12 avril 2009

Le sexe des anges

Pour le congé de Pâques, pour Nitram, qui m’a tagué, et pour Alex qui a lancé cette tague, voici ma première nouvelle érotique à vie. Le billet qui suit contient des scènes explicites qui pourraient choquer certains lecteurs. (+18 ans)

C’était une de ces fins d’été trop chaud où le smog envahit la ville. J’ai dévalé les escaliers et mes pas ont claqué sur le trottoir. La sueur mouillait mon dos. J’avais les cheveux sales et une barbe de trois jours. Je n’en pouvais plus de la curiosité gourmande et voyeuse de la colocataire et du bruit abrutissant de sa télévision. J’étais déprimé, exténué, en colère. Le soleil glissait doucement vers les toits. J’avais besoin de marcher, d’être seul et de voir défiler les façades. La ville m’offrait son anonymat comme un refuge. Les passants n’étaient que des figurants. L’usine Molson crachait sur les quartiers pauvres ses vapeurs de houblon.

J’avançais sans rien voir, le regard tourné vers l’intérieur. Mes yeux abandonnés vagabondaient d’un escalier de fer forgé à une corniche, d’un graffiti à la cime tordu d’un arbre. Au hasard de leur dérive, ils sont tombés sur un homme, qui marchait vers moi sur le trottoir. Un grand brun aux yeux clairs. Happés par sa beauté, ils ont détaillé sa grandeur saine et son visage d’enfant calme. Au moment où nos regards se sont croisés, je me suis rendu compte de ce que je faisais. Je me suis secoué pour regarder ailleurs. J’ai fixé les lignes du trottoir pendant que je le dépassais, en tentant de chasser un trouble naissant. Mais le plaisir du choc initial avait été trop grand. Et une envie irrépressible m’a fait me retourner pour l’admirer de dos, encore une seconde. Il s’est retourné au même moment et nos regards se sont croisés. Effervescence dans ma poitrine. Un roulement de tambour s’est déclenché dans mon crâne. Regarder n’importe où, de l’autre côté de la rue, par terre. Et avancer comme si de rien n’était... Mais les roulements de tambour s’amplifiaient et je devais me concentrer pour me souvenir comment marcher. En tournant le coin, je lui ai jeté un œil, le plus discrètement possible. Il s’était arrêté, s’était retourné et il marchait maintenant dans ma direction.

Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? Il me suivait. Non, mais ma vie était vraiment une catastrophe. Le jour où j’étais complètement décâlissé, je tombais sur le gars de mes rêves. Impossible de l’entraîner jusque chez moi, avec la colocataire. Qu’est-ce que je fais ? Juste avant le coin d’Ontario, l’entrée d’une ruelle, un mur de brique, inondé par le soleil de fin de journée. M’arrêter. J’avais le souffle court. M’appuyer le dos au mur comme si de rien n’était. Comme si ce n’était pas ridicule de s’arrêter contre un vieux mur à l’entrée d’une ruelle pour prendre du soleil. Mais mon cerveau s’était liquéfié, la chaleur et les hormones, sans doute.

Je l’ai vu quitter le trottoir, s’avancer lentement vers moi. Il a dit « salut ». J’ai répondu « salut ». Il est entré dans ma bulle. Ma main a remonté sur son flanc, il m’a plaqué contre le mur. On s’est embrassé. Sa peau qui avait d’abord la fraîcheur de la brise s’est réchauffée. Une chaleur dont j’étais assoiffé. Mon nez a glissé sur sa gorge pour apprendre chacune de ses odeurs. Tout avait disparu : l’été, la rue, la ville.

