07 janvier 2009

La sérénité

Le lendemain, il m’a téléphoné à deux heures du matin. Visiblement, ça n’allait pas. Je lui avais dit qu’il pouvait m’appeler quand il le voulait, s’il avait envie de parler. Il tenait à me dire qu’il se sentait bien avec moi, qu’il voulait me connaître, qu’il fallait que l’on se revoie et qu’il avait peur. Il parlait beaucoup, avec un rythme qui ralentissait par moments. Quelques incohérences. Je lui ai demandé : « T’as bu combien de bière ? » « Je l’sais pas... » Le lendemain, j’étais au mariage de GP. Il a laissé deux messages sur mon répondeur, interminables parce qu’il répétait quatre fois la même chose, la diction empâtée. J’ai presque regretté de lui avoir acheté une bouteille de porto comme cadeau du Nouvel An. D’expérience, j’ai peur de l’alcool et de ceux qui sont sous son joug.

Quand j’étais petit, j’avais une tante et un oncle alcooliques. J’ai appris très tôt que sous l’emprise de l’alcool, les adultes n’ont plus de paroles. Ils mentent sans vergogne. Ils deviennent rapidement hargneux ou violents. Les vapeurs éthyliques leur voilent la vue et les mènent à l’égocentrisme. J’aime le bon vin en mangeant. Il m’arrive souvent de trop boire quand je sors avec des amis. L’alcool est un lubrifiant social auquel j’ai recours à l’occasion, pour rire et dépasser quelques barrières. J’avoue que lorsque je dois voir mes parents, je fais passer ces mauvais moments en enfilant quelques verres de Pineau des Charentes. J’ai toujours cinq ou six bières dans le frigo au cas où des visiteurs débarqueraient chez moi à l’improviste. J’ai même une réserve de bouteilles : rhum cubain, vodka, Baileys. Mais elles prennent la poussière dans le haut d’une armoire. Je ne les ouvre à peu près jamais. Je ne bois pas seul, je n’y trouve pas d’intérêt. Avec d’autres, j’aime qu’il y ait de l’acuité dans les discussions. J’aime être éveillé le matin, et profiter de ces heures où l’esprit est clair. J’aime la lumière neuve et l’odeur du café. J’aime avoir la fierté de déjouer mes inhibitions sans trop de béquilles. Je sais qu’il a un point où la liberté prend fin, et où commence la dépendance.

Des dépendances, j’en ai tout plein. Je les aurais toutes si je me laissais aller. Le blogue que vous avez devant les yeux est le résultat de l’une d’elle. Comme je n’arrive pas à me débarrasser de l’ensemble de mes dépendances, j’ai choisi celles qui me causent le moins de tort. Les heures perdues sur le Web sont inoffensives. Celles que je passe au gym sont même bénéfiques pour ma santé. Tout ce temps où je m’enferme dans ma bulle, le nez dans les livres, me fait grandir et me permet de mieux comprendre les autres et le sens qu’ils ont su donner à leurs vies.

Pour le moment (J’essaie de ne plus être présomptueux) pour le moment donc, j’ai l’impression qu’il a besoin de moi. Ce ne serait même pas une esquisse d’histoire d’amour, simplement une histoire d’entraide, un échange, en quelque sorte. Je n’en reviens pas que j’écrive ces mots sans que les cheveux me dressent sur la tête. Le romantisme et la quête d’absolu auraient-ils pris le bord ? J’ai fait un marathon de courriel où j’ai écrit, entre autres, à plusieurs hommes qui ont joué un rôle dans ces carnets. « Sérénité » c’est le mot que Mister Right a employé dans son courriel de bonne année. « J'ai souvent pensé à toi et espéré la sérénité de ce que je viens de lire. » C’est bien la première fois que l’on m’accole ce mot. Désormais, je n’ai plus d’attentes. Ça y est ! Je dois être vieux.

03 janvier 2009

Le courage

« La peur est ce qui gronde dans le courage »
Alain, Les idées et les âges


Quelques heures avant les douze coups de minuit, on s’est parlé au téléphone. Il allait rejoindre des amis pour ensuite aller danser dans une boîte, tout près du Ciel. J’allais retrouver la famille pour déguster blanquette de Limoux et crémant de Bourgogne en flottant entre les bulles d’un spa et le ciel étoilé. Aussitôt prononcés, j’ai regretté ces mots : « Sois sage. » De quoi, je me mêle ? Je voulais exprimer une insécurité, un intérêt. C’était raté. J’ai ajouté « prends soin de toi » pour tenter de me rattraper. Mais le mal était fait. J’ai pensé à lui pendant la soirée. J’aurais même aimé me retrouver à ses côtés.

