21 mars 2010
D'un crépuscule à l'autre
Voici le billet que je publiais le 11 octobre 2006. Voir tout ce chemin parcouru me rassure. Ma vie n'a pas changé du tout au tout. Des petites modifications se sont additionnées, les unes aux autres, pour laisser plus de place au calme et au confort. Je ne me lève plus à l'heure des poules pour me taper des heures de transport en commun. J'ai apprivoisé ma nouvelle réalité et je tiens l'angoisse à distance, la plupart du temps. J'ai le pied plus solide. Ces temps-ci, je pourrais même dire que je dors assez bien.
Parfois, j'ai peur d'avoir perdu cette intensité. J’ai peur qu'elle se soit enfuie à jamais avec mes drames personnels. C'est lorsque j'étais submergé par la douleur ou par l’angoisse que je parvenais le mieux à voir la beauté, et même à l'imaginer quand elle était absente.
Peut-être que ma vie n'a plus assez de piquant pour être racontée avec souffle. Je ne sais pas. Je tâtonne. En tout cas, écrire me demande plus de travail et d'effort. Je dois secouer le cocon fragile que j'ai mis tant de temps à tisser. Peut-être est-ce le signe que je dois tourner mon regard vers le destin des autres. Cela me fait terriblement peur. Peut-être dois-je simplement réapprendre à écrire.
Crépuscule
Quand le compte à rebours s’enclenche derrière mes paupières, je sais que les derniers instants de liberté s’écoulent trop rapidement. Je dois trouver le sommeil. Les chiffres lumineux tombent en cascade. J’ai besoin de dormir. Barrer la route aux questions qui attendent le flou du crépuscule pour m’assaillir et m’étourdir.
Bien sûr qu’il faudrait que je travaille moins. Combien de temps pourrais-je tenir ? Ce rythme, c’est pas humain. Est-ce que j’attends de craquer ? Pourquoi je m’accroche tellement au travail ? Puis la pensée bascule et les scénarios déferlent. Le loyer, les comptes, les dettes, les coupures de service, les remboursements de prêt et bourses, les intérêts, les lettres de menace dans la boîte aux lettres, les avis d’huissiers. Les imprévus éventuels me serrent déjà la gorge. Je cherche où couper. Comment presser encore plus le citron. Je sais bien, ce n’est pas à cette heure que je vais être éclairé par le génie. Je sursaute quand le plancher craque sous les pas du voisin. Les camions qui passent font vibrer la vitre du salon. Je jette un œil à la lueur sale du lampadaire. Il faut fermer les yeux, il faut partir vers l’intérieur...
Là où le bleu gris du fleuve se mêle aux lumières du ciel, entre le jour et la nuit. J’imagine le dos noir d’un rorqual qui vient rouler à la surface pour frôler la brume et goûter le vent. Il plonge ensuite vers l’immensité bleue. Ne reste qu’une ride qui glisse, s’affaiblit puis disparaît dans les mille fragments de la lune qui se lève.
Je l’imagine porté par les marées orageuses et les courants saturés de vie. Il traverse les espaces liquides ou l’écho des appels lyriques palpe les corps en suspension. Je sais qu’il s’élève, immobile, vers la lumière des glaces lorsque mon esprit s’abandonne et se laisse à regret sombrer dans la nuit. Parfois, quelques gouttes d’eau de mer vont alors se perdre sur ma taie d’oreiller.
11 octobre 2006
J'écris désormais sous un autre nom de plume, sur un autre blogue. Pour le trouver, vous pouver m'écrire : amoursvertiges(arobas)gmail.com
23:24 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : angoisse, sommeil, passé, paix, fleuve
09 juillet 2008
Nouvelle vague
Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.
Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?
(Pour Debbie, 15 avril 2007)
— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007
...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens... (Tsunami, 24 avril 2007)
...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)
...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)
Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.
...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)
— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007
— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007
Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.
...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)
— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007
Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.
Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...
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25 mars 2008
Sans un mot
Les premiers mots ont franchi tes lèvres
Dans une procession silencieuse
Des mots étouffés qui éclatent dans tes prunelles
Un jardin qui mûrit et qui fane
Dans une prison de verre, scintillante.
Mais rassure-toi, j’ai tout entendu
J’ai tâté chacune des faces de ton silence
Et la Terre qui tournoie a fait glisser les foules
Comme s’avancent les continents
Nos âmes en lambeaux, battus par le vent
Se croiseront bien un jour.
La pleine lune s’étalait, tache de crème entre les branches
Dans ce printemps glacé qui étreignait les promeneurs
Tu étais à portée de main, à portée de voix
J’ai posé la main sur ta paroi de verre
Ton sourire d’abord timide s’est étiré lentement
Comme pour répondre au silence de la lune.
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19 décembre 2007
La faute aux vagues
Je pars presque deux heures à l’avance. Ça vaut mieux. Depuis le matin, j’entends à la radio que la circulation est dans un état catastrophique. Et qu’il est préférable de prendre le métro. Too bad ! Il n’y a pas de stations de métro à proximité du bureau où se déroule l’entrevue. Il y a une piste cyclable, mais elle dort sous trois pieds de neige et je n’ai pas de skis, ni de raquettes.
9h35 : l’autobus devrait être là et il commence à faire froid. 10h00 : deux autobus auraient dû passer déjà et la rue est toujours déserte. Mais je respire, je garde le sourire, j’ai encore du temps devant moi. 10h30 : toujours rien. Si ça continue, je serai en retard. Un autobus s’approche sur l’autre coin de rue. Ce n’est pas la bonne ligne, mais elle est dans la bonne direction. Je m’élance en patinant sur la chaussée pour le rattraper.
La veille, le garçon du Gymnase m’a téléphoné, en fin de soirée, pour me souhaiter bonne nuit. Comme on ne pourra pas se voir avant Noël, il m’a envoyé des photos de lui devant la mer, à Percé, pour que je n’oublie pas son visage. Le sourire dans les yeux et les vagues en fond de scène. Mignon. Et j’ai l’imagination qui s’emballe. Il habite pas loin du bureau où je travaillerais. Ça serait plus facile de se voir. Il aime les voyages. Je nous imagine déjà quitter la ville. En campagne, sur une plage, dans un bed & breakfast du vieux-Québec ou à San Francisco. Les années qui passent, les anniversaires, les saisons. Et pourquoi pas deux vieillards qui prennent le soleil sur un sentier du parc Lafontaine, en promenant le chien…
J’ai une quinzaine de coins de rue à marcher et j’ai les pieds gelés. Le rez-de-chaussée de l’immeuble est occupé par un café. Je m’y arrête, pour remplacer mes vieux souliers de marche mouillés par des souliers propres. Je compose le numéro du poste sur le téléphone de l’entrée. C’est une femme avec un accent espagnol qui me répond : — « Je vais vous rejoindre. » Quelques minutes plus tard, une femme dans la quarantaine aux cheveux acajou entre dans le café. — « Vous n’avez pas eu mon message ? L’entrevue est annulée. Je vous ai pris un autre rendez-vous demain à quinze heures. C’est possible pour vous ? »
Peut-être que je souffre d’une forme de maniaco-dépression ultra rapide. En tout cas, mes fantasmes se dégonflent déjà. Retour brutal sur le plancher des vaches. Dans le fond, j’ai beau rêver, il n’y a rien de concret ni de réel entre lui et moi. On ne s’est parlé que quelques minutes au téléphone. Bien sûr, il est drôle, brillant, curieux, gentil. C’est sûrement un séducteur d’expérience. Je ne dois pas être le premier à qui il fait son numéro. Je ne le connais pas et je mange déjà dans sa main, quel con je suis. Et quand il apprendra peu à peu qui je suis, qui me dit qu’il ne déchantera pas ? J’entends déjà les mots : « je t’aime, bien. » ou « Tu sais, on pourrait rester des amis. » La madone se mettrait à hurler « I've heard it all before, I've seen it all before and I can't take it anymore » pourquoi cette histoire tournerait-elle mieux que les autres. Les histoires d’amour finissent mal, en général. Surtout les miennes.
J’étends mon manteau et mon pantalon au-dessus du bain pour qu’il sèche. J’allume l’ordinateur et je fais la tournée des sites d’emploi habituels. Et puis l’hiver ne fait que commencer. On est tous prisonniers d’un décembre qui va bien durer six mois.
« Adieu veau, vache, cochon, couvée… » Demain matin, je repasserai à nouveau ma chemise et mon pantalon. Et je repartirai peut-être sur un nouveau High. Je suis en amour avec l’amour. Et jusqu’à ce jour, la réalité ne fait pas le poids.
Emprunts :
La laitière et le pot au lait, Jean de la Fontaine
Les histoires d’A, Les Rita Mitsouko
Sorry, Madonna
Dans les yeux d’Émilie, Joe Dassin
Le titre de cette note est tiré d’un poème d’Isabelle Hurteau, une collègue talentueuse d’un cours de création littéraire au CÉGEP «…C’est la faute aux vagues, l’image est floue…»
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26 mai 2007
Lettre à Louis-Philippe
20h30 : Le ciel a le blues et il y a dans l’air comme une odeur de pluie. Je glisse ma main dans ma poche. J’y trouve des clés et un couteau. J’y serre quelques feuilles froissées où j’ai consigné ces mots.
Certaines des choses que tu m’as dites me restent en tête et font leur chemin. Contrairement à ce que tu crois, j’ai aimé ton dynamisme et tes excès. Ils m’ont fait un bien fou. Je t’ai trouvé à la fois drôle et touchant. J’ai aimé intensément les moments que nous avons passés ensemble. Je les ai aimés au point d’en avoir mal. J’ai aimé rencontrer les tiens, tes amis, ta famille. J’ai deviné à travers leurs yeux que tu étais quelqu’un de bien. Ta sœur a, dans le regard, le même côté frondeur et fragile. J’aurais voulu être à la hauteur de tous ces moments. Être souriant, fort, d’un optimisme à toute épreuve. Que tu sois fier de moi…
21h42 : Le tonnerre a grondé, mais l’orage est passé en vent. La chaleur lourde se dissipe. Je roule sur Sherbrooke. La grève des transports en commun est terminée, mais pour le moment, le vélo est plus fiable. Une sirène derrière moi me vrille soudain les tympans. En une seconde, l’adrénaline parcourt tout mon corps. Une ambulance me dépasse sur la gauche et s’éloigne devant moi. Je suis agrippé aux guidons et je ressens chaque défaut de la chaussée. Mentalement, j’aligne les mots pour ne pas perdre une seconde. La piste cyclable disparaît enfin dans le parc Maisonneuve. Et je passe de l’agitation de la circulation à une obscurité presque totale. J’ai dû mal à distinguer la piste sur le sol. Je file entre la masse sombre des bosquets. Je pédale d’un bon rythme. Il y a déjà eu plusieurs cas de gay bashing dans ce parc. Encore quelques coins de rue, et j’arriverai chez moi.
J’ai gardé le silence pour me protéger et pour te protéger. C’était maladroit et stupide. J’écris sur les sentiments, mais je ne sais ni les dire, ni les vivre. À travers les moments que nous avons vécus ensemble, j’ai découvert que j’étais un autre. Tu m’as ouvert la porte, c’est vrai. Mais c’était d’abord la porte de moi-même. Je t’en serai toujours reconnaissant. Nous venons de deux univers parallèles, c’est ce qui rendait notre rencontre unique et difficile. Tu as peut-être raison quand tu dis que j’ai encore bien des choses à régler avec moi-même avant de pouvoir être près de quelqu’un. Je me laisse porter par la vague, sans trop réfléchir…
13h30 : Le temps est plus frais et le soleil brille. Je garde dans ma poche ce carnet que je noircis méticuleusement à chaque seconde de liberté. J’ai eu un pincement au cœur quand j’ai servi un couple d’hommes qui préparaient un potager. Ils ont acheté trois plants de tomates, des Supersweets. Ils étaient deux, et moi je suis seul. Il me manque. Sa chaleur me manque. Son regard admiratif me manque. Sa confiance même chancelante me manque. Mais je passerai outre parce que je ne veux pas lui faire de mal. Je ne suis qu’un égaré. En ce moment, à chaque instant je me répète que tout ira mieux demain. Je n’ai qu’une obsession, c’est de passer au travers. Franchir la ligne qui me sépare du prochain jour.
Tu es dans le vrai quand tu dis que je vis dans une bulle. Cette bulle, je l’ai bâti pour traverser des moments horribles au cours des dernières années. J’en ai encore besoin aujourd’hui. Peut-être qu’elle me coupe du monde et m’enferme dans ma solitude. Mais pour le moment, elle est essentielle à ma survie et à mon équilibre. Je m’agrippe à elle pour ne pas couler. Et je sais que je dois le faire de toutes mes forces.
Tu m’as manqué dès la première seconde où tu es disparu dans la nuit. Je pleure, mais au même moment, je suis soulagé. Je n’en pouvais plus de porter ma vie à bout de bras et de faire constamment bonne figure. Même si, selon toi, je n’y arrivais pas vraiment. Tu as eu le courage de partir. Tu resteras quelqu’un d’important pour moi. Si on ne se revoit pas, je penserai souvent à toi, et je te souhaiterai du bonheur, de la tendresse et des rires…
17h55 : Le soleil bas allume la poussière. Je remonte la rue Beaubien. C’est un quartier que je ne connais pas. Des cafés italiens avec des hommes à l’air louche attablés devant des espressos. Ils fixent les passants d’un regard noir. Deux africaines en boubous noirs et dorés marchent lentement en riant. Ici, je suis un étranger. Rosemont n’a rien d’une montagne, mais je sens tout de même la pente dans mes mollets. Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même.
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20 avril 2007
Entre le gris et le bleu

« I love you + or – », Élodie Lachaud
Tirage photographique sur papier métal, diasec, aluminium et chassis, acrylique.
De l’exposition en ligne Artists4life, l'un des projets de l'organisme Dessine l'espoir.
Je sors de la douche. J’hésite entre le chandail bleu et le gris. Ça a son importance. Je vais le rencontrer pour qu’il m’annonce que c’est terminé entre nous, mais je ne ferai rien pour lui rendre la tâche plus facile. Parfum. Pommade pour les cheveux, mais pas trop. J’opte pour le gris, plus austère.
Il est calme. Trop calme. Je me dis qu’il doit être soulagé parce qu’il a pris une décision. Les derniers jours ont été houleux. Pendant que la neige, la grêle, la pluie et les vents violents se succédaient au-dessus de nos têtes. J’ai dû encaisser son ambivalence, ses replis, ses emportements. Je veux bien que les choses soient intenses. Mais trop, c’est comme pas assez. Dans la vie, j’aime être au-dessus de mes affaires, avoir du recul. Être celui qui contrôle la situation, qui voit venir les dénouements. La colère, je connais. Je m’y complais peut-être.
Je ne comprends pas ce qui se passe. Assis face à moi dans le canapé, il me sourit. Il a l'air heureux. — « Tu te rends compte, j’ai menti à mon meilleur ami. J’ai dit mot pour mot que c’était terminé que j’allais t’oublier, que j’allais passer à autre chose. Mais intérieurement, je vis tout le contraire. » J’ai cru son sourire. Il aurait pu dire n’importe quoi. « Toute la journée, j’ai pensé à toi, j’étais de bonne humeur. C’est fou, tu me fais du bien. »
Lui : — « C’est peut-être l’attrait de l’interdit. T’es comme un fruit défendu. »
Moi : — « Un fruit défendu ? »
Lui : — « J’ai l’impression que je ne peux plus m’en passer. Je me dis un jour de plus, puis un autre, puis encore un autre... Tu vas m’avoir à l’usure. »
Moi : — « J’ai rien contre l’idée… »
Il m’a eu à l’usure. L’ambivalence, c’est usant. Je l’ai cru, après un bain trop petit et une nuit enlacés. Je suis stressé en ce moment, j’ai accepté une jobine en attendant parce qu’il faut bien manger. Je n’ai plus un sou. Je trouve sa voix sur le répondeur. Il dit qu’il voudrait me parler ou me laisser un message sur cette page. J’ai eu l’idée lumineuse de lui montrer le blogue. Je ne comprends pas vite. Je suis d’une stupidité à toute épreuve. Tout ce qui est publié ici sera retenu contre moi. Je tisse la corde qui me pendra.
Lui : — « Comment tu te sentais quand tu es parti ce matin ? »
Moi : — « J’ai pensé à toi toute la journée, je te cherchais. »
Lui : — « Il m’est jamais arrivé quelque chose comme ça... ...Je suis terrorisé. Mon meilleur ami m’a dit : si ça t’arrivait tu virerais fou... ...T’es quelqu’un d’extraordinaire, tu mérites mieux que moi. Je suis pas assez fort. Je ne suis pas capable. Tu sais, c’est pas facile de faire ce que je fais... »
Je ne dis pas que je m’en fous que ce soit pas facile. De toute façