19 décembre 2007

La faute aux vagues

Je pars presque deux heures à l’avance. Ça vaut mieux. Depuis le matin, j’entends à la radio que la circulation est dans un état catastrophique. Et qu’il est préférable de prendre le métro. Too bad ! Il n’y a pas de stations de métro à proximité du bureau où se déroule l’entrevue. Il y a une piste cyclable, mais elle dort sous trois pieds de neige et je n’ai pas de skis, ni de raquettes.

9h35 : l’autobus devrait être là et il commence à faire froid. 10h00 : deux autobus auraient dû passer déjà et la rue est toujours déserte. Mais je respire, je garde le sourire, j’ai encore du temps devant moi. 10h30 : toujours rien. Si ça continue, je serai en retard. Un autobus s’approche sur l’autre coin de rue. Ce n’est pas la bonne ligne, mais elle est dans la bonne direction. Je m’élance en patinant sur la chaussée pour le rattraper.

La veille, le garçon du Gymnase m’a téléphoné, en fin de soirée, pour me souhaiter bonne nuit. Comme on ne pourra pas se voir avant Noël, il m’a envoyé des photos de lui devant la mer, à Percé, pour que je n’oublie pas son visage. Le sourire dans les yeux et les vagues en fond de scène. Mignon. Et j’ai l’imagination qui s’emballe. Il habite pas loin du bureau où je travaillerais. Ça serait plus facile de se voir. Il aime les voyages. Je nous imagine déjà quitter la ville. En campagne, sur une plage, dans un bed & breakfast du vieux-Québec ou à San Francisco. Les années qui passent, les anniversaires, les saisons. Et pourquoi pas deux vieillards qui prennent le soleil sur un sentier du parc Lafontaine, en promenant le chien…

J’ai une quinzaine de coins de rue à marcher et j’ai les pieds gelés. Le rez-de-chaussée de l’immeuble est occupé par un café. Je m’y arrête, pour remplacer mes vieux souliers de marche mouillés par des souliers propres. Je compose le numéro du poste sur le téléphone de l’entrée. C’est une femme avec un accent espagnol qui me répond : — « Je vais vous rejoindre. » Quelques minutes plus tard, une femme dans la quarantaine aux cheveux acajou entre dans le café. — « Vous n’avez pas eu mon message ? L’entrevue est annulée. Je vous ai pris un autre rendez-vous demain à quinze heures. C’est possible pour vous ? »

Peut-être que je souffre d’une forme de maniaco-dépression ultra rapide. En tout cas, mes fantasmes se dégonflent déjà. Retour brutal sur le plancher des vaches. Dans le fond, j’ai beau rêver, il n’y a rien de concret ni de réel entre lui et moi. On ne s’est parlé que quelques minutes au téléphone. Bien sûr, il est drôle, brillant, curieux, gentil. C’est sûrement un séducteur d’expérience. Je ne dois pas être le premier à qui il fait son numéro. Je ne le connais pas et je mange déjà dans sa main, quel con je suis. Et quand il apprendra peu à peu qui je suis, qui me dit qu’il ne déchantera pas ? J’entends déjà les mots : « je t’aime, bien. » ou « Tu sais, on pourrait rester des amis. » La madone se mettrait à hurler « I've heard it all before, I've seen it all before and I can't take it anymore » pourquoi cette histoire tournerait-elle mieux que les autres. Les histoires d’amour finissent mal, en général. Surtout les miennes.

J’étends mon manteau et mon pantalon au-dessus du bain pour qu’il sèche. J’allume l’ordinateur et je fais la tournée des sites d’emploi habituels. Et puis l’hiver ne fait que commencer. On est tous prisonniers d’un décembre qui va bien durer six mois.

« Adieu veau, vache, cochon, couvée… » Demain matin, je repasserai à nouveau ma chemise et mon pantalon. Et je repartirai peut-être sur un nouveau High. Je suis en amour avec l’amour. Et jusqu’à ce jour, la réalité ne fait pas le poids.

Emprunts :
La laitière et le pot au lait, Jean de la Fontaine
Les histoires d’A, Les Rita Mitsouko
Sorry, Madonna
Dans les yeux d’Émilie, Joe Dassin


Le titre de cette note est tiré d’un poème d’Isabelle Hurteau, une collègue talentueuse d’un cours de création littéraire au CÉGEP «…C’est la faute aux vagues, l’image est floue…»

15 novembre 2007

L'usure

La nuit est blanche. J’entends la pluie sur ma fenêtre. Ça grince et ça crisse entre les sphères de ma vie. Il y a du sable dans l’engrenage. J’ai essayé tous les trucs contre l’insomnie, sans aucun succès. Sortir du lit et s’occuper à autre chose, faire des étirements, lire un roman ennuyeux, visualiser. J’abandonne le combat. Je reste au chaud sous les couvertures et je regarde le plafond. De toute façon, je ne travaille pas demain.