Le bout crade de l’histoire. Le premier soir de l’année, on s’est revu chez lui. Ivre l’un de l’autre, on n’a pu attendre après le repas et on s’est retrouvé sur son canapé. Du sperme sur ses lèvres. Un malaise de ma part, qu’il a remarqué. Il a posé une question directe. Je voulais bien remettre l’annonce à plus tard, le temps de se connaître mieux, mais mentir, ça non ! La vérité est tombée comme une tonne de brique. Avec en prime, le trouble d’un risque potentiel. Le lendemain, je n’ai pas réussi à parler à mon médecin pour avoir son avis. J’ai fouillé le Web en quête d’une réponse. Une chance sur 10 000 ou même sur un million. Dans la littérature scientifique, on parle d’un faible risque, d’un risque inhérent à la vie normale. C’est suffisant pour me faire peur, pour l’inquiéter. Moi qui voudrais tant que cette réalité ne colore pas la perception qu’il a de moi. Je m’en veux.

(Techniquement, mes traitements fonctionnent, depuis exactement trois ans, ce qui diminue encore plus les risques de contamination, mais sans les éliminer totalement. Chez environ 94 % des hommes, la quantité de virus mesurée dans le sang correspond à celle que l’on retrouve dans le sperme. Si je fais partie de ces 94 %, le risque de contagion est pratiquement nul.)

Alors, tant qu’à y être, j’ai balancé toute mon histoire des dernières années. Le retour à Montréal, les thérapies, l’écriture de ces carnets. Il s’est attelé à la lecture du billet du 31 décembre, où je parlais de lui, pendant que je me mordais les lèvres.
— « T’es dans ‘ marde, là, hein ? » qu’il a dit, les yeux rivés à l’écran, avec un petit sourire en coin.

J’ai l’air plus affecté que lui par l’annonce. Je le réalise aujourd’hui. Toute la soirée, j’ai scruté chacun de ses moments d’absence, tentant vainement de percer le mystère de ses pensées. J’ai deviné des instants de tristesse, d’incertitude. Je l’ai questionné. J’ai ramené le sujet. À un moment, il s’est tourné vers moi : « Tu vois, là, je l’avais oublié... »

Il s’est adossé contre moi, a posé sa nuque sur mon épaule, le regard ailleurs. Moi j’essayais de ne pas penser au lendemain, de mordre chaque seconde qui passait, pendant que je le serrais dans mes bras. Mais je suis pourri là-dedans. Pourri.
— « Et puis ? » ai-je fini par demander.
— « Et puis quoi ? »
— « Est-ce que... Est-ce que je reste ? J’ai envie d’être avec toi, ce soir. »
Avec une méchanceté d’enfant, il a lancé : « hum... Je réfléchis. »

Cette année, les fêtes ont été éprouvantes dans mon entourage. Elles prendront fin demain. J’assisterai au mariage d’un ancien blogueur. En fait, il s’agit de l’auteur du tout premier carnet que j’ai lu, il y a trois ans. J’ai repassé ma chemise, ciré mes souliers, posé le pantalon sur le dossier d’une chaise. J’ai chargé la pile de l’appareil photo. À mon tour d’attendre un téléphone. C’est bien fait pour moi.

Et si ? Et si les choses s’étaient passées autrement ? Aurais-je mieux fait de me taire ou de parler plus tôt ? Aurais-je dû fuir dès son premier regard ? Aurons-nous une histoire avec un début, un milieu, une fin ? Et si j’avais été négatif, cette histoire aurait-elle été différente ? Impossible de prévoir. On ne sait jamais. C’est ce qui s’appelle la vie. Il faut poser un pas devant l’autre, sans jamais voir plus loin que le bout de son nez. Il faut oublier les crevasses potentielles et s’imaginer qu’il y a, devant soi, un sentier. Et c’est ce qui demande le plus de courage.

