23 juillet 2008
Éphémère, épisode 4
"Jusqu’ici, tout va bien…"
C’est ce que tu te répètes. En espérant une fin plus douce que celle du film de Mathieu Kassovitz. Depuis longtemps, tu as appris que le temps est compté. Tu n’oses pas te retourner de peur de manquer quelque chose. Alors, tu fonces, en prenant ton pas le plus assuré. Tu calcules, tu soupèses, ce que tu pourrais ajouter entre les cases de ton emploi du temps. Tu glisses en diagonale sur les nouvelles du jour. Puis tu replies le journal. Tu écoutes distraitement la radio qui babille à ton oreille. Et tu te faufiles entre les épaules pour atteindre la sortie.
Tu ressens parfois une étincelle fugace, presque imperceptible. Et les poils se soulèvent instantanément sur ton bras. C’est une flamme, entrevue, au fond d’un regard. Une promesse, coincée dans le repli d’un sourire. Désormais, tu refuses d’être dupe. Tu t’es fait tellement de cinéma. Tu voudrais retrouver la confiance de l’enfance, mais elle est loin, très loin derrière. Et si tu te retournes dans sa direction, tu risques de rater ce qui pourrait te passer sous les yeux. Alors, tu fronces les sourcils et tu fixes les secondes qui se déroulent devant toi. Et le ciel file, à des kilomètres au-dessus de ta tête.Parfois, tu aimerais bien toi aussi te laisser griser par la vague. Tu réclamerais même ton tour de manège. Baisser les bras, déposer les armes, juste le temps d’une expiration. Mais toujours ce souvenir de bonheur te consume. Plus clair et plus incarné que le bonheur lui-même. Il crée en toi des vides où s’engouffrent les rafales qui te secouent le corps. Est-ce que la vie n’est qu’une histoire que l’on se raconte ? Tu t’es toujours moqué de la nostalgie. Tu lèves les yeux au ciel. Il est 17 heures 30. Il y a encore du jour qui traîne, entre les nuages. Tes semelles claquent sur le trottoir glacé. Jusqu’ici, tout va bien.
Cette note est parue le 1 février 2008 sur le blogue Messed-Up dans la série Les éphémères. C'est Dan qui a trouvé les photos.
Musique : Camille, Vertige
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09 juillet 2008
Nouvelle vague
Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.
Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?
(Pour Debbie, 15 avril 2007)
— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007
...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens... (Tsunami, 24 avril 2007)
...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)
...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)
Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.
...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)
— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007
— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007
Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.
...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)
— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007
Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.
Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...
00:00 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, écriture, amours, relations, souvenirs, rencontres
08 juillet 2008
Infidèle
Après quelques tentatives, j’ai mis en branle un second blogue, exclusivement professionnel. Mes premiers essais s’étaient doucement éteints, faute de temps et de motivations. Celui-ci répond à un besoin. Il a déjà suscité de l’intérêt dans le milieu québécois de l’horticulture, ce qui me motivera à continuer. Sans faire aucune publicité, j’ai trouvé quelques discrets lecteurs au Jardin botanique de Montréal et à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, l’établissement où j’ai étudié l’horticulture. Le site va peut-être même y inspirer un nouveau cours sur le verdissement urbain.
C’est un endroit pour engranger des textes que j’aurais envie d’écrire et qu’on ne me commande pas. Mais surtout un espace où rassembler de façon pratique tous les liens que j’utilise quotidiennement pour mon travail. Et finalement, une page plutôt jolie (j’ai fini par apprendre à me débrouiller avec Wordpress !) d’introduction à l’horticulture pour les néophytes, les citadins ou les rêveurs.
Ruelle verte sur Wordpress.com
L'infidèle, paroles et musique de Claude Dubois, interprétée par Stéphanie Lapointe.
09:07 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : écriture, ville, horticulture, commande, lien, blogue, Informations
24 juin 2008
Dommages collatéraux
« Je rentre seule à Montréal, définitivement. » m’a-t-elle écrit dans un courriel. Ça devrait être triste. Une longue relation de couple qui s’achève, avec tout ce que ça implique. Peut-être un dernier rêve qui s’éteint. Je devrais ressentir du regret, une sorte de compassion. J’en suis incapable. Ça me laisse de glace. Complètement. Je devrais probablement être content de la retrouver. En réalité, je m’en passerais bien.
