore une fois sa solitude. Les méchancetés que son ex lui a dit la dernière fois qu’ils se sont vus : « T’es un cave, tu feras jamais rien de bon dans la vie. » Je l’ai écouté, vaguement coupable de ne pas l’avoir appelé plus tôt, un peu avec pitié. Je suis une cruche que l’on remplit.

Le grand : Il se sert d’un toi comme rebound. Christ-moi ça là, tu suite !
Moi : Oui mais... la baise est vraiment bonne.

Il n’y a pas que le sexe dans la vie, je sais bien. Le sexe c’est overated. (C’est Une fille de shop qui l’a dit.) Mais, bon. Peut-être que pour lui, ce n’est qu’une relation de transition, il en faut. Je ne vois pas de mal à ça. Tant que les choses sont dites et que les échanges sont honnêtes. Mais pour être honnête, il faut être clair avec soi-même et je sais bien qu’il est confus. Je suis moi-même déboussolé dès je mords dans son épaule. Je dois laisser la chance au coureur. On ne se connaît pas encore vraiment. Peut-être que j’interprète tout ça tout croche. Peut-être que je ferais mieux de ne pas le revoir. Même si pour l’instant, je suis un prix de consolation, je pourrais aussi être la révélation de l’année. Non ! Ça fait un peu prétentieux. Avant la fin de 2008, on aura une bonne discussion. Et il ne reste que quelques heures.

Ce 468e billet, bourré de liens et de points d'exclamation, était le dernier de 2008. À l'année prochaine. Bonne année !

15 décembre 2008

Non rien

Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.

— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.

Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.

Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.

Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».



19 janvier 2008

Vendredi ou les Limbes



Sentir le stress qui s’alourdit. Se répéter que la semaine est presque terminée. Tenter de se concentrer dans l’atmosphère survoltée d’un casual Friday. Oublier les rires et les blagues stupides. Sentir ses paupières qui tombent. Regretter d’avoir mangé une poutine de la Banquise avec les collègues, tous assis en rond, par terre, sur le tapis du bureau. Sourire en voyant les gens renifler la curieuse odeur de friture laissée par notre pique-nique. Penser à cette remarque d’Alex : « Faudrait pas vomir sur le tapis, ils le lavent une fois par trente ans. Quoique ce serait peut-être la meilleure façon pour qu’ils le changent enfin. » Faire un dernier effort pour abattre le plus de travail avant 17 heures. Classer des dossiers. Se répéter que dans quelques heures, poindra la liberté. Marcher à grands pas vers le boulevard Saint-Joseph. N’avoir qu’une idée en tête : décrocher, perdre volontairement les pédales, sortir du cadre. Désirer les limbes plus que toute autre chose. Chercher des yeux le flou.

Écouter les messages sur le répondeur. Pester contre tous les contrats qui pleuvent en ce moment. Devoir se résoudre à les refuser parce qu’il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée, malgré la crainte que ces occasions ne se représentent plus. Jeter rageusement ses vêtements sur le plancher. Entrer sous la douche puis soigneusement se rhabiller en soi.

Voir lentement défiler les stations de métro. Se demander s’il est déjà passé minuit. Se reconnaître enfin dans la foule joyeuse. Regarder les sourires, les poses. S’agripper à sa bouteille et à la familiarité du barman qui apporte la bière sans rien me demander. Se laisser griser par les rythmes. Se vautrer d’obscurité. Vider les bouteilles, une après l’autre. Et s’apercevoir qu’il manque quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Ou quelque chose avec quelqu’un. Comprendre que même dans les limbes, on ne se défait pas de sa solitude.

Parler à un ange à la dérive. Répéter son prénom, Maximo. Prononcer Mahimo. Le regarder sourire lorsqu’il se moque de mon accent. S’approcher pour l’entendre me raconter qu’il vient du Nouveau-Brunswick et que là-bas, les gens n’ont pas d’accent. Lui dire qu’il est beau, Maximo. Observer ses lèvres qui s’agitent pour expliquer que ce n’est pas vrai. Que je suis le premier à l’affirmer. Lui répliquer qu’il est menteur. Fixer son regard amusé et se baigner dans la bulle de douceur qui l’entoure. Frôler la tendresse de sa peau. Aimer ses yeux, pour un instant. Le laisser s’éloigner, s’élever vers un autre ciel, à la recherche du sommeil. Errer dans la pénombre hivernale en quête de quelques miettes d’attention. Fouiller la nuit du regard dans l’espoir d’y découvrir quelques degrés de chaleur.