J’aime m’imaginer que la force qui l’a attiré chez moi vient des combats que j’ai menés. Je ne sais plus qui a dit que l’on méritait toutes nos rencontres... Mais encore une fois, je me raconte peut-être des histoires. En attendant de savoir où je vais, je cueille les nuits et les secondes. Je les compte et les raconte pour qu’elles ne m’échappent plus.

« Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres. »
Virgile, L'Énéide


31 décembre 2008

Dernières heures

Comment lui dire ce que j’ai en tête ? En lui racontant, peut-être. Tout passe mieux par une histoire. C’était il y a deux semaines. Je ne sortais pas ce soir-là pour faire des rencontres. Juste pour clore en beauté ce long trimestre de travail avec des collègues. Et assommer la fatigue de bière cheap. Quand je l’ai aperçu, j’ai chuchoté au grand « regarde le t-shirt rouge, là-bas, tu devrais aller le voir. » « Pantoute ! C’est toi qu’il regarde ! » Effectivement, le gars en rouge ne m’a pas lâché des yeux de la soirée. C’est finalement moi qui suis allé lui parler. Je lui ai proposé une bière : il ne buvait pas. Je lui ai proposé de venir danser avec nous dans un autre club : il travaillait tôt le lendemain matin. Je lui ai proposé mon numéro de téléphone : il a accepté en souriant. Pas beaucoup d’initiatives, que je me suis dit ! Mais j’avais l’avantage de la bière, ça lui donne une excuse. Il m’a appelé dès le lendemain pour m’inviter à souper.

Quand on se voit, il parle beaucoup. De son ex, principalement, et des efforts qu’il a faits pour s’en remettre. Il ne me pose pas vraiment de question. Il fume cigarette sur cigarette. Lorsque le silence tombe entre nous, il sourit en disant que je l’intimide. Alors, c’est toujours moi qui fais les premiers pas. Je me penche au-dessus de lui et je l’embrasse. En quelque part, ça me convient, moi qui suis toujours le plus sauvage des deux. J’ai plus de facilité à entrer dans l’univers d’un autre que de le faire entrer dans le mien. Et les défis (impossible ?) m’ouvrent l’appétit, au risque de me brûler les ailes. Péché d’orgueil sûrement.

Dans la chambre à coucher, c’est une bombe. Et l’on pétarade de bonheur. Il y a eu un seul accroc lorsqu’il m’a sorti les arguments classiques du gars pour repousser le moment du condom. « je ne ferais pas ça avec n’importe qui... T’as pas à t’inquiéter, j’suis négatif puis je veux le rester... Laisse-toi aller... » (Là, j’avoue, il a perdu des points. Et moi ? Négatif ou positif, ça n’a pas d’importance ? Ça t’a pas traversé l’esprit ? Pour mon laisser-aller, on repassera !) Cette fois-là, il a frappé un mur : Avec ou rien ! Il a fait le bon choix et l’accroc a vite été oublié. Après l’amour, on a dormi toute la nuit en cuillère, la fenêtre ouverte, agrippés l’un à l’autre, malgré les rugissements des déneigeuses et le battement du techno du voisin.

Hier soir, on devait peut-être se voir, je suis rentré plus tard du gym et je ne l’ai pas appelé tout de suite. J’avais besoin d’un moment de solitude. Il l’a mal pris, a bu tout seul la bouteille qu’il avait achetée pour le souper. Je lui ai téléphoné dans la soirée. Il était triste et un peu ivre. Le temps des fêtes, il trouve ça difficile. Il a peur de tomber sur son ex le 31. Il n’a pas envie d’aller dans sa famille. Il s’attendait à ce que je l’appelle dans la journée. Comme je ne l’ai pas fait, il a eu peur que je le niaise.

«...de n'être pour toi qu'un jeu », « t-shirt rouge », « histoires d’ex... » : les impressions de déjà vu se démultiplient et forment un kaléidoscope.

J’aurais pu avoir un accident. Être aux soins intensifs ! Il ne s’est pas inquiété de moi. Il a peur que je le niaise, tout simplement ! Et il ne m’a pas appelé parce qu’il ne voulait pas me déranger. Et il m’a raconté encore une fois sa solitude. Les méchancetés que son ex lui a dit la dernière fois qu’ils se sont vus : « T’es un cave, tu feras jamais rien de bon dans la vie. » Je l’ai écouté, vaguement coupable de ne pas l’avoir appelé plus tôt, un peu avec pitié. Je suis une cruche que l’on remplit.