Un crissement dans le gravier nous a fait nous immobiliser. Quelqu’un s’approchait en marchant. Ma joue sur sa joue, nos deux corps fermés sur la chaleur entre nous, nos yeux tournés vers l’intrus. De longues secondes où le temps s’est arrêté. Que le battement de son cœur contre ma poitrine et son odeur qui me montait à la tête. L’individu qui nous observait a ralenti. « Il va partir, tu penses ? » sa voix vibrait contre mon ventre. Je ne pouvais pas répondre, l’air autour de nous s’emplissait d’électricité et des étincelles jaillissaient à chacun de nos mouvements. Les pas de l’homme qui s’éloignaient se sont mués en compte à rebours. Dans un élan épique, nos corps se sont entrechoqués, secoués par le désir. Oublié l’homme enfant perdu dans la ville grise, j’étais Christophe Colomb qui découvrait le Nouveau Monde, une terre sauvage où la sensualité des volcans côtoient le parfum des orchidées. Mes mains voyageaient sous ses vêtements. Il a enlevé son t-shirt. Mes doigts ont suivi les courbes de son dos pendant que mes lèvres se lançaient à leur poursuite, goûtant la moiteur de sa pomme d’Adam, zigzaguant entre ses mamelons. Comme deux enfants complices déballant les cadeaux bien avant Noël, nous avons défait nos ceintures. J’ai fermé les yeux, il mordait mon ventre, le creux de mes hanches, ses mains brûlantes posées sur mes reins. Ma tête s’est appuyée sur la brique. Il a éloigné son visage pour me regarder, dans ce qui lui restait de vêtement. Il m’a tendu la main puis m’a tiré vers lui. En roulant contre le mur, par à coups comme dans une valse, nous nous sommes retrouvés dans une petite cour, entourée d’une clôture de bois. Une galerie, quelques géraniums en pots. Les fenêtres noires, le silence. Nos respirations amples emplissaient la cour abandonnée. J’ai senti la rampe de la galerie s’appuyer sur mon dos. Il s’est agenouillé. Ses lèvres se sont fermées sur mon sexe érigé. J’ai retenu ma respiration. Tout son corps bougeait comme la mer. Et sa tête roulait comme un baril sur les vagues. La marée irisée montait en moi jusqu’au bout de mes doigts qui fouillaient le creux de ses épaules.

Quand ses lèvres se sont élevées vers les miennes comme une question, la réponse était oui. Et je l’ai rassuré en mordant dans l’arrondi de son épaule. Dans la chair plus tendre, sous son aisselle. Mes dents que je tentais tant bien que mal de contrôler se sont agrippées à la pointe de son sein droit. Il s’est cambré en gémissant, s’offrant ainsi encore plus. J’ai léché soigneusement son ventre d’or au goût de sel. Ma langue a exploré chaque recoin accessible de son entrejambe. Son sexe parfait, rose tendre, me chauffait la tempe. J’ai mouillé mes lèvres et je l’ai enveloppé. Je les ai glissé jusqu'à son pubis, sentant son gland pousser contre ma joue, mon palais, ma gorge, ma langue voyageant de la douceur lisse du gland au velouté de la verge en passant assidûment sur l’ourlet brûlant. Nous étions entourés de balcons, de fenêtres, mais tout était immobile. Dans ce potager, tomates, aubergines et tournesol, gorgés de soleil, ne s’épanouissaient que pour nous

Il a souri pour la première fois. Puis, en me prenant la main, il m’a dit « viens ». Il m’a entraîné vers la rue. Je me suis dit qu’il se trompait. Il devait y avoir erreur sur la personne. Pourquoi moi ? En replaçant nos vêtements, nous sommes sortis de la ruelle. Le bleu et le rose se mêlaient dans un ciel psychédélique. Au dessus de nos têtes, les branches de féviers tremblaient dans l’or du soleil. Je me suis dit « J’en ai la preuve, les anges existent. »

(À suivre...)

17 septembre 2008

Brèves

Je manque de temps pour écrire. J’aimerais que les journées aient 36 heures. J’écris cette note (dénuée d’intérêt pour les lecteurs arrivés ici par hasard) pour donner des nouvelles aux habitués. La fin d’été est magnifique. Ces jours-ci, le soleil se reprend pour ses mois d’absences. Et je compte bien en profiter.

