20 novembre 2009
Déboires #416
Ce gars-là, je l’avais remarqué au gym. Sans trop y porter attention parce qu’il semblait s’entraîner très sérieusement et que moi, les monsieurs muscle… Assez joli, le type méditerranéen, la quarantaine, bâti. Mais il n’était pas trop souriant. À un moment donné, j’ai eu à lui parler, je voulais savoir s’il avait terminé d’une machine, ça m’intimidait complètement. Il s’est tout de suite métamorphosé et m’a fait un large sourire. À partir de ce moment là, je l’ai trouvé full sympathique. Il avait, en plus, une belle voix grave et un accent français qui ajoutait au charme de l’ensemble. J’aime les accents, bon. Ça en est resté là.
Depuis, on se disait bonjour quand on se croisait. Mais je savais qu’il était « parlable ». Je commençais juste à travailler pour Zorro & Co. C’était l’une des premières fois que j’intervenais dans un sauna. J’avais un superviseur qui m’observait et qui me faisait remarquer que je n’étais pas assez proactif. Il fallait que je me pousse un peu plus pour initier le contact avec les hommes qui circulaient. J’ai pris une grande respiration. Et je me suis dit que, tant qu’à être proactif, aussi bien être proactif avec un gars cute. J’ai spotté un musclé en serviette et je lui ai demandé comment se passait sa soirée. C’est juste à ce moment-là que je l’ai reconnu : c’était le gars du gym. La petite serviette blanche qu’il portait autour de la taille lui allait vraiment, mais vraiment très bien. Il a tout de suite retrouvé son sourire irrésistible et on s’est mis à discuter de tout et de rien puis de nos emplois respectifs.
Il est agent de bord pour British Airways, je crois. Il m’a posé des questions sur mon travail à Zorro & Co. Je me suis dit que le superviseur allait me laisser en paix et que je joignais l’utile à l’agréable. J’ai parlé du travail d’éducation et de prévention que l’on fait dans les milieux gais. Nous avons parlé du VIH et du tabou qui l’entoure dans la communauté. Ses sourires, ses yeux gourmands, l’ensemble de sa personne, en fait, avaient un drôle d’effet sur moi. On a glissé, sans trop sans que je m’en rende compte, dans un rapport de séduction. Il m’avait dit qu’il m’avait toujours trouvé charmant, mais qu’il n’avait jamais osé me parler. Il m’a parlé de sa peur du virus. Il s’est mis à me raconter qu’il avait rencontré récemment plusieurs hommes séropositifs, qu’il avait tenté des relations amoureuses, que ça ne fonctionnait pas. Il m’a dit qu’il était incapable d’oublier la présence du virus, que, pour lui, cette idée tuait le désir. Il se sentait mal avec ça, ne voulait pas que les gars se sentent rejetés, mais bon, il n’était pas capable. Je l’ai écouté un bon moment là-dessus. C’est ma job. Je lui ai dit que c’est normal d’avoir peur et que la peur est souvent garante de la sécurité, que si on se protège les risques sont vraiment très faibles, mais que la peur ce n’est pas rationnel.
Et puis, il s’arrête et me demande : mais toi, t’es séropositif ? Habituellement, je ne réponds pas aux questions qui me concernent. Ce n’est pas pertinent. Je fais une pirouette et je ramène la conversation sur mon interlocuteur. Mais à ce moment-là, je ne sais pas, je ne m’y attendais pas et je n’ai rien trouvé d’intelligent et de naturel pour détourner la conversation. J’ai juste dit : oui.
Un petit nuage de malaise a passé pendant quelques secondes. Puis j’ai rajouté : mais tu sais, je respecte ton opinion et puis je comprends très bien que l’on puisse avoir peur. La peur comme le désir sont des choses qu’on ne contrôle pas. À chacun de faire ses choix pour se sentir confortable. Ce n’est pas toujours facile à annoncer, mais le gars séropositif qui te l’annonce doit aussi comprendre ta réaction et ne pas le prendre personnel. À son tour, il a aussi pédalé pour dissiper le malaise et il a ajouté : ça change rien au fait que je te trouve absolument charmant. Mais l’élan du début était un peu brisé et je me suis dit que mon superviseur était sur le point de me dire d’être proactif sur le dos de quelqu’un d’autre. J’avais suffisamment de matériel pour écrire mon rapport. Je lui ai dit que nous serions là jusqu’à 21h, s’il avait des questions, et je lui ai souhaité une bonne soirée. Il est disparu dans la noirceur du sauna. Environ 20 minutes, plus tard, je remplissais des formulaires. Il est repassé près de moi, son manteau d’hiver sur le dos, et il m’a lancé avec un magnifique sourire : ciao Kevin, on se reparle. J’ai souri, moi aussi.
J’ai écrit dans la fiche de monitoring que je devais être plus alerte pour éviter de tomber dans un rapport de séduction. Je ne suis pas retourné au gym depuis et je ne l’ai pas revu.
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