Le grand : Il se sert d’un toi comme rebound. Christ-moi ça là, tu suite !
Moi : Oui mais... la baise est vraiment bonne.

Il n’y a pas que le sexe dans la vie, je sais bien. Le sexe c’est overated. (C’est Une fille de shop qui l’a dit.) Mais, bon. Peut-être que pour lui, ce n’est qu’une relation de transition, il en faut. Je ne vois pas de mal à ça. Tant que les choses sont dites et que les échanges sont honnêtes. Mais pour être honnête, il faut être clair avec soi-même et je sais bien qu’il est confus. Je suis moi-même déboussolé dès je mords dans son épaule. Je dois laisser la chance au coureur. On ne se connaît pas encore vraiment. Peut-être que j’interprète tout ça tout croche. Peut-être que je ferais mieux de ne pas le revoir. Même si pour l’instant, je suis un prix de consolation, je pourrais aussi être la révélation de l’année. Non ! Ça fait un peu prétentieux. Avant la fin de 2008, on aura une bonne discussion. Et il ne reste que quelques heures.

Ce 468e billet, bourré de liens et de points d'exclamation, était le dernier de 2008. À l'année prochaine. Bonne année !

27 décembre 2008

La troisième nuit

« ... »
En cette nuit, leur première nuit, dans le petit salon qu’elle avait voulu lui montrer, debout devant la fenêtre ouverte sur le jardin, ils respiraient la nuit diamantée d’étoiles, écoutaient les remuements ténus des feuilles dans les arbres, murmures de leur amour. Mains jointes, et un sang de velours dans leurs veines, ils contemplaient le ciel sublime et leur amour dans les palpitantes étoiles, bénissantes là-haut. Toujours, dit-elle tout bas, intimidée d’être chez elle avec lui. Alors, de son bonheur complice, invisible dans son arbre, un rossignol entonna sa supplique éperdue, et elle serra la main de Solal pour partager le petit anonyme qui s’évertuait, s’exténuait à clamer leur amour. Soudain, il se tut, et ce fut le silence nombreux de la nuit avec, parfois, la sonnerie tremblée d’un grillon.
« ... »
Albert Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, 1968

J’aime ces phrases longues. Illisibles, aurait tranché la correctrice, celle qui a charcuté mes premiers textes commerciaux. Et elle se serait défoulée, la bougresse, en raturant rageusement les mots en rouge. J’aime les excès et l’humour de l’auteur, sa façon d’assommer le lecteur de thème répétitif pour l’amener ailleurs. J’ai posé la brique sur le plancher près de mon lit. Enfin une longue nuit de sommeil devant moi, une nuit de sommeil amplement méritée, dans la tiédeur de la flanelle.

J’ai été exaucé. Les pères Noël ne sont pas tous des ordures, même ceux qui traînent au coin des rues ont parfois des ressources insoupçonnées, même ceux que j’aime à inventer. Il y aura donc une troisième nuit. J’en imagine les détails et ils m’obsèdent. C’est une torture absolument délicieuse. Imprégné de pensées érotiques, je me suis endormi. En rêve, j’ai retrouvé les gens qui me côtoyaient dans mon ancienne vie, il y a de cela si longtemps, avant le diagnostic, avant la sentence. J’étais assis avec eux et je leur racontais tout ce qui s’est passé depuis, tout ce que je vis maintenant. Ils étaient curieux, étonnés. Ils ont connu un autre homme, un homme que j’ai nié, rejeté, détesté, abhorré. Un homme jeune qui était pourtant vibrant et qui aimait les autres. C'est lui que je devrai apprendre à pardonner pour réussir à vivre, au moins un peu, aujourd’hui.

