19 janvier 2007

Une ombre de verveine



Je revois l’éclairage irréel des lampadaires et d’un hiver instantané. Glace noire et neige sèche. On marchait, épaule contre épaule, se rattrapant l’un l’autre en riant lorsqu’on glissait. Il portait autour du cou un foulard à larges rayures qui lui donnait un air d’enfant. Je devrais me méfier. Il me fait penser à D. Grand brun avec des yeux doux, un sourire d’adolescent mélancolique et des airs de machos pour compenser. Une voix chaude. Une pointe de timidité pour ajouter de la profondeur au personnage. Ses cheveux courts formaient une petite vague au-dessus de sa tête. Je ne me souviens plus de ce que je lui ai dit dans le bar. Sûrement un paquet de balivernes. Je peux être parfaitement arrogant sous l’effet de l’alcool. Le grand, avec qui j’étais sorti ce soir-là, m’a raconté en riant que je n’ai pas dû parler beaucoup, que j’avais l’air très occupé. C’est de sa faute. Il m’avait fait boire de la vodka avec du gatorade et sa colocataire, déprimée par une peine d’amour, m’avait passé un joint. Le grand a ri dans sa barbe à ce moment-là. Au moment où elle arrivait, je venais de lui dire que je ne fumais pas de pot, que ça m’endormait. Mais le joint entre les doigts, je me suis dit : pourquoi pas ? Ça m’a plutôt réussi, j’ai passé la soirée à rire aux éclats. Et j’ai dormi avec le front de ce garçon au creux de mon épaule. Son souffle régulier qui chauffait ma peau.

Quelques jours plus tard, je parlais au téléphone avec le grand, la tête dans mes oreillers. Il me disait : « Si tu veux le rappeler, mercredi, c’est pas mal le deadline. » Alors, je l’ai appelé. Pas de réponse. Au bout du fil, un répondeur. Je laisse quelques mots. Le lendemain en rentrant, je trouve un message de sa part sur le mien. Je réécoute sa voix quelque fois pour en décoder toutes les intonations puis, je lève les bras au plafond : « Yes. » Le soleil oblique allume les poussières dans mon appartement. Mon géranium-citron tout étiolé s’étire vers la fenêtre, malgré le fait que je tourne le pot d’un quart de tour chaque jour, pour lui changer les idées. Ça y est ! On repart le film. Mais bon, c’est ma vie, je ne peux pas résister. Pour réussir une omelette, il faut casser des œufs. Je suis ridicule, mais j’aime bien les débuts. Je devrais peut-être me recycler en auteur de roman Harlequin, d’histoires à l’eau de rose produites en série. Mais l’énergie me revient pour ramasser les décombres de mon appartement dévasté par le passage d’un rhume. C’est toujours ça de gagné. Je suis à court de pseudonymes, j’ai pensé à Louis en l’honneur de Louis Aragon…

Il n'aurait fallu, Bet.e & Stef
Texte de Louis Aragon : Le Roman Inachevé (1956)
Musique de Léo Ferré (1961)