Ma mère a quitté la cellule familiale alors que j’avais 13 ans et que ma sœur en avait dix. Nous nous sommes retrouvés seuls avec mon père qui était incapable de faire face à la situation et de prendre soin de deux préadolescents. Avant son départ, ma mère régentait toutes les activités de la maison. C’était une control freak. Le contraste a été brutal lorsqu’elle est disparue, du jour au lendemain. Elle en parlait comme d’une libération. Elle avait sacrifié sa vie et ses ambitions pour être femme au foyer et pour « élever » des enfants. Il fallait qu’elle se reprenne. C’était à son tour de vivre sa vie.
Chacun de notre côté, nous avons mis des années à nous en remettre. Ma sœur a cessé d’aller à l’école. Pendant des mois, elle n’est pas sortie de son lit. Moi qui étais déjà sauvage, je suis devenu encore plus taciturne. Je me souviens d’un travailleur social qui venait de temps à autre à la maison. Certains jours, je me sauvais de l’école et j’allais me réfugier dans les livres à la bibliothèque municipale. J’étais très fier d’avoir envoyé promener le directeur du collège alors qu’il m’engueulait parce que je manquais des cours.
L’autre soir, je revenais du cinéma avec un ami. On venait de voir le dernier film de Léa Pool, Maman est chez le coiffeur, qui raconte une histoire de famille qui pourrait ressembler à la mienne.
« Tu devais écrire là-dessus, me disait-il. Ça ferait un roman extraordinaire ! Tu te rends compte ? C’est plus grand que nature. Traverser les frontières et tout ça… »
J’ai haussé les épaules : « Je n’aurais pas assez de recul. » Intérieurement, je me disais que ça serait vraiment laid comme histoire.
Après son départ, ma mère a vécu plusieurs années en Afrique de l’Ouest puis au Viet Nam. Aux changements de saison, je recevais des cartes postales ou des lettres sur du papier ultra mince où elle entassait les banalités, la météo, les descriptions pittoresques. Depuis presque une dizaine d’années, elle vivait avec une autre femme aux États-Unis, Au New Jersey, près de New York puis à Chicago en Illinois.
Nous la voyons généralement une ou deux fois par année. Elle sent alors le besoin de rattraper le temps perdu, alors elle parle sans arrêt. Je dis souvent pour la décrire que ma mère doit avoir des branchies parce qu’elle ne s’arrête jamais de parler pour respirer. C’est un feu roulant de paroles, de petits rires affectés (elle rit ses propres blagues) et de commentaires sur tout ce qui lui passe devant les yeux. Elle ne peut regarder un film sans donner son opinion sur chaque réplique. Elle est comme un enfant qui a besoin de toute l’attention.
Moi et ma sœur nous réagissons un peu de la même manière. On se tait et on pense à autre chose en attendant que ça passe. Parfois, ça a l’air de la contrarier, mais la plupart du temps, elle ne s’en rend même pas compte, tellement elle est prise par son discours. Son flot de paroles est émaillé, ça et là, de commentaires sur le fait que je n’ai toujours ni doctorat, ni prix Nobel et de suggestions sur tout ce que je pourrais faire pour un jour arriver à être enfin quelqu’un. L’an dernier est même allé jusqu’à conseiller à ma sœur de ne jamais avoir d’enfants. « Tu sais, les bébés, c’est bien beau au début, mais ensuite, je te jure, c’est pas toujours drôle. »
Ma mère a des branchies, mais elle n’a pas d’oreilles. Elle n’écoute jamais et de toute façon, n’a aucun intérêt pour ce qui ne sort pas de sa bouche. J’exagère à peine. Pour faire de la psychanalyse de pacotilles, je pourrai dire que ça explique ma réaction épidermique à tout ce qui évoque le rejet, la distance, l’hypocrisie et les faux-semblants. (Et ma propension à me taire même lorsque je ferais mieux de parler.) Peut-être que ces envies de fuite sont inscrites dans mes gênes. Probablement que tout ça lui vient de sa propre histoire familiale. Pourtant, mes grands-parents avaient l’air sympathiques. Il paraît que les adultes qui n’ont pas pu vivre leurs crises d’adolescence ont beaucoup de mal à voir venir celle de leurs progénitures. Ils choisissent alors de vivre leur adolescence sur le tard, quitte à tout balancer.