23 décembre 2008

Noël, l'avant-veille

Noël, c’est censé être joyeux.
— « Hum. Pas trop, rien de spécial. » Ça, c’est la formule du grand lorsqu’il file un mauvais coton. Il n’a pas de famille, alors la veille de Noël, c’est toujours un peu lourd. On va sûrement se faire une soirée DVD, bière et pizza. Le jour même, il sort dans les bars. Je l’ai accompagné, l’an dernier. Ça ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Une drôle d’ambiance. Un amoncellement de solitudes urgentes, prêtes à avaler le premier comprimé venu, pour voir la nuit en couleur et oublier la vie. Quand je l’ai appelé, il dérivait sur un site de rencontre : « Je vais finir mes jours tout seul, qu’il m’a dit, avec plein de chats. »
J’ai ajouté : « ...et des amis, c’est pas si mal ! Tu sais que c’est le cas de beaucoup de monde : les couples se défont ou bien l’un des deux finit par mourir... »
— « ...Ouins. »
— « Moi de mon côté, je me prépare à me péter la gueule, ben comme faut, encore une fois. »
— « Comment ça ? »

Noël, ça devrait être doux. Le vent d’hiver est cinglant et fouette les visages. La poudreuse est un piège qui cache la glace noire. Les jours de tempête, il faut rester chez soi. Moi, bien sûr, j’ai mis un pied dehors. « Qui ne risque rien, n’a rien. » ou « qui n’a rien, risque tout. »* Je ne me suis pas méfié de la neige. J’ai rencontré quelqu’un, par un hasard improbable. Il ne devait pas être là, dans cette soirée. Je n’aurais pas dû y être. On s’est terré deux nuits dans son demi-sous-sol. Deux nuits de tendresse brûlante, les regards et la peau humide. Et me voilà dehors. Le ciel n’est plus que noir. Et la poudrerie, de la soie blanche qui hurle en se tordant. Il ressemble à tous les autres. Ben oui, quoi ? C’est mon genre, les grands bruns aux yeux éclatants ! Ça s’appelle un « pattern ». Son nom, c’est Stef. À quoi bon me creuser les méninges pour lui trouver un pseudo. Il ne lit pas, ni les livres, ni les blogues. Et de toute façon, il passera dans ma vie comme la blancheur de la neige.

Noël, ça devrait être lumineux. Partout, c’est la course folle pour faire embrayer l’économie. Partout, le cliquetis des cartes. Ça se pousse devant les caisses. Achetez aujourd’hui et ne payez rien avant 2010. Consommez vert, bio, équitable ou local, mais consommez ! Il le faut ! Même la blogosphère s’égosille, à trop vouloir briller. Elle se met belle, prête à toutes les bassesses pour avoir un plus vaste auditoire : provocation, sexe et scandale, nivellement par le bas. Mes stats sont plus grosses que les tiennes ! Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Le désir de briller prend souvent le pas sur celui de dire. Mais en cette avant-veille, j’ai plus envie de me taire. Je vais rêver tout seul à une troisième nuit, juste une de plus. C’est ce que j’ai demandé au père Noël, celui qui mendiait près du métro Berri.


* Une réplique du film C'est pas moi je le jure

17 décembre 2008

Gym

C’est le manque de lumière, les jours qui raccourcissent, les heures de travail interminables pour arrondir les fins de mois, une équipe blasée, démotivée...

9 décembre. J’attendais depuis des semaines cette date. Réunion de réorganisation du travail. Je savais qu’il ne fallait pas avoir trop d’attentes. On ne peut pas régler en une journée les problèmes accumulés pendant des années. J’espérais simplement qu’on en nomme quelques-uns clairement et que l’on discute de quelques solutions concrètes. Je m’étais préparé, j’y avais pensé, j’avais fait des listes de problèmes et de propositions. La journée avait pourtant bien commencé, lentement mais sûrement. Rien. Huit heures de réunion pour strictement rien ! Tout l’après-midi à débattre du besoin d’un nouvel employé et du manque de ressources. Pour finalement accoucher d’une solution déjà proposée-et-adoptée deux mois auparavant et qui ne règle rien : une réunion supplémentaire. Des discussions creuses qui jouent sur les mots, des combats de coqs, du crêpage de chignon, quelques couteaux dans le dos. La prochaine rencontre est dans trois mois. 90 jours dans une ambiance pourrie, sans que rien ne change. Je ne sais toujours pas en quoi consiste mon travail. Je fais ma petite affaire, tout seul, du mieux que je peux. Je suis découragé.