Mister Right est particulièrement sexy le matin, quand il prépare le café en bobettes. Je l’aime beaucoup. Il m’aime beaucoup. (Notez l’utilisation pudique du « beaucoup ». Je m’assagis.) Il a tout un caractère. Mais là-dessus, je n’ai rien à lui envier. On a souvent nos combats de coq qui finissent généralement sur l’oreiller. Il m’a fait apprécier la finesse du saké froid qu’il a découvert au Japon. Rien à voir avec la piquette chaude que l’on boit habituellement ici. Je n’ose pas en dire plus. J’aurais l’impression de commettre un sacrilège.

Mon second blogue sur l’horticulture en milieu urbain va bien et ses statistiques vont bientôt rejoindre celles de celui-ci. Il n’y a à peu près pas de commentaires, mais j’ai l’impression qu’il est l’une des causes de l’avalanche de nouveaux contrats qui me tombent dessus actuellement : une conférence, un cours à préparer, de nouveaux articles, une collaboration avec un autre magazine, peut-être même un projet de livre.

Et puis c’est le « last call » pour l’évènement Ça marche de la fondation Farha. Il ne me reste que quatre jours pour amasser les 155.00$ qui me manquent pour atteindre mon objectif. 155.00 petits dollars canadiens : presque rien. Les dons peuvent être faits en ligne en cliquant sur le lien suivant. Commanditez-moi ! C’est facile, rapide et sécuritaire. Vous devez bien connaître une vieille tante fortunée ou un beau-frère riche qui serait heureux d’appuyer une bonne cause. Envoyez-les sur le même lien.

Le temps passe. Le monde se transforme à une vitesse folle et mon quotidien n’est pas en reste. J’ai parfois le vertige quand je regarde derrière moi. La vie fait son chemin et moi, ben, je l’aime bien…

10 août 2008

Été prise 2

Après des semaines interminables de pluie, un ciel bleu gorgé d’oxygène est enfin réapparu. J’ai ressorti ma crème solaire, mes lunettes de soleil et mon vélo qui dormait dans le couloir. J’ai enfourché ma monture et j’ai pédalé jusqu’au parc Maisonneuve. Les cigales grésillaient comme si elles n’avaient jamais douté du retour du beau temps. Les courbes amples des cerfs-volants, les joggeurs qui trottinent, les enfants en patins, les chiens qui gambadent, un frisbee dans la gueule : Aujourd’hui, l’été est sorti du placard. Au fond du parc, un groupe rock répétait. L’écho des riffs de guitares donnait à ce jour sans nuages une atmosphère d’urgence.

J’ai étrenné mon nouvel appareil photo, un réflex numérique, financé entièrement par mon dernier contrat de rédaction. (Petit moment de fierté !) Le Canon dont je rêvais. (Non, ce billet n’est pas commandité. Mais si un représentant passe par ici, j’aimerais bien avoir un objectif macro 60mm. Trop cher pour mes moyens.) J’adore entendre le déclic de l’obturateur. Il paraît qu’une image vaut mille mots. Pas les miennes, pour le moment. J’ai encore besoin de pratiquer et d’étudier le manuel d’instruction...

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C'est mon balcon, "mon" parc et "mon" marronnier.

26 mai 2008

Miné

Quand je parcours les archives de ces carnets, j’ai parfois l’impression de tourner en rond, de repasser mille fois par les mêmes histoires, les mêmes douleurs. Moi qui voudrais avancer, et liquider ici les vieilles blessures, on dirait que je n’en viendrais jamais à bout. Peut-être que raconter ne règle rien. Peut-être suis-je trop pressé.