Ces jours-ci, je suis en train de lire un roman extraordinaire, Lignes de faille, qui traite de façon très juste de ces blessures qui passent d’une génération à une autre. Des plaies contre lesquelles on se construit et qui font que l’on devient qui l’on est. Nancy Huston y suit quatre personnages de quatre générations d’une même famille. Des histoires qui s’emboîtent et se répondent dans un lent crescendo de sens et d’émotion. Une œuvre magistrale sur la filiation et la transmission. (À lire absolument !) À moins d’un changement majeur, ni moi ni ma sœur n’aurons d’enfants. La faille et le flot de névroses vont se buter à un cul de sac. C’est peut-être mieux comme ça. Fin de l’histoire familiale. On évitera ainsi les dommages collatéraux.
Nancy Huston, Lignes de faille, Actes sud/Léméac, 2006
12:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, famille, parent, écriture, génération, blessures
05 juin 2008
Les pots cassés II
Allongé sur le canapé de vinyle vert, Frédéric feuilletait un vieux Times Magazine de 1963. Lors de la marche pour les droits civiques, 200 000 manifestants avaient marché sur Washington. Ils s’étaient massés pour entendre le célèbre discours de Martin Luther King. Dans un numéro de 1966, les Beatles donnaient leur dernier concert à San Francisco. Le ronronnement du vieux frigo et le cliquetis de l’horloge remplissaient le silence. Daniel devait bien être parti depuis deux heures. Dès qu’il est question de nourriture, il s’éternise, hésite, parcourt chaque étiquette comme si c’était un chef-d'œuvre de la littérature universelle. Fred posa le magazine sur la pile qui se trouvait sur la table à café et leva les yeux vers la grande fenêtre qui donnait sur le lac. Dans la pénombre, près des lampadaires, des ombres apparaissaient et disparaissaient aussi vite. Des chauves-souris brunes devaient se régaler des nuées de moustiques qui partaient en chasse à la nuit tombée. Toute la baie et les alentours baignaient maintenant dans un flou bleu qui en estompait les contours. Des nappes de brouillard se matérialisaient au-dessus de l’eau. Invisible, un huard déchira le silence d’un hurlement fantasque.
Un grondement sourd se fit entendre du côté du chemin et tira Frédéric de sa rêverie. Le bruit des portières puis des éclats de voix. Frédéric traversa la cuisine pour aller à leur rencontre. Marina et les filles devaient avoir croisé Daniel au village. Mais seules deux silhouettes s’avançaient vers le chalet. Daniel et un autre homme, plutôt grand, qui transportait des sacs et une caisse de douze bières en riant. « Je ramène de la visite » lança Daniel dans sa direction en montant les quelques marches qui menaient à la véranda.
« Fred, je te présente Raphaël. Tu te souviens, on a travaillé ensemble sur la soirée au Café des Éclusiers ? » Et se tournant vers le nouveau venu : « Raphaël, Frédéric mon chum. » Raphaël tendit sa longue main vers Frédéric : « Enchanté. Je rentrais à Montréal, et je suis tombé en panne à deux cents mètres du village. J’allais… » L’homme a un curieux accent français avec lequel il s’obstine à sacrer et à déformer des expressions québécoises. « J’m’attendais pas pantoute à tomber sur un ancien collègue. » Daniel tout heureux poursuit : « Je me suis dit qu’on avait une chambre de plus et puis… » Frédéric affiche un petit sourire. S’il espérait avoir enfin une soirée en amoureux, c’était, une fois de plus, partie remise. Il ne comptait plus les occasions ratées. Avoir l’air cool, détendu, il avait l’habitude. Par négligence ou par lassitude, il laissait quand même transparaître un certain ennui. Dans l’espoir que l’importun le devine, juste un peu. Daniel avait déjà ouvert trois bouteilles qu’il vantait avec enthousiasme : « Tu m’en donneras des nouvelles. » Il était toujours comme ça lorsqu’il était entouré. Il parlait fort, le rire dans la voix. Raphaël décrivait l’assistance de sa conférence avec un mépris appuyé et un humour cynique. Daniel gloussait en remplissant son verre. Frédéric ne les écoutait qu’à moitié. La conversation s’arrêta net quand au fond de la baie, le huard poussa un second hurlement. Le cri se termina dans un trémolo. Raphaël qui allait prendre une gorgée avait figé son mouvement, le verre suspendu devant ses lèvres : « C’est un loup ? »
L’écho de ce chant rebondissait sur les collines et s’estompait doucement dans le brouillard. Louis aurait pu l’entendre lui aussi s’il n’avait pas ouvert la radio, trouvé une station locale et monté le volume au maximum. Il avait finalement déniché une baguette trois villages plus loin. Le pain avait l’air aussi dur que du bois, ce serait bien fait pour Jean-Claude. L’obscurité était maintenant complète. Il ne voyait que quelques mètres devant lui. Dans le faisceau des phares, la ligne jaune sautillait sur l’asphalte. Des nuées d’insectes apparaissait par intermittence dans la lumière et plusieurs venaient tacher le pare-brise. Louis-Philippe adorait conduire la nuit. Jouer entre les courbes d’une route de campagne à travers le paysage, invisible.
Une centaine de mètres devant lui, un mouvement attira son attention sur la gauche. En une fraction de seconde, la musique avait disparu de sa conscience. Instinctivement, il agrippa le volant. Au ralenti, un grand animal aux pattes fines fit deux pas sur la chaussée puis tourna la tête dans sa direction. Deux yeux d’un noir humide encadré de longues oreilles en éveil. Le chevreuil s’immobilisa au milieu de la route, fasciné par les phares qui fonçaient vers lui. Louis donna un brusque coup de volant, les roues quittèrent l’asphalte et dérapèrent sur le gravier. Il tenta un second changement de cap pour regagner la voie, mais une violente secousse lui frappa la tête sur la vitre du côté. La voiture disparut dans l’obscurité dans un grand fracas de branches brisés. Des mouvements de fuite se firent entendre dans la pénombre, puis le silence s’étendit de nouveau sous le ciel étoilé.
à suivre...
19:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : écriture, campagne, triangle, amours, gay et lesbienne, route
02 juin 2008
Les pots cassés I
La voiture a ralenti puis s’est immobilisée sur l’accotement. La brise a rapidement dissipé le nuage de poussière. Le soleil qui plombait sur l’acier et la stridulation des cigales soulignaient à gros traits l’arrivée des chaleurs. Derrière les vitres fumées, Frédéric cherchait à cacher son agacement, mais c’était peine perdue. L’air conditionné ne fonctionnait plus depuis presque une heure. Il balaya le paysage du regard en baissant la vitre: « T’es sûr que c’était à gauche, après le village ? » C’était la question à ne pas poser, mais c’était la seule qui lui venait à l’esprit pour briser le silence. Derrière le volant, Daniel fouillait dans un vieux cartable avec des gestes brusques : un dépliant touristique sur la Gaspésie, une carte routière des états de la Nouvelle Angleterre, une série de coupons-rabais de Burger king, pas moyen de trouver une foutue carte du Québec. D’une main, il poussa la pile de papier entre les deux sièges et de l’autre il agrippa son téléphone : « Envoye Marie, réponds ! » Dans le combiné, la voix doucereuse de Marina lui défilait son boniment de répondeur. Il replia rageusement l’appareil et démarra le moteur. Sans le regarder, Frédéric ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix monocorde : « Moi, je pense qu’on serait mieux de retourner vers le village. »
« Je suis certain qu’on est dans la bonne direction. »
Inutile de s’obstiner. Frédéric se cala contre l’appui-tête et lança son regard entre les bosquets de pins qui longeaient le champ de luzerne. Pendant une fraction de seconde, il crut apercevoir la robe fauve et les yeux sombres d’un chevreuil entre les branches. Mais la bête avait immédiatement disparu.
Le soleil s’était couché depuis plusieurs heures. Raphaël avait beau appuyer de tout son poids sur l’accélérateur, le paysage tout autour ne changeait presque pas. Les envolées lyriques de Maria Callas ne parvenaient pas à couvrir les vibrations de la Smart qui roulait aux limites de sa capacité. Il avait choisi La damnation de Faust pour tenter d’oublier un moment qu’il était à plus de cent kilomètres de Montréal. L’aiguille sautillait tout près du rouge « Oh non, putain ! J’ai pourtant fait le plein à Shawinigan. Allez avance ! » il pianotait sur le volant. Quelques minutes plus tard, dans le creux d’un vallon qui ressemblait à tous les autres. La Smart rouge et blanche se gara en silence près d’un garde-fou. Raphaël en sortit immédiatement et claqua la porte : « Merde, merde, merde ! » Il marchait à grands pas et le silence retombait lourdement tout autour de lui. Il jetait des regards inquiets de chaque côté de la route. Aucune lueur n’était visible au-dessus de l’horizon. Une brise légère faisait valser les herbes hautes et trois lucioles clignotaient près du fossé. Raphaël avait la phobie des moustiques. Et il détestait tous les insectes. Chaque fois qu’il s’était fait piquer, l’enflure avait duré des semaines. « Aie ! » : Il avait cru sentir quelques choses lui frôler le mollet. Il se mit à sautiller ridiculement pour regagner la voiture où il se jeta en fermant la portière derrière lui. À travers la vitre close, il devinait un silence peuplé de bourdonnement, de craquement et de grésillement. Il eut le réflexe de verrouiller les portières. Puis il ouvrit le dossier qu’il avait préparé pour sa conférence de la veille. « Suffit d’attendre. Quelqu’un finira bien par passer. » La présentation s’était bien déroulée, il avait l’habitude. Pendant tout le temps qu’il avait parlé, il avait senti les regards rivés à ses lèvres. Mais il aurait pu resserrer la conclusion et surtout, s’arrêter après trois verres, au cocktail qui avait suivi la conférence.
Louis-Philippe revoyait l’air ahuri de Jean-Claude dans le hall : « C’est quoi, ça ? »
« Ben, tu m’as dit d’amener du pain ? »
« Ben oui, mais Louis… pas du pain tranché ! » Jean-Claude s’était retourné vers la cuisine en soupirant.
C’est ce soupir exaspéré plus que les mots qui avait piqué au vif Louis-Philippe, resté dans l’embrasure de la porte : « C’correct, j’vais t’en trouver du christ de pain. »
« Non, non, oublie ça, on va s’en passer. »
« Non, non, j’y vais, je retourne au village, ce sera pas long. »
« Louis ! C’est pas… »
Louis-Philippe avait déjà claqué la porte-moustiquaire et il marchait d’un pas déterminé vers sa voiture garée sous le merisier. Jean-Claude a rempli son verre de vin rouge et a avalé une grande gorgée.
Quatre kilomètres plus loin, dans la petite épicerie de Saint-Edmond, on pouvait trouver des briquettes à BBQ, du chasse-moustique et des vers pour la pêche. Mais la plus grande partie de la clientèle ne fréquentait l’endroit que pour s’approvisionner en bières et en cigarettes. « Une baguette ?! » a dit la vieille caissière en détachant chaque syllabe et en écarquillant les yeux. Louis-Philippe n’avait pas su quoi répondre. Il avait haussé les épaules et était sorti immédiatement. Il regagna la voiture et posa les mains sur le volant en se demandant s’il pourrait trouver une baguette dans le prochain village sur la route. « J’ai l’air fin, là. Le fifon qui cherche du pain dans un trou perdu, plein d’attardés consanguins. » Sur la galerie, près de la porte de l’épicerie, l’ours noir empaillé qui le fixait de ses yeux de verre, semblait lui donner raison.
À suivre…
12:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fabulation, ex, pots cassés, histoire, écriture, campagne
19 mai 2008
De l'utilité du blogue
— « …extraordinaire. »
J’ai levé un sourcil. C’est bien ce qu’elle a dit ? J’ai reçu des compliments joliment tournés dans les commentaires, mais bon, entre blogueurs on s’encourage. Si un ami m’avait lancé ça en face, j’aurais répliqué. C’est typiquement québécois de se déprécier, d’amoindrir ces qualités de cette façon, un vieil héritage catholique. Sauf que dans une entrevue, ce serait mal vu alors, j’ai souri : — « Ah… Merci »
— « Vous avez une plume extraordinaire, particulièrement dans vos textes plus personnels. Vous n’avez jamais publié ? »
— « Euh, non. »
— « Et puis, ça cadre parfaitement avec ce que je recherche. Je ne cherche pas des journalistes qui exposeraient des faits. Je cherche des conteurs. »
C’est grâce à un ancien lecteur de ce blogue, Nitram, que j’ai obtenu cette entrevue. Il travaille dans cette agence. Il a proposé ma candidature : mon curriculum vitae et des exemples de textes rédigés au cours des dernières années. J’ai hésité longuement avant d’ajouter un billet tiré de ce blogue. C’est Ziggy qui m’a encouragé à le mettre en avant (juste avant qu’il ne sorte de ma vie). Et c’est ce qui m’a fait décrocher ce contrat : une série d’articles pour un nouveau magazine qui paraîtra pour la première fois en mars 2009. Je dois proposer les sujets pour la mi-juin. Voici la note que j’avais jointe à mon envoi, Dolce vita :
Quelques oiseaux et le chant des cigales. Je suis étendu contre les racines d’un marronnier. Mes yeux s’égarent en chemin vers la cime. Entre les branches raides, les feuilles captent la lumière en couches successives. Je me perds dans ce vitrail subtil et mouvant. À chaque retour de la brise, le feuillage scintille en frémissant. La fraîcheur est une caresse. Comme si le bleu du ciel s’approchait pour m’effleurer.
Le roman de Guillaume Vigneault, Carnets de naufrage, posé tout près de moi, je ferme les yeux. Et je savoure la fluidité de ces mots qui s’effacent complètement pour laisser place à la vie et au désir. Je me dis que je ne saurai jamais écrire, mais ce n’est rien de grave.
Les insectes s’affairent avec urgence dans les effluves sucrés du trèfle. Une fourmi court sur ma page dans une totale indifférence puis se lance dans l’escalade d’un brin d’herbe. Rien n’a d’importance. Que la droiture du pin gris qui fonce, immobile, vers le ciel. Que le monarque qui bat de l’aile contre le vent.
On m’a dit qu’entre les lignes, on pouvait lire mon désir d’un amour fusionnel et un certain fatalisme face à son impossibilité. Ça me trotte dans la tête depuis quelques jours. Je n’y crois plus trop. Plus simplement, j’aspire à aimer la vie et à apprendre, comme le dernier des cancres, à me laisser aimer d’elle. C’est moins glamour mais plus près du réel.
De minces rubans de nuages ondulent au-dessus des bosquets d’épinettes ou de saules. Comme des versions diurnes de la Voie lactée. Quelques éclats de voix sont parfois portés par le vent, et se diluent dans l’immensité du parc Maisonneuve. Quelques mots de français, beaucoup d’anglais et un peu d’italien.
Un chien minuscule passe près de moi, d’horribles yeux globuleux sur sur son visage aplati. Il râle. On dirait qu’il rit. Il frétille de bonheur en courant vers un couple aux allures gothiques. Allongé contre la terre, sous le ciel, la solitude n’a plus de substance. Rien n’entrave le cours de la vie. Il me faut poser le stylo, arrêter tout mouvement et m’étendre. Me gorger de soleil.
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10 mai 2008
Quatre heures
Il est quatre heure du matin et je suis éveillé. J'essaie de deviner dans le ciel une lueur qui annoncerait le matin. Ça m'arrivait souvent, quand j'étais petit, de m'éveiller ainsi après un cauchemar. Dès que j'étais certain que le jour revenait, je pouvais me rendormir tranquille. J’ai peur, mais j’avance. J’écoute toujours ce qu’on me dit. J’observe, je lis attentivement, je réfléchis et je questionne. J’ai le syndrome de l’imposteur et j’ai toujours l’impression que les autres détiennent une plus grande part de sagesse. Que leurs vies sont plus remplies, plus sereines, plus équilibrées. Longtemps, je me suis dit que je serais comme eux, quand je serai grand. J’ai parfois senti des regards condescendants ou réprobateurs. J’ai souvent entendu des soupirs d’exaspérations. Je reçois parfois des jugements à l’emporte-pièce. Il est facile de critiquer et de catégoriser les gens quand on est caché derrière un écran. Paraîtrait que mes billets sont bourrés de fautes : la boîte des commentaires est là pour recevoir les corrections. J’apprends à écrire en écrivant et je crois que je m’améliore avec le temps. Et puis personne n’a l’obligation de me lire
Quétaine ? Dur de comprenure ? Drama queen ? Borné ? Têtu ? Fataliste ? Exhibitionniste ? Complaisant ? Égocentrique ? Doté d’une imagination maladive ? Fleur bleue brainwashée à l'eau de rose ? Romantique fini ? Névrosé ? Angoissé ? Insécure ? Trop impulsif ? …
Ouains pis ?
Si moi j’aime ça de même ?
(Et puis l’exhibitionnisme sans voyeurisme, ça ne se tient pas !)
Un soir, j’ai entendu une interview que Pierre Bourgault a accordée peu de temps avant sa mort. Lui qui a été un grand communicateur, un acteur important de la vie politique, un orateur qui galvanisait les foules, il racontait d’une voix douce que s’il avait à revivre sa vie, il mettrait un peu de côté ses ambitions et les causes pour lesquelles il s’est battu pour accorder plus d’attention à ces sentiments et à ses histoires de cœur.
Je serai toujours le seul à marcher dans mes souliers. Et quand j’aurai 102 ans, je veux regarder derrière moi avec un sourire. Je les use ces souliers dans la poussière depuis plus de 38 ans. Ça en fait des levers et des couchers de soleil ! Et après toutes ces années, je sais aujourd’hui ce qui me fait vibrer, ce qui m’allume, ce qui me donne le goût de danser, ce qui me drive. Et c’est vers cela que je veux marcher. Parce que c’est là qu’est la vie, la mienne en tout cas. Et que je ne veux plus en perdre une miette. Même si je suis à contre-courant. Même si je suis dans le champ. S’il faut que je frappe un mur plus souvent qu’à mon tour. Je me ferai de la corne sur les joues. J’ai toujours eu la tête dure et du front tout le tour de la tête. S’il faut que je pleure à verse, je pleurerai de toutes mes forces, et des larmes et du sang. Et l’on verra la terre desséchée qui fleurira dans les traces que j'aurai laissées. J’aurai au moins servi à ça. J'aurai aimé. Ma vie n’aura pas été vaine. C'est ce que je me dis, à quatre heures du matin.
J’assume.
Advienne que pourra !
C'est drôle, ça me soulage d'avoir écrit cette note.
Musique kitsch et quétaine à souhait : Come what may, Nicole Kidman et Ewan McGregor, Moulin Rouge (Merci Zig)
04:00 Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, blogue, jugement, choix, vie
07 mai 2008
Champagne
Un livre dort sur une chaise près de mon lit. Même refermé, il me trouble et me fascine. Quand j’en ai le courage, j’en reprends la lecture. C’est un roman incandescent et douloureux. Par moments, je ne peux m’empêcher de détester cette auteure que je ne connaissais que de réputation. En quelques lignes, elle arrive à mettre en lumière la fugacité de la vie et la magnificence du monde, à l’instant où cette beauté va passer. C’est un roman sur la perte, nourri par une tendresse et un émerveillement pour la nature. Amours, désirs, rêves et souffrances, à pas feutrés, Monique Proulx visite l’humanité de chacun de ses personnages avec une lucidité éblouissante, sans aucune complaisance.
Le récit est mené d’une main de maître. En tant que lecteur, il m’arrive de croire que j’ai discerné une piste dans le foisonnement des images puis, au moment où je m’y attends le moins, l’histoire se retourne comme un gant et me laisse bouleversé comme les personnages.
C’est un roman qui exacerbe les sens et qui ouvre les yeux. Un livre où je reconnais une nature sauvage que j’ai aimée et qui a créé des empreintes profondes en moi. Des couleurs que j’ai laissées s’évanouir de ma conscience pour ne pas en sentir le manque ou la fragilité. Je cherchais un livre pour meubler mes insomnies et m’approcher sans bruit des frontières du sommeil. J’ai fait fausse route. Ce roman me réveille à grand coup de soleil. Souvent, il me tire des larmes oubliées qui dormaient depuis l’enfance.
01:00 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lecture, livre, roman, écriture, nature, fragilité
08 avril 2008
730 jours, 730 nuits
Ce blogue est né un 8 avril, en 2006. Deux ans et plus de 80 000 visites. 360 billets et 2313 commentaires. Et j’ai failli passer tout droit ! Lors de son intronisation au Rock’n Roll Hall Of Fame, Madonna a raconté une histoire tirée du Talmud : au-dessus de chaque brin d’herbe, il y aurait un ange gardien, qui lui murmure constamment : « pousse, pousse. » Au fil du temps, plusieurs lecteurs et commentateurs réguliers sont devenus pour moi des anges gardiens que j’entends chuchoter au-dessus de ma tête, à toutes les heures du jour et de la nuit. Grâce à eux, je grandis et je deviens meilleur. Merci pour votre présence.
(C'était la note téteuse et joyeuse règlementaire du mois.)
21:00 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, blogue, relation, lien, virtuel, anniversaire