J’ai eu une promotion. Un surcroît de travail doublé d’une augmentation de salaire minable. Par contre, je passe à un régime privé d’assurance médicament et l’augmentation des coûts est faramineuse. (379.00 $ ce mois-ci au lieu de 77.00 $, je ferais mieux d’oublier tous mes projets de voyage.) Le tout, accompagné d’un dédale de formulaires administratifs. La fatigue. L’absence de reconnaissance. Et puis ce matin, comme une sensation d’étouffement, un tiraillement dans la poitrine, le souffle court...

Le grand : Ça va pas, hein ?
Moi : Pas trop bien, non.

Au début, je me suis dit que c’était la fatigue. La perte d’appétit : une mauvaise passe. L’insomnie : une habitude. L’incapacité à sourire ? Ben, je sais pas. Avec tout ce que j’ai vécu ces derniers temps. Et puis j’ai perdu l’envie de m’habiller. J’ai passé deux jours sans prendre une douche. Et puis les pleurs pour un rien, trois fois par jour. Je crois bien que je me tape une petite, ou une grosse (mettons une moyenne) déprime...

Moi : J’pense que je commence une bronchite.
Le grand : T’es sûr que tu veux venir ? Tu serais peut-être mieux d’aller te coucher.
Moi : Non, je pense vraiment qu’il faut que j’y aille.

Je suis entré dans la chaleur du vestiaire. Une étincelle m’est passée dans l’œil quand j’ai aperçu le bas du dos d’un garçon dans la vingtaine devant les casiers. (Serait-ce que ma libido n’est pas complètement morte ?) Cette épaule fuselée qui plonge entre biceps et triceps. Ce que j’aimerais avoir une taille comme la sienne ! Il se retourne et le bas-ventre qui disparaît sous l’élastique des shorts me donne presque une crise d’apoplexie. Il faut que je me secoue pour regarder ailleurs. Je grimpe en trottinant l’escalier qui mène à la salle de musculation.

Celle-ci surplombe les piscines olympiques. Je m’étire les ischio-jambiers en m’appuyant à la barre. Le grand s’étire les triceps. Dans les couloirs du bassin principal, des nageurs filent, suivis de traînées d’écume. Près du second bassin, une équipe de nage synchronisée répète le début d’une chorégraphie. Hors de l’eau, elles ont l’air d’une troupe de manchots empereur.

Le grand
: Du sel de mer à l’eucalyptus, tu vas voir, ça dégage.
Moi : J’ai du Vicks, ça va faire pareil.
Il sourit.
Le grand : Tu vas demander à ton voisin de te frotter le dos ?
Je ris.
Moi : On n’en est pas là...

Au dessus du dernier bassin, les plongeurs s’élancent de différentes hauteurs. Ces anges font des vrilles, momentanément libérés de la gravité, puis tombent comme des flèches. Des geysers de bulles les ramènent par intermittence à la surface. Sur le tapis roulant. Je me sens lourd, j’ai l’impression d’être chargé comme un soldat en Afghanistan. J’ai même peur de briser l’appareil. Les premières minutes sont pénibles. Et puis ça passe. À un moment donné, le corps court tout seul comme un cheval de trait bien dressé, une mécanique bien huilée. Je sens la chaleur qui brûle dans ma poitrine. Mon esprit, lui, est parti. Il s’est glissé dans l’eau fraîche entre deux nageurs. Je suis content d’être venu.

15 décembre 2008

Non rien

Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.

— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.

Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.

Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.

Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».



14 décembre 2008

Le cheval blanc

Je ne sais plus quoi raconter. Ma vie est creuse comme un épisode de Loft Story. Les rebondissements, insipides. Un manège de jour gris de travail, de soirs de bières, de garçons. Le mauvais café du bureau, les échos de crises économiques ou politiques. La météo hystérique qui se la joue grand déploiement. J’avance à grands pas. Toujours avec élan. C’est devenu une habitude. Au point où j’oublie complètement les efforts que j’y mets. Puis j’arrive au blues du samedi. (Oui, je sais. Ça devrait être le dimanche. C’est comme ça. C’est samedi que ça me tombe dessus.) À l’heure où le soleil décline, j’ai le sentiment que ma vie est une longue saignée. Que l’on pourrait écrire sur ma tombe : « Il aura tout donné. » J’arrive au bout du rouleau et j’en entends le claquement final. Je commence la fin de semaine sur des restes d’adrénaline. Et je vais rejoindre le troupeau à la buanderie, à la pharmacie, dans la file d’attente de l’épicerie. En fin de journée, je suis claqué. Je voudrais poser un genou par terre, puis deux, puis une main. Je voudrais sentir le poids de mon corps contre le sol. Que l’on me soulève, qu’on me hisse sur le dos d’un cheval blanc et que celui-ci m’emporte en s’enfuyant au galop.