Je suis un terrain miné. Je suis porteur de germes de tristesse et de colère qui n’attendent qu’une averse pour prendre d’assaut toute ma conscience. Je porte, fiché dans le cœur, une suite de petits malheurs silencieux que j’ai accumulés au fil des années. Il ne suffit que de quelques coups de la vie et la machine à noirceur s’emballe, toute ma vie se dérègle. Je perds le contrôle. Je suis submergé, envahi. Je réagis de manière disproportionnée. Je perds l’appétit ou je mange comme un défoncé. Mes nuits deviennent une lutte pour trouver le sommeil. Et mes matins, une lutte pour m’y arracher. La douleur prend racine dans mon corps, j’ai mal au dos, à la tête. Le corps grince et se rebiffe.

Cette fois-ci, c’est une suite de déceptions qui se répondent les unes aux autres. Ma sœur qui est arrivée seule à l’aéroport Charles de Gaulle, alors que je devais au départ l’accompagner. Le travail m’a empêché de la suivre. Cet emploi minable qui me gâche les semaines. Cette folle qui est payée le double de mon salaire, qui prend toutes les décisions sans aucune cohérence et qui me délègue tout le travail. Le mépris quotidien. Ziggy et sa foutue tendresse, sur lequel j’avais projeté, sans m’en rendre compte, tous me espoirs de vie à deux. Cette soirée dans un bar, juste avant le départ de ma sœur où j’avais eu la brillante idée d’inviter mon ex et son nouveau chum et où sa distance m’a fait comprendre qu’il ne reste rien de toutes ces années, que des malentendus et de l’indifférence.

Quand je réalise ce qui m’arrive, il ne reste plus qu’à ramasser les pots cassés et à me soigner pendant de longs jours pour arriver à me relever et à reprendre la route. Me concentrer sur les besoins de base. Manger, se laver, dormir et affronter la vie, une heure à la fois. Prendre le soleil, à petites doses et garder le cap en se disant que ça ira mieux demain.

28 août 2007

Télégraphe

Panne d’inspiration. Que les fils qui sifflent dans le vent. Blanc de parole en vue. Chaque fois, je crains que ce soit à jamais. Je mâche mollement mon panini sur la terrasse, les yeux perdus dans le ciel sans nuage. Je pense à ces avions qui ramènent les dépouilles des soldats tués en Afghanistan. Des guêpes en colère tournoient autour des touristes affolés. Personne aujourd’hui ne mangera en paix.

L’été, le ciel bleu et le vent doux deviennent douloureux, quand les couleurs d’automne apparaissent un matin. Quelques branches ont profité d’une nuit fraîche pour rougir. Un écureuil cupide porte deux noix rondes en projetant derrière lui un tourbillon de feuilles d’un beige translucide. Je remonte, une fois de plus, le sentier qui longe le jardin. Je me retrouverai bientôt à la case départ. Encore une fois, sans emploi. Je cache dans mes poches vides, les lignes de ma main qui ne mènent à rien.

Je n’ai pas d’histoire de garçons à raconter. J’ai mis au clair tous les malentendus. Ils sont retombés en poussière sur le sol, à mes pieds. J’ai passé le balai. J’ai fermé toutes les portes entrouvertes. Je reste avec une espèce de lassitude dans le regard. On dit que la nature a horreur du vide. C’est sûrement pour cette raison qu’elle me plaît tant. On est fait pour s’entendre. J’attends impatiemment qu’elle renfloue mon existence. Mais je sais qu’elle a aussi un penchant pour le mouvement perpétuel. C’est là que nos aspirations divergent. Je voudrais bien me poser quelque part et m’arrêter un peu. Alors, je tape sur le clavier de façon névrotique. Écrire, écrire, toujours écrire. Dans l’espoir que la lumière des mots fasse enfin de l’ombre au ciel trop bleu, celui qui fait rougir l’été.

J’ai dans la tête, cette chanson qu’Éric a placée au bas de sa dernière note, Un âne sur la route, de Jil Caplan. Je déteste vivre seul. Mes jours ont l’apparence de l’eau qui dort. Tous mes tourments se ramassent et s’agitent sous mes draps. Mes nuits sont peuplées de catastrophes, de bombardements, de naufrages et de trahisons. Comme des guillotines, les heures tombent en silence. J’ai chaud, j’ai froid. Je frappe dans le vide, je gémis, j’étreins mes oreillers. Mes vieux fantômes me manquent. Ceux que j’ai tellement aimé détester. Ils m’effraient bien moins que l’inconnu qui se dresse, insondable, entre moi et mes lendemains. Parfois, j’ai peur.