Calculer le pourboire avec l’esprit embrouillé. Sortir la monnaie du fond de sa poche. Payer le chauffeur de taxi ukrainien et se retrouver sur le trottoir. Marcher dans la neige avec un mauvais goût dans la bouche. S’étonner qu’il soit déjà 6 heures 45. Sentir cette furieuse envie de fuir encore, alors que la nuit est bel et bien terminée et que le corps, lui, n’en peut plus. Se cacher les yeux sous la couette pour ne plus voir le jour qui se lève.


Le titre de cette note est inspiré d'un roman de Michel Tournier : Vendredi ou les Limbes du Pacifique
La musique est empruntée chez Night Crawler (le genre de note trop belle, que l’on n’ose pas commenter ) : The Strokes, You only live once

02 janvier 2008

Réveillon

Aux petites heures du matin, un homme pousse un large balai sur le plancher de danse déserté. Dans la poussière qui roule contre les soies apparaissent des serpentins, des éclats de paillettes et des trompettes de carton. Il y a, sur les tables, une pellicule collante au parfum de vodka, de tia-maria ou de jus de canneberge. Sur le dossier d’une chaise, un nœud papillon défait a été oublié.

Je suis arrivé au tout début de la soirée et il y avait déjà beaucoup de monde. Et la pauvre fille du vestiaire avait l’air débordée. En fait, tout le personnel du bar était désorganisé. Dans l’escalier, je me suis retrouvé coincé parmi un groupe d’inconnus qui avaient déjà acheté leurs billets. Quelques minutes plus tard, j’étais à l’intérieur sans avoir payé mon entrée. J’ai retrouvé Thomas et on a porté un premier toast à l’année qui s’achevait. Il y avait vraiment de curieux spécimens sur la piste de danse. Une femme un peu grano avec une longue jupe fleurie. Une autre, habillée comme dans les années 60s, un sosie de Jackie Kennedy. Il y avait un gros monsieur avec une moustache et un nœud papillon. Heureusement, à mesure que la soirée avançait, la clientèle rajeunissait et se diversifiait. Un couple d’amis de Thomas, F et E, sont venus nous rejoindre.

Le beau Karim était là. Toujours aussi métrosexuel (indéfinissable). Thomas est allé lui parler longuement. Puis il est allé danser et s’est mis à draguer un grand machin de six pieds. Quelques minutes plus tard, Thomas et machin s’embrassaient au fond de la piste de danse. Je me suis retrouvé à côté de Karim qui m’a raconté que son genre de fille, c’était les brunes avec de gros seins. Qu’il est con ! Mais qu’il est beau ! Il s’est penché vers moi et m’a soufflé à l’oreille : « Tu vois la fille avec une robe noire, là-bas, elle, elle est vraiment belle. » J’ai regardé la fille, il avait raison, elle était jolie. J’ai souri et je me suis lancé sur la piste de danse.

« Excuse-moi, je ne veux vraiment pas t’importuner, j’ai un peu trop bu. Mais j’aimerais vraiment ça, te présenter un de mes amis. Tu vas voir, il est super gentil. Tu t’appelles comment ? » Elle s’appelait Alexandra. J’ai accroché Karim par le bras et j’ai fait les présentations. Puis je me suis éclipsé avec un clin d’œil au beau Brummel. La belle aurait pu m’envoyer promener, mais elle était plutôt sympathique. En m’éloignant, je l’ai vu lui faire un demi-sourire et lui serrer la main.

Thomas a disparu avec le grand machin, je crois qu’ils sont partis dans les toilettes. Décidément, c’est chic ! F et E sont sur ma gauche et se roule une pelle. Depuis le début de la soirée, on s’est échangé environ quatre mots. Mais c’est trois de plus que la dernière fois où je les ai rencontré. Le maître de cérémonie commence le décompte. « 10, 9, 8… » Je prends une grande lampée de boréale rousse. « 4, 3, 2, 1, Bonne année ! » Je regarde les gens qui s’embrassent.

Sur ma droite, une grande blonde me sourit : « Qu’est ce que tu fais tout seul un 31 décembre ? »
« Non, mais j’suis avec des amis… Ils sont juste là, sur la piste de danse. Euh, non, en fait, je les vois plus. » Elle s’appelle Stéphanie. Ses collègues de bureau l’ont entraîné ici. Et elle a croisé par hasard une de ces amies d’enfance. « C’est incroyable, comment le monde est petit. Tu sais, les six degrés de séparation… ». Six degrés c’est si peu, mais si souvent infranchissable. Elle trouve que la clientèle est vraiment spéciale. Moi, les danseurs me font sourire. Je sens le besoin de préciser : « Tu sais que je suis gai ? »
« Je te cruise pas là, viens danser. »
Ses amis s’en vont dans un autre bar.
« Déjà ? » Elle me laisse sa carte d'affaires : « On pourrait aller au cinéma, un de ces quatre. »
« Sûr. » Je lui fais la bise. Elle est vraiment belle.

Karim est revenu se poster à mes côtés. Ça n’a pas l’air d’avoir marché avec Alexandra, il n’a rien trouvé d’intelligent à lui raconter. Mais il est tout sourire. Il me serre l’épaule en disant : « Toi, en tout cas, t’es un vrai ami pour moi. » Je lève mon verre et on trinque.

Je danse sous les lumières multicolores qui pendouillent du plafond. Je m’arrête un moment pour retirer ma veste et la déposer sur une chaise. On me tape sur l’épaule, c’est Alexandra. « Viens », qu’elle me dit « on va jaser. » Et elle m’entraîne vers les fauteuils, au fond de la salle. « Loin des hauts parleurs, on s’entendra mieux. Je suis désolé, mais ton ami, il n’est vraiment pas mon genre. » J’ai ri, un peu gêné : « Ah ben, je comprends ça… Mais y’est tellement cute… Je fantasme sur lui… qui fantasme sur toi : Christ que c’est compliqué, la vie ! »
« Ouais. » Elle rit à son tour. On parle de nos vies, de la course aux piges. Elle va m’ajouter dans ses amis sur facebook. J’hais ça, facebook. Mais je souris.

Mille solitudes pour une nuit, réunies. Encore plus criantes au seuil d’un changement d’année qui nous rappelle que le temps nous file entre les doigts. Et que rien ne pourra le retenir. J’ai ignoré les taxis qui maraudaient sur les rues glacées. J’ai marché jusque chez moi en poussant de mes pieds la neige folle. Le ciel était noir et sans étoiles. Il faisait froid, mais avancer à grands pas me faisait du bien. Je pensais à Karim, à Stéphanie, à Alexandra, à Thomas. Et à tous ceux qui défilent dans ma vie et dans les histoires que je raconte ici. Le vent soulevait la poudrerie et effaçait les traces, derrière moi. Mes pas ne laissent aucun sillage. Christ que c’est compliqué, la vie !

11 octobre 2007

La chute III

Ce billet est la suite des notes suivantes :
La chute publiée le 3 octobre 2007
La chute II publiée le 9 octobre 2007.

C'était le 11 novembre 1996. Le ciel était nuageux quand je me suis réveillé. Mais il était plus clair que mes idées. Les murs se sont mis à se pencher vers moi, lorsque j’ai voulu sortir du lit. Chaque fibre de mon corps était encore imbibée par l’alcool de la veille. J’ai renoncé à bouger et j’ai végété tout l’après-midi. J’ai fixé le plafond et la lumière de fin de journée qui barbouillait le store. Au cours des quatre derniers jours, je n’avais presque rien avalé. Je n’avais dessaoulé que quelques heures. Lorsque le soleil a disparu, je me suis levé, courbaturé, et j’ai sorti ma planche et mon fer à repasser. Il fallait que je repasse une chemise. Celle-ci ferait l’affaire. C’était un lundi. Lundi, c’était le soir du Passeport, rue Saint-Denis. En fin de soirée, je devais y retrouver Joe et son chum Sébastien.

Le bar était tout noir et les habitués semblaient se vêtir de la même couleur par mimétisme. Il y avait dans notre cercle, la rousse Martina, comédienne qui n’avait jamais pu percer, Joe et son éternel sourire de Latin, Sébastien et un de ses amis. Martina me l’avait présenté, mais il ne me plaisait vraiment pas. Pour reprendre l’expression de Martina, il était très « troisième acte » : affecté et prétentieux. Je ne lui ai pas parlé beaucoup. Je crois que j’ai dansé sur du Niagara. Sébastien nous a fait découvrir toutes sortes d’alcool et de nouveaux drinks. Le dernier verre dont je me souviens était une liqueur à base d’herbes, le Jägermeister. Puis le noir du bar a occupé toute la place et mes souvenirs de la soirée se sont évanouis.

Je me souviens du froid lorsque l’on est sorti sur Saint-Denis. Je me souviens aussi qu’on avait du mal à suivre le trottoir. Heureusement, on était quatre et on pouvait s’appuyer les uns sur les autres. Martina était partie un peu plus tôt. Il y avait Joe qui n’arrêtait pas de rire, Sébastien, moi et l’autre gars. Il a fallu se reprendre à trois fois pour escalader l’escalier qui menait à l’appartement de Sébastien. Il habitait à quelques mètres du Passeport. À l’intérieur, un second escalier grimpait vers le troisième. Heureusement, la salle de bain était tout près de l’entrée. Aussitôt arrivé en haut, j’ai été pris d’une furieuse envie de vomir.

Je m’accrochais à la céramique du bol de toilette. Sébastien et Joe sont disparus dans l’une des chambres. L’autre s’est assis à côté de moi dans la salle de bain. Il a pris une débarbouillette blanche, l’a mouillé d’eau froide et me l’a posée sur ma nuque. J’avais du mal à articuler, mais je tenais à le remercier : « Han, t’es… t’es fin, t’es fin. » Les spasmes de mon estomac ne me permettaient pas d’élaborer. J’ai posé ma tête sur le siège de toilette. J’avais enfin l’estomac vide. Il m’a aidé à me relever et m’a transporté vers le fond de l’appartement. Dans un coin de la cuisine, il y avait un futon ouvert couvert d’un simple drap blanc. Je me suis affalé sur le matelas.

Il a entrepris avec difficulté de me déshabiller. Des courants d’alcool me parcouraient le cerveau et je ricanais de ses efforts. Je me suis retrouvé en sous-vêtements. J’essayais de parler, mais c’était décousu. Je fermais les yeux parce que la pièce tanguait d’une façon vraiment désagréable. J’avais le corps complètement amorphe, lourd comme un sac de sable. Mais mes boxers Calvin Klein laissait paraître une érection à tout casser.

J’avais un peu de mal à respirer. Il s’était déshabillé et se penchait déjà au-dessus de moi, à califourchon sur ma taille. Puis j’ai senti la chaleur de son corps. J’ai fait un effort pour rassembler ce qui me restait de concentration et pour articuler : — « Qu’est-ce… qu’est… Que. Qu’est-ce que tu fais là, là. Toi. Attends, je… Qu’est-ce que… faut que tu me mettes un condom, là… qu’est-ce… »
— « Laisse faire, là. Juste deux minutes. J’vais m’enlever tout de suite… Juste un peu. »
— « Qu’est-ce que… non, je… »
J’ai cessé de parler pour respirer un peu. Je tentais de mettre de l’ordre dans mes idées chaotiques. Je me souviens de mon monologue intérieur, pendant qu’il bougeait au-dessus de moi :
« Toute, toute façon, y’est sûrement safe… Voyons, c’est un ami de Sébastien. Sébas, il est vraiment cool. Puis… s’il savait qu’il y avait le moindre risque, il ne ferait jamais ça… Moi, moi, je ne ferais jamais ça à personne. C’est sûr… c’est pas dangereux. Deux minutes, qu’y a dit, de toute façon, juste deux minutes… »
Réfléchir me demandait de gros efforts, j’avais mal partout. J’aurais voulu disparaître, qu’il n’y ait plus jamais de matins. Je me haïssais d’être là comme un pantin inanimé. J’étais fatigué. Le monologue se poursuivait :
« Je sais, moi, qu’il n’y a pas aucun danger pour lui… Je sais. C’est sûrement correct. Non ? Tout est correct. P’is si y’avait pas été là, je serai encore sur le plancher de la salle de bain… J’aurais passé la nuit là… »
Les vagues de nausée alternaient avec des courts-circuits de colère et des passages d’indifférence totale
« Puis… Dans le fond, là. Je m’en câlisse. J’aurais dû boire un peu plus, juste un peu plus. j’aurais dû… J’m’en câlisse. »
Il ne s’est pas arrêté après deux minutes. Le noir est revenu et a pris toute la place.