À l’abri de ma bulle, je picore de miettes glanées à gauche, à droite. Sur les pages jaunies de livres de poche, dans les billets lâchés sur la toile, lors de bavardages au téléphones qui ne disent rien d’autre que « je suis là ». C’est beaucoup, tout ce qui compte, en fait. Je me nourris des mots des autres, des échos de certaines répliques qui m’ont harponné la mémoire. Celles de Bob qui parlaient d’amour, de magie et d’art.

L’amour m’a posé un lapin. Il n’y a plus de réponse aux numéros composés. Ou peut-être que c’est un malentendu. Je me suis trompé de porte. « C’est ce qui vit en nous », disait la vieille actrice. Le mien est comme une petite flamme claire, secouée en tous sens par le vent, dans une lanterne aux verres brisés. Elle s’accroche tant bien que mal à sa mèche et depuis longtemps, elle a renoncé aux feux de joie comme aux grands incendies.

La magie est tout autour. Il suffit de savoir garder les yeux ouverts... Et pourquoi pas lever les bras, aussi, comme dans la descente d’une montagne russe ! Quand j’ai peur, moi, j’ai le réflexe de fermer les yeux. J’ai peur souvent bien entendu et je la perds de vue chaque fois. Mais c’est le travail auquel je voudrais m’astreindre, détailler du regard, transcrire la magie en mots, la consigner, la réduire à des traits, des signes sur le papier pour rendre hommage à sa fidélité. Même quand je serai très vieux, il y aura toujours la magie du monde et des mots pour la dire.

L’art, c’est comme le paradis. Je ne sais pas trop ce que c’est, ni comment y parvenir. Je n’ose pas y prétendre. C’est un concept tellement galvaudé. Je ne suis pas certain s’il faut y croire.

Et puis les mots s’accumulent doucement à mes pieds. Comme des vagues sur un lac, quand il n’y a pas de vents. Les sourires dans la voix, les soupirs, les intonations ont souvent plus de force. Comme une brise, les images se lèvent. Le temps prend son temps et la flamme se ranime un tout petit peu. Le cheval blanc avance toujours à mes côtés. Mais il marche calmement, malgré la nuit qui tombe et les chiens qui aboient. Son souffle forme des volutes de vapeurs. Le jour résiste et laisse une bande rose clair qui se tasse contre l’horizon. Entre les branches verglacées s’allume une étoile. Demain, ça ira mieux.

08 décembre 2008

Le voisin III

-15 °C. Le vent s’engouffre dans mon capuchon. J’ai les lèvres gelées et je sens plus mes doigts. C’est pas normal, un froid pareil au début de décembre. Encore une fois, je m’en vais perdre mon vote. C’est bien connu : « Les jours de grands froids, Sainte-Pauline perdoie ». Le bureau de vote est à une quinzaine de rues de chez moi. Je connais le chemin depuis que les élections ont lieu tous les trois mois. Arrivé dans le hall, je glisse ma main dans ma poche et je me rends compte avec horreur que mon portefeuille ne s’y trouve plus.

Pendant un moment, c’est la panique : cartes de crédit, de débit, d’assurances, argent comptant, etc. J’accélère le pas. Je coupe par la ruelle. Je me dis que c’est rien qu’un portefeuille, que des cartes, ça s’annule, que de l’argent, ça se prête. Je grimpe les escaliers pour monter chez moi. Le balcon est glissant. Mon portefeuille était posé sur le coin de mon bureau. Je ne le sors jamais de ma poche habituellement. Je suis soulagé. Je me tape deux fois le trajet, le vent, le froid...