19 août 2007

Midi

Une cigale s’est installée près de ma fenêtre. La bestiole n’est pas frileuse et s’accommode du temps qu’il fait. Moi, j’ai du mal à quitter la chaleur de la couette. Le fond de l’air est frais. Le ciel, saturé de bleu. Le soleil devient une manne et les bras s’ouvrent pour goûter chacune de ses caresses. Avec El poblano, on s’est fait un festival de cinéma. À l’Ex-Centris, on a vu Dans Paris de Christophe Honoré, film déroutant, mais excellent. Puis, au Star-Cité, Trois ptits cochons de Patrick Huard, un scénario boiteux, un humour bien gras. On a marché dans le soir frisquet en discutant de linguistique et de cinéma. Il me fait remarquer toutes les tournures illogiques du parler québécois. Je lui ai appris le sens du mot « chatouiller ». Il a le rire d’un enfant. Il a dormi chez moi. Mais il n’y a pas que la langue qui est une barrière entre nous. Tout un continent de cultures, de différences et d’hésitations. Il repart ce matin. Montréal, Atlanta, Mexico, Puebla.

Le lendemain, j’organisais, avec un an de retard, ma pendaison de crémaillère. Sans cheminée et sans crémaillère, faut-il le préciser ? Une occasion de remercier mes déménageurs de l’époque et quelques amis. Je suis toujours étonné de constater l’ouverture et les étincelles qui naissent entre des connaissances provenant de différents horizons. Le gâteau Napoléon de Clara a fait l’unanimité. Il y a eu un incendie dans mon four. Le gras des saucisses est tombé sur l’élément et les flammes ont illuminé l’intérieur du four. Quand on a ouvert la porte, la fumée a envahi la cuisine. Le détecteur de fumée n’a même pas bronché. Tout le monde insistait pour que j’appelle les pompiers. Le pompier. C’est sûrement le fantasme sexuel le plus répandu. Tout le monde a insisté en riant : « Allez, allez, le numéro c’est 9-1-1. Ou va les voir à la caserne, c’est encore mieux. »

Je ne reçois pas souvent chez moi. Alors, voir ma cuisine bondée de monde me faisait un peu drôle. Je suis un animal sauvage. Même bien entouré, je garde toujours un coin de solitude quelque part dans ma tête. C’est si facile pour moi de m’extraire de la réalité. J’observais de loin les éclats de rire et les conversations qui animaient la pièce. Mais leur présence, leur sourire était doux comme une fin d’été. Ce matin, le frigidaire déborde de salades, de quiches et de bruschettas. Il faudra que je trouve un endroit pour ranger les bouteilles de vin et le Pineau des Charentes reçues en cadeau. Je n’aurai d’autre choix que de récidiver. Le grand m’a gravé des disques pas déplaisants du tout. Je ramasse les verres laissés un peu partout. Par la fenêtre, le soleil danse dans le feuillage du févier. Je frissonne et je serre la couverture dans laquelle je me suis enroulé.

12 août 2007

Bouche-trou

Employé modèle qui travaille comme un défoncé dans les pires conditions. Ponctuel, souriant, infatigable. Qui se donne corps et âme pour n’importe quelle promesse vague et sans fondement. Qui accepte toutes les miettes de contrat pour un salaire de misère. Prêt à faire du bénévolat s’il le faut. Disponible pour toute machine bureaucratique qui est débordée de travail, mais qui ne veut pas investir dans la main-d’œuvre.