Quand j’ai ouvert les yeux, c’était le matin. Je ne savais pas où je me trouvais. Deux filles ramassaient des trucs avant d’aller travailler sans s’occuper de moi. J’étais flambant nu et j’avais froid. J’ai tiré le drap pour me couvrir. Cela a suffi pour me donner un haut-le-cœur. Je suis resté immobile jusqu’à ce qu’elles partent. Sur une table, près du futon, il y avait un post-it avec un numéro de téléphone et trois mots : « Appelle-moi, Stéphane. »

(À suivre…)

09 octobre 2007

La chute II

Ce billet est la suite de la note La chute publiée le 3 octobre 2007.


Quand les souvenirs se mettent à débouler, je n’ai d’autres choix que de laisser aller les choses. Les feuilles mortes remplissent l’air comme une pluie sèche et dorée. Mais cet automne, la douceur du spectacle ne m’atteint pas. Remuer les souvenirs me rend inquiet. Et des années de galère m’ont appris qu’il vaut toujours mieux aller à la rencontre des vieilles douleurs pour les liquider.

C’était un tout petit bureau de la rue Roy, pas loin de La Main. Elle était blonde et n’avait que quelques années de plus que moi. Elle me regardait avec attention. Moi, je me demandais ce que je faisais là. Je ne sais pas d’où m’était venue cette idée de m’engager dans une psychothérapie. Je me tenais très droit sur mon fauteuil, fermé comme une huître. Avant de commencer, je lui avais lancé : — « Il faut que je vous dise que je suis gai. Si vous avez un problème avec ça, dites-le tout de suite parce que… » Elle avait réprimé un sourire et m’avait assuré qu’elle n’avait aucun problème avec ça.

Heureusement, elle était douée pour l’écoute. J’avais une vingtaine d’années de silence à traverser pour me rendre jusqu’à elle. Petit à petit, elle a su m’apprivoiser. Et à force de parler, ma vie semblait s’ordonner et j’y voyais plus clair. Après chaque rencontre, je sortais de son bureau anxieux en regardant le ciel. Mon armure se fissurait un peu plus chaque jour. Je respirais à petite bouffée parce que l’air me brûlait les poumons. Il fallait lui faire confiance. Il fallait continuer d’avancer.

Je lui avais parlé de Philippe, que j’avais rencontré une semaine auparavant. Au début d’une séance, elle m’avait demandé : — « Et puis, avec ce garçon, comment ça va ? » Des images de nos moments me sont passées par la tête. Moi qui avais toujours pris soin de garder le contrôle, je me suis fait surprendre. La réponse était évidente et me paraissait terrifiante. — « Ça va bien. » Je l’ai regardé comme si j’avais dit quelque chose de terrible et que le sol se dérobait sous mes pieds. Sans que j’y comprenne rien, des larmes animales me sont montées par la gorge. Pendant toute l’heure qui a suivi, j’ai sangloté, plié en deux sur ma chaise. Je n’ai pas pu prononcer un seul mot de la séance.

J’ai du mal à nommer le sentiment démesuré qui me traversait alors. Je ne saurais pas dire ce sur quoi je pleurais. Peut-être des années de solitude aride, masquées par des relations de surface. Je pleurais toute la souffrance qui était ma vie. Et toute la peur que j’avais de perdre cette amorce de complicité que je n’avais jamais connue ailleurs. Je pleurais l’absence d’un père, l’abandon d’une mère. Je pleurais les amitiés disparues. Elle me regardait avec un sourire un peu triste. Et mes larmes ne semblaient pas vouloir s’arrêter. J’ai caché mon visage décomposé entre mes mains.

Au fil des semaines, j’ai retrouvé la parole. J’ai parlé, parlé sans arrêt. Je me suis vu à travers ces yeux, pas aussi mauvais que je le croyais. J’ai entrevu qui je pourrais être sous des mètres de décombres, de pierre, de béton et d’acier. Puis, le moment de la fin est venu. Elle m’a dit qu’elle était fière. Qu’elle avait l’impression de m’avoir vu naître et de m’avoir accompagné dans un tournant de ma vie. Ses yeux se sont mouillés, à leur tour. Je me sentais curieusement mal à l'aise. J’ai repris instantanément mon contrôle. Un homme, ça ne pleure pas. Je suis parti de là, secoué par des vagues de colère. J’avais ouvert la boîte de Pandore. Désormais, j’allais devoir côtoyer mes tempêtes. Je cherchais ma carapace et elle avait disparu. J’avais l’impression d’avoir été floué. Et je me répétais que tout était faux, complètement faux. J’avais payé quelqu’un pour m’écouter parce que personne au monde ne l’aurait fait gratuitement. C’était méprisable. J’étais méprisable. Je lui en voulais. Je m’en voulais de m’être fait avoir. Ce ne serait qu’une déception de plus à ajouter à ma collection.

Je crois que c’était un jeudi. Jusqu’à minuit, l’alcool était gratuit aux Sisters, un bar lesbien qui occupait le deuxième étage de la Station C. Le beau Mathieu y travaillait comme barman. Avec Joe, on allait souvent profiter du bar open pour se saouler à peu de frais avant de faire la tournée des autres bars. J’avais bien l’intention d’être saoul mort, avant minuit.


(à suivre très bientôt)

03 octobre 2007

La chute

Max vient de partir. Je me retrouve seul au comptoir pour les dernières heures qui précèdent la fermeture du Jardin. C’est étrange de travailler le soir dans un lieu désert. Bien que j’aie le corps immobile, mon esprit vagabonde librement. Je ne sais pas si c’est parce que la nuit tombe de plus en plus vite, ou parce que la fraîcheur de l’automne s’insinue sous les vêtements, mais les souvenirs me ramènent entre des draps, très loin dans le temps…

Il s’appelait Philippe. C’est le premier homme qui m’a marqué aux fers rouges. Un amour gauche et explosif qui mettait violemment à nu mes failles les plus archaïques. Peut-être que je ne devrais pas nommer ce sentiment « amour ». Il y avait entre nous un lien presque fraternel. Il était mon jumeau, mon reflet idéalisé. Je l’avais croisé à la fermeture d’un bar. Il me précédait dans la file qui s’était formée devant le vestiaire. Il s’est retourné et m’a lancé : — « Ça finit toujours plus vite qu’on pense ! » Ça m’a fait sourire. Nous avons marché parmi la foule des noctambules, en direction de Saint-Denis. J’ai repris mon sérieux sur le coin de la rue. — « Invite-moi s’il te plaît. Je ne veux pas dormir seul. »

La complicité qui nous unissait devint férocement exclusive. Beaucoup plus proche d’une amitié enfantine que d’une relation de couple. D’ailleurs, nos moments les plus forts étaient ces discussions enflammées sur l’oreiller. On échangeait sur tout ce qui nous passionnait, mon épaule contre la sienne. Mes idées s’emballaient et le sommeil arrivait sans crier gare. Quelquefois, on se réveillait sur le rire de la veille et la discussion reprenait, sous le jour nouveau, comme si la nuit n’avait jamais existé.

On venait tout juste de passer la mi-vingtaine. Il avait grandi dans le Bas-du-Fleuve et tout comme moi, il avait l’imagination débridée, et la romance facile. On parlait de cinéma et de littérature en passant d’un toit à un autre au-dessus des lumières d’Hochelaga. Au loin, les lueurs du pont blanchissaient la brume et l’ombre de la montagne se découpait sur le ciel phosphorescent. Dans le café où j’étais serveur, il avait gravé un message codé sur le mur de la salle de bain. J’avais écrit ces vers pour lui, juste en dessous. Il m’attendait dans la ruelle, un bouquet de fleurs sur le bras. Puis j’allais le reconduire à l’arrêt d’autobus et on communiquait en signe par la fenêtre pendant que l’autobus s’éloignait du trottoir et remontait vers le Plateau.

À ses côtés, pendant un court instant, j’ai eu l’impression d’être arrivé où j’avais toujours voulu être. Et quand l’histoire s’est terminée, quelques mois plus tard, j’y ai perdu tout un pan de mon âme. Personne ne semblait s’en apercevoir, mais un tremblement de terre secouait la ville. L’air était devenu irrespirable. J’ai marché, les jambes raides, en frappant le béton à chaque pas. Je suis allé me percher sur l’escalier en colimaçon qui surplombait la ruelle, derrière chez moi. Et je me suis mis à trembler à mon tour, les mains agrippées à la rampe. Des fissures ont parcouru mon corps pétrifié, jusqu’au fond de mon ventre. Et j’ai accouché d’un long cri étranglé.

Les mois qui ont suivi, je me suis engagé dans une lente dégringolade. Toutes les nuits que je n’avais pas vu passer se sont abattues sur mes jours. Une idée noire implacable occupait toute ma conscience. Ma vie était terminée. Et pour fêter l’enterrement de ma naïveté, je me suis mis à boire. À la fermeture des bars, on me voyait titubant sur Sainte-Catherine en pleurant, accroché à une copine, ou me tenant la tête sur le bord du trottoir. Je vomissais dans le coin d’un terrain vague puis j’éclatais d’un rire sonore. Je repartais ensuite en quête de n’importe quel débit de boisson clandestin. Je m’acoquinais avec les junkies. Je cherchais le trouble. Mais être saoul tous les soirs ne suffisait pas à apaiser le mal qui me rongeait. La faille s’élargissait sans cesse et devenait un gouffre monstrueux. Moi, je m’y enfonçais, sans me débattre…


(à suivre, un de ces quatre...)

08 août 2007

El poblano

L’histoire qui suit à des airs de déjà vu, pathétiques pour certains, ou carrément pathologiques. À vous d’en juger.




Après le concert de Pierre Lapointe, dimanche soir, je descends la Sainte-Catherine vers l’Est. Il est 23h30, les Francofolies et le festival Divers-Cité sont terminés. Il n’y a plus de musique sur les places publiques, mais il y a des gens partout. Les rues ne sont pas fermées à la circulation, mais des centaines de personnes ont envahi toute la largeur de la chaussée. Les enfants jouent au soccer avec les gobelets de bières qui jonchent le sol. Les policiers sont tous partis dormir. Chacun y va de son commentaire sur la soirée. Quelques taxis, pris dans la foule, klaxonnent pour se frayer un chemin, mais personne ne s’en occupe. Pour un court moment, la ville appartient aux humains. La nuit est douce et je n’ai pas envie d’aller dormir.

J’entre au Parking. La musique y est excellente. Dense, colorée, électrique. La clientèle bigarrée est dominée par les monsieur-muscles qui sont encore sur leur buzz d’ecstasy de la veille. Il y a du monde de tous les âges. Beaucoup de filles. Je suis étonné de voir quelques filles qui portent le hidjab.

(Note : Pour les musulmans qui passeraient par ici : Le Parking est un Bar gai, un débit de boisson alcoolisée qui accueille une clientèle homosexuelle. L’homosexualité n’y est pas tolérée, mais valorisée et célébrée. Et bien qu’on puisse y trouver tous les psychotropes disponibles actuellement sur le marché noir, de la marijuana au GHB, en passant par la coke, l’alcool est encore la substance qui domine ! Qu’il en soit ainsi, Inch Allah ! )

À ma connaissance, la religion musulmane condamne l’homosexualité d’une façon assez violente, et un commentateur m’a déjà écrit ici que je m’abaissais au rang d’un animal en buvant de l’alcool. Ça ne me rend pas très tolérant. Mais bon, les Montréalais ont une immense croix qui domine la ville sur le Mont Royal et on n'est pas plus catholiques pour autant. Peut-être que le hidjab est la nouvelle mode chez les lesbiennes montréalaises.

J’ai bu trois Belle Gueule rousses. J’ai sautillé sur du B-52’s. Sur la piste de danse, il y avait une fille qui souriait tellement que j’ai pensé qu’elle allait mordre. Je m’emmerde un peu. Les monsieurs-muscles, en fin de trip d’ecstasy, sont des gens très ennuyants. Je m’appuie sur le comptoir et je regarde les quelques danseurs qui s’éclatent. Il y a un garçon brun, pas très grand, qui me jette un œil de son regard sombre. Il porte un t-shirt orange. Les mouches et les pucerons sont attirés par le jaune. Moi, je suis un animal qui boit de l’alcool et je suis attiré par l’orange. Allez savoir pourquoi !

Je ne peux pas m’empêcher de le regarder, juste pour voir l’effet que j’aurais sur lui. Il mord à l’hameçon. Ça m’amuse. Je le fixe avec plus d’insistance. Pas subtil pour deux cennes, je lui détaille de haut en bas, le plan américain. L’alcool a annihilé mes inhibitions et mon ego explose littéralement quand il s’approche, après 3 minutes. Il se présente, me raconte qu’il vient de Puebla, une ville du Mexique, pas très loin de Mexico.

Il est en voyage à Montréal. (C’est parfait, pas de trouble en vue !) Il rêve d’immigrer ici. (Merde. Là, ça se gâte.) Il a 22 ans. (22 ? Non, mais je suis quand même pas pédophile ! Je lui donnais au moins trente.) Il dit qu’il va m’apprendre l’espagnol. (Por supuesto, que je me dis. Comment je vais faire pour m’en débarrasser ?) Il boit de la bière Boris, une toute petite bouteille. On dirait de la bière de poupée. Il m’entraîne sur la piste de danse. On est maintenant assez intime pour qu’il se permette de détacher les deux premiers boutons de ma chemise. Il est hébergé dans une résidence universitaire, un genre de dortoir à Sainte-Anne-de-Bellevue, à l’autre bout de l’île. Je n’ai pas trop envie de le ramener chez moi. Est-ce mon taux d’alcoolémie qui redescend ? En fait, si je pouvais m’éclipser subrepticement, je le ferais. Mais lorsque l’occasion se présente, la culpabilité m’empêche de le faire. Je suis quand même pas salaud à ce point.

Je marche avec lui jusqu’à l’arrêt d’autobus. Je prétexte la fatigue, un abus d’alcool, des montagnes de travail à faire : du grand n’importe quoi. « Tou mé laisse comme ça ? », qu’il me dit en battant des cils avec des airs de martyrs canadiens. « Ben… oui ! T’es un grand garçon, t’es capable de rentrer tout seul ! Si on s’était pas rencontré, tu serais rentré comment ? » Je me laisse convaincre de lui donner mon numéro de téléphone. Le prix à payer pour pouvoir m’en aller, vite fait. Je l’embrasse et je m’en traverse la rue. Ciao.

Le lendemain, j’ai un mal de bloc terrible. Je me fais réveiller par des témoins de Jéhovah. Pour ne pas que je leur claque la porte au nez, ils font faire leur boniment par un déficient intellectuel. Ils avaient aussi apporté un obèse, mais celui-ci n’a pas pu monter mon escalier. Il est appuyé sur la rampe et reprend son souffle. (Il n’utilise pas encore d’animaux, la SPCA ne les laisserait pas faire.) Je jette un œil mauvais au ver de terre qui accompagne l’handicapé et j’explique tout doucement au garçon que la fin du monde, ça ne m’in-té-res-se-pas. Le déficient intellectuel, la larve qui l’escorte, et l’obèse s’éloignent en clopinant. Le tonnerre est menaçant et fait trembler les murs de l’appartement. Je retombe dans mon lit. Des pluies torrentielles s’abattent sur la ville. Le téléphone se met à sonner. Moi, je gémis et je me cache la tête sous mon oreiller.

Trame sonore : Esa banda en dub, Nortec Collective (featuring Calexico), Tiré de l’album Tijuana Sessions (2006)

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