J’arrive au milieu du gymnase qui fait office de bureau de vote. Ma section de vote est sur la gauche. Trois scrutateurs y sont attablés : deux femmes replètes et un homme. Bien sûr, c’est tout de suite lui que je remarque. Assez grand, pommettes saillantes, nez un peu fort, chevelure sombre et épaisse, et de magnifiques yeux gris. Son col en V laisse deviné un torse velu. Il sourit. La femme du centre me demande mon adresse. Je lui réponds en tendant ma carte d’assurance maladie . Il s’anime, dit : « Hey, mon voisin ! Je viens d’emménager... » Il a vraiment des yeux... La gêne me prend et s’ajoute à ma bouche gelée. Je marmonne un minuscule « merci » en attrapant le bulletin de vote et je me dirige vers l’isoloir. (J’aurais pu au moins me présenter, lui serrer la main. Quoique ce n’est pas vraiment l’endroit.) Derrière le paravent, je ne me souviens plus s’il faut faire un x, un crochet ou noircir. Je noircis nerveusement la première case. Je glisse mon bulletin dans la boîte et je lance un « bonne soirée » sans regarder personne avant de m’éloigner. (Qu’est-ce que je suis bête !) Dans le froid, je repense à ses yeux. Il a à peu près mon âge. Plus vieux que je croyais. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Il n’a pas d’emploi ? C’est peut-être payant de travailler comme scrutateur. Est-il gai finalement ? Je ne saurais pas dire... Au moins, il a l’air sympathique. J’espère qu’il ne m’a pas entendu chanter hier soir, en lavant la vaisselle.

(à suivre)

04 décembre 2008

Le placard

1973, l’été de mes quatre ans. J’ouvre les yeux dans le noir. Aucune lueur à la fenêtre ; C’est encore la nuit. Dans la pénombre, je distingue le placard longiligne. Je scrute l’espace entre le bas de la porte et le plancher, dans la crainte d’y percevoir un mouvement. Tout est immobile dans la chambre. Seul le tic-tac de l’horloge de la cuisine meuble le silence. Mais je ne quitte pas la porte des yeux, juste au cas où. Il est peut-être là à m’observer. Je l’ai baptisé le furet, mi-homme mi-animal, grand, maigre, le visage grimaçant. Il ne parle pas, il grogne, gémit, n’émet que des sons inarticulés. Je suis certain qu’il vit à l’intérieur des murs et qu’il s’échappe la nuit par les placards. Il a parfois des acolytes plus ou moins hideux. Mais il est celui qui me terrifie le plus. Il attend que mes parents dorment profondément pour jaillir du placard et m’emporter. Les peluches le savent. Elles sont figées par l’affolement, au pied du lit. Même le vieux tigre, celui qui en a vu d’autres, se crispe pour ne pas remuer une moustache. Je jette un coup d’œil rapide vers la fenêtre dans l’espoir d’un signe de l’aube. Dès que le bleu éclabousse les murs, le furet perd ses pouvoirs et je peux fermer les yeux.

2008, dernier automne de ma trentaine. J’essaie d’oublier ces pulsations contre mon crâne. Un mal de tête lancinant que je traîne depuis plusieurs jours et qui s’amplifie avec la fatigue. Rien ne sert de regarder le réveil, je sens bien que les heures défilent. Le travail qui m’attend dans les prochaines semaines est énorme. Je ne sais pas comment je vais y arriver. J’ai passé la soirée à éternuer et à tousser. J’ai développé une allergie à la poussière qui s’aggrave en vieillissant. En fin de journée, j’ai mis mes projets de côté pour ranger mes deux placards qui débordaient. On y trouve désormais des espaces libres, ce qui est assez inhabituel. J’ai empilé dans le couloir tout ce que j’avais accumulé par insécurité. Trois grands sacs de vêtements que je vais donner à une association, des livres poussiéreux et des notes de cours qui iront au recyclage. Des souvenirs, je n’ai gardé que l’essentiel. J’ai même commencer à classer cet amoncellement de factures et de relevés. Ces chiffres innombrables et menaçants hantent depuis trop longtemps mes placards. Ils remplacent les monstres de mon enfance. J’ai déterré quelques trésors, des dessins qui m’ont fait sourire, le plan d’un jardin colorié au prismacolor, une photographie. J’ai trouvé une tentative d’autobiographie écrite à 30 ans. Le vide, je le devine maintenant derrière moi et tout autour. Mais je ne tombe pas. Le plafond ne s’effondre pas. D’une respiration à une autre, mon souffle hésitant devient plus sûr. Je me cache le visage sous l’oreiller pour ne pas voir le jour naissant et je finis par m’endormir.

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