Garçon charmant qui accompagne la copine hétérosexuelle célibataire dans les méchouis. Généreux, poli, souriant. Qui transporte la glacière et lave la vaisselle sans rechigner. Qui s’éclipse quand il le faut et cède sa place dans la tente pour la laisser batifoler avec le beau cousin français de passage. Disponible pour toute jeune fille qui dispose d’une voiture et qui ne veut pas arriver seule.

Homme de belle apparence, poids proportionnel à la taille. Sensuel, souriant, passionné. Qui perd facilement ses vêtements quand la soirée avance. Qui se laisse embrasser dans l’herbe mouillée par la rosée, lorsque vous vous rendez compte que le beau cousin français de passage, que vous avez regardé toute la soirée, est définitivement hétérosexuel, et qu’il a disparu dans la tente avec la copine. Disponible pour tout bel homme gai désabusé voulant s’amuser un moment avant d’aller finir la soirée ailleurs.

Être humain charnu, au sang brûlant, à la peau douce, un peu ivre. Docile, souriant, parfumé de champagne, de vin rouge et de vodka. Qui se laisse dévorer sans réagir. Disponible pour tous les sales moustiques affamés qui n’auraient pas trouvé de bétail à se mettre sous la dent.

Aucune proposition refusée… (Moi qui croyais avoir du caractère !)

La chanson qui suit n’a aucun rapport avec le texte qui précède. C’est juste pour me consoler. Ce matin, le bouche-trou ne sourit plus. Ceux qui n’aiment pas... je les emmerde !



Bring back my heart, Martha et Rufus Wainwright, texte et musique : Martha Wainwright

06 août 2007

What's up, poupée ?

« …J’ai toujours voulu danser
Mais je me le refusais.
Je n’étais pas sûr des pas.
Je ne savais vraiment pas qui
Inviter à danser.
J’ai toujours voulu danser
Et je me le refusais.
Dorénavant je ne me le refuserai
Plus jamais… »

Jim Corcoran, Chair de poule


What’s up ? — Pas grand-chose. Rien que l’été, qui est magnifique. J’imagine que l’été c’est toujours magnifique, mais je l’avais oublié. Au cours des dernières années, chaque fois, je suis toujours passé tout droit. Le travail prenait trop de place et oups, l’automne arrivait sans crier gare. Un battement de cils et le ciel devenait tout gris. Dorénavant, je ne veux plus manquer un seul mois d’été.

Je veux avoir l’énergie de lever les yeux pour voir le bleu du ciel. Je veux me baigner dans l’eau froide et prendre des bains de soleil. Je veux courir les festivals. Marcher dans les rues qui deviennent piétonnières pendant l’été. Dessiner à la craie, sur l’asphalte. M’arrêter devant les jongleurs et les musiciens de rue. J’ai envie de m’étendre sur le dos dans l’herbe et de rêver, en regardant les cimes des arbres qui se superposent au-dessus de ma tête. J’ai envie de rouler dans le gazon et de noircir frénétiquement du papier. Filer sur l’autoroute, les vitres grandes ouvertes. Lécher avec gourmandise mon cornet de crème glacée. Voir la beauté des corps qui se dénudent. Entendre les rires des enfants et le rythme des tam-tams qui s’éleve et rebondit sur la montagne. Je veux pédaler comme un débile, sauter les chaînes de trottoir, plonger dans les fossés, déraper dans la gravelle. Escalader les collines ou longer le fleuve. J’ai envie de danser.

Il faut absolument que je tienne cette résolution. Je vivrai dans la rue, s’il le faut, mais je ne veux plus sacrifier un seul été. Mon emploi actuel me permet de ne rien manquer. Je suis conscient de la chance que j’ai. (Et vlan dans les dents à tous les trolls qui me reprochent de me plaindre tout le temps !) Et j’en voudrais encore plus. J’aimerais pousser mon canot sur le miroir d’un lac. Me baigner dans une cascade, au clair de lune. Me gaver de fraises, de framboises et de bleuets. Et vous serrer dans mes bras. Aurais-je assez d’étés pour faire tout ça ? Qui sait ? What’s up, poupée ? — Pas grand-chose. Juste l’été qui est splendide.

Hier soir, J’étais perdu dans la foule des mal-aimés qui assistait au spectacle de clôture des Francofolies : Pierre Lapointe, accompagné par l’Orchestre métropolitain du Grand Montréal. Pendant la première moitié du spectacle, j’étais tellement loin que je n’arrivais pas à apercevoir la scène immense. J’ai dû me contenter des écrans géants, disposés un peu partout. Les arrangements étaient impressionnants et des bouffées de magie étaient portées par le vent jusqu’à nous. Les frissons m’ont parcouru le corps lorsque l’assistance s’est mise à chanter en choeur, Le columbarium, et quand une vague de hurlement a secoué la foule au moment où il a lancé sa veste.



(En attendant la version avec orchestre, qui sortira à l’automne)

Le comte-rendu de Radio-Canada
Site officiel de Pierre Lapointe

04 août 2007

La forteresse

Les masses d’air brûlant se sont emmêlées aux tours du centre-ville. Un couvercle de smog oppresse toute la vallée du Saint-Laurent. Mais le soleil brille sans sourciller. Quand je dépasse la grille de l’entrée, il dessine des arcs-en-ciel dans la traîne des fontaines. Tout au bout des massifs de fleurs bleu royal, pourpre et or, j’aperçois la forteresse. Je suis toujours impressionné par ce bâtiment qui ne ressemble à rien. Il est figé, hors du temps, avec ses tourelles et ses bas-relief.

Pour arriver à mon bureau, je dois franchir une série de lourdes portes de bois. Les normes de construction n’étaient pas uniformes à l’époque. Aucune porte ne s’ouvre du même côté. Une vraie course à obstacles quand j’ai un café dans la main et les bras pleins de dossiers. Sur le mur du couloir de grands portraits en noir et blanc ou en sépia. Les fondateurs, Henry Teusher et Marie-Victorin me sourient au passage. J’ai toujours un plaisir un peu coupable lorsque je m’assois devant mon poste. Et pendant que je me concentre pour entrer la série de mots de passe, je me dis : « Pourvu qu’ils ne découvrent pas que je ne travaille pas. S’ils savaientt que je m’amuse toute la journée. » Et c’est pour ça qu’ils me paient. J’imagine que Marie-Victorin devait se sentir comme ça, quand il courrait l’arrière-pays, son herbier sous le bras. Henry Teusher devait avoir le même sourire, sur le pont de son bateau, au moment où il a aperçu au loin la statue de la Liberté.

Comme un courant d’air, j’ai profité d’une porte entrouverte. Celle que je remplace à décider de changer de vie. Je suis là depuis un mois et il reste moins de trente jours à mon contrat. J’ai serré des centaines de mains. J’ai croisé des gens passionnants, des botanistes, des jardiniers, des biologistes, des artistes et des chercheurs. Sur l’heure du lunch, j’étais assis sur la terrasse du Jardin de la Paix. Une femme dont j’ai oublié le nom m’a dit, juste avant de croquer dans sa pomme : « Tu sais, une fois qu’on a travaillé ici, c’est dur de retourner ailleurs. » Je la comprenais parfaitement. Surtout que les ailleurs minables, j’y ai goûté plus qu’à mon tour au cours des deux dernières années. Je vois avec appréhension le mois d’août qui fond comme la neige au soleil. Quand arrive l'été, le cours des jours s’accélère.

J’ai bien tenté de lire entre les lignes. Mieux comprendre comment se tramait le pouvoir dans la forteresse. Trouver un passage pour m’y planter les pieds solidement. Dénicher le moindre interstice pour m’incruster dans les vieux murs. Je n’ai trouvé rien d’autre que patience et longueur de temps. J’ai mis les bouchées doubles. Je suis toujours le volontaire de service. J’ai dépanné tous ceux qui partaient en vacances pour leur permettre de clore leurs dossiers. (Je fais tout pour devenir indispensable.) Quand je passe devant les fontaines, je presse le pas pour arriver à l’heure pile. Et je croise les doigts en regardant vers le ciel.

Je travaille avec une équipe de femmes. Des mères, des filles, des amoureuses. Une de mes collègues est allée voir notre supérieure pour plaider ma cause. La directrice lui a promis d’essayer de gratter les fonds de tiroir pour tenter de trouver des miettes de budget pour me garder un peu plus longtemps. Elle lui a parlé du printemps prochain où le département aurait vraiment besoin de moi. Mais je sens bien que ma position est fragile. N’entre pas qui veut, dans la forteresse. Ici, l’ancienneté est le plus grand pouvoir. Et la seule chose qui est permanente, c’est l’impermanence. À chaque compression budgétaire, les postes rétrécissent comme des peaux de chagrin. Je me gorge de beauté, de couleur et de chaleur en prévision de l’hiver. J’ai un pincement au cœur quand je pense au jour où les grilles me seront fermées.

26 juillet 2007

Les vagues

Quand je sors du bureau, je suis presque assommé par la cacophonie joyeuse des oiseaux. Le cardinal, les chardonnerets, le merle et les bruants semblent concourir pour savoir qui dominera l’espace sonore. Le soleil frôle la couronne des arbres qui frissonnent. L’été se décline en milles menus bonheurs, jusque dans la blogosphère…

Suivre des leçons de philosophie en pleine canicule données par une institutrice blonde, la cigarette au bec. Sentir une goutte de sueur qui dévale ma tempe. Entendre le vrombissement du ventilateur. Et me creuser les méninges pour comprendre pourquoi l’amour.

Flotter paresseusement dans l’eau fraîche. Être aveuglé par la lumière et la transparence bleutée de la piscine. Se retourner pour ne pas manquer le plongeon parfait d’un émule d’Alexandre Despaties. Parler à voix basse avec GP qui flotte juste à côté. Détailler les garçons qui passent. Ceux qui se font dorer en maillot. Puis étendre sa serviette et laisser son corps alourdi se gorger lentement de soleil

Se retrouver dans un bar devant deux pintes de bières irlandaises, Bass et Guiness, et entendre un joli garçon me dire qu’il faudrait vraiment que j’essaie d’être publié. Avoir le bar à nous tout seul. Être servi par une sympathique barmaid aux yeux clairs puis repartir en vélo et filer sur la piste dans l’air doux de la nuit.

Rigoler en voyant les petits copains de Creaminal tenter d’identifier les toilettes du Jardin botanique de Montréal : Turquie, Angleterre, Japon, Chichigneux les Oies Grasses ou alors Tataouine la Callaisse ? (Je peux en parler maintenant que Beur-boy a trouvé.)

Être invité à Paris en regardant le feu des lucioles au-dessus d’un champ virtuel. Imaginer le Boeing qui décolle, mon regard qui cherche la ville dans le hublot. Imaginer son visage…

Apercevoir une petite puce de trois ans qui s’approche de la terrasse. La voir se lever sur la pointe des pieds pour voir les frites et les tortillas dans mon assiette puis me gratifier d’un sourire timide mais radieux avant d’aller rejoindre, à petits pas, le papa qui lui tend la main sur le trottoir.

Lire les retrouvailles de deux amants, entre pudeur et passion dévorante, quelque part dans le Nord de la France.

Croquer dans un chocolat noir grand cru de Madagascar ou de l’Équateur à la pause de 15 heures. S’étonner des parfums subtils de fleurs et de fruits qui colorent l’ivresse du cacao.

J’ai beau chercher, je n’arrive pas à mettre en ordre tous les plaisirs qui se succèdent sur ma vie en ce moment. Pourtant, comme je le fais depuis l’enfance, je reste immobile, assis près des dunes, à regarder les vagues s’essouffler sur le sable. Je laisse mon regard se perdre dans la dentelle de l’écume. Et je souris de convoitise en fixant les cailloux colorés qui irradient sous l’eau claire.

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