De nouveau, tout est à recommencer dans ma vie professionnelle. Je repars à zéro. Depuis environ trois ans, je fais des pieds et des mains pour me faire une place dans cette organisation. J’ai travaillé comme un fou. J’ai donné le meilleur de moi-même. Je me disais que je les aurais à l’usure, que je serais tellement parfait qu’ils ne pourraient plus se passer de moi. J’ai travaillé dans toutes les sections, je connais tous les cadres. J’ai fait des tonnes d’entrevues, rempli des pages de formulaires. Je suis même allé jusqu’à croquer des grillons et des chenilles pour un contrat de 10 jours à l’insectarium du jardin. Dans une entreprise normale, avec tous les efforts que j’ai faits, je serais sur le chemin des sommets. Tous mes collègues m’apprécient. Mais le Jardin botanique, c’est une monstrueuse machine. Je ne peux même pas en vouloir à mon patron, impossible de savoir de qui il s’agit. Je me perds dans le dédale administratif des organigrammes. Et tout en haut, il y a le maire Tremblay, une marionnette. (Mais tellement sympathique !) À qui appartient la main sous la marionnette ? Personne ne saurait le dire. Qui détient véritablement le pouvoir ? C’est la maison des fous dans les douze travaux d’Astérix. J’ai beau m’emporter contre la machine, elle aura toujours le dernier mot. Je serai usé le premier.

J’agis de la même façon dans mes relations. Cette stratégie, je l’ai aussi utilisé avec le cow-boy. Je serai tellement parfait qu’il finira par m’aimer, au moins un peu. Je deviendrai celui qu’il veut que je sois, celui qu’il imagine, celui dont il rêve. Il avait l’air bousculé par mes exigences : je ne demanderai plus rien. Patience et longueur de temps. Je finirai bien par l’apprivoiser.

Je suis en train de me fourvoyer. Il faut que je me rentre ça dans la tête : dans la vie quand on ne demande rien, on n’obtient rien. Mieux vaut essuyer quelques refus que constamment se taire. On n’aime pas les blancs-becs qui visent la perfection. On les admire, on les envie, mais on ne les aime pas. Et souvent, on leur en veut. On les trouve prétentieux. On souhaite secrètement qu’ils se brûlent les ailes et qu’ils trébuchent. Mais c’est tout ce que je sais faire. Chercher à plaire. Devenir celui que l’on veut que je sois. Je me retourne une centième fois sur l’oreiller. Je ne sais même pas qui je suis vraiment. Il doit être près de sept heures. Je ne sais même pas ce que je veux. Le réveil se met à sonner et je n’ai toujours pas dormi.

30 octobre 2006

Donner

Donner pour donner, tout donner
C'est la seule façon d'aimer
Donner pour donner
C'est la seule façon de vivre
C'est la seule façon d'aimer


J’ai souvent ce refrain stupide dans la tête comme un mantra abrutissant. Juste un peu plus, juste un peu mieux et ça ira. Rien qu’un effort supplémentaire, je peux bien faire ça. C’est pas ça qui va me tuer. ALLEZ ! Pour compenser ton petit côté sauvage, ta maladresse légendaire, tes petits défauts presque attendrissants, mets-y du tien, encore un peu. Donner, c’est la seule façon de vivre.

Sois ouvert, attentionné, mais indépendant. Montre que tu es un adulte, mais reste éternellement jeune et fou. Assume ton homosexualité, mais sois masculin et viril. Sensible et fragile, mais fort et solide. Glabre, mais naturel.

Fais du sport, mais repose-toi et prends ça cool. Mange des fibres solubles, des omégas-3 et des antioxydants, mais que ce soit toujours une fête. Sois libre, mais sans excès. Sois toujours disponible, écoute, console, rassure, mais ne vient pas gâcher tous ces beaux moments avec tes questionnements inquiets. Tu le fais exprès ?

Exprime ta rage, mais ne fais pas de bruits !

Sois désirable et passionné et toujours sûr de toi. L’assurance c’est tellement sexy. Laisse-toi aller, mais sois donc toi-même ! C’est quoi ton problème ? T’es vraiment chiant. La vie c’est déjà si compliqué. Si t’es pas poli, sois joli, ou kinky. Puis, prends ton trou et apprends un peu l’humilité, mon garçon. Tu sauras qu’on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Moi, tes problèmes, ça ne m’in-té-res-se pas. Sois beau et tais-toi. Et ne reste pas là à rien dire, socialise un peu, sois aimable, sympathique. Fais au moins l’effort d’être drôle. Sois souriant si t’es pas heureux. Tu vas pas te plaindre en plus ?

Je marmonne : « … être généreux, donner sans compter, combattre sans soucis des blessures, travailler sans chercher le repos … » J’ai parfois l’impression d’être une machine. Je dois briller, constamment briller sans jamais faiblir. C’est la seule façon de vivre, c’est la seule façon d’aimer ? Et si j’en faisais un peu plus peut-être ?... Tu crois que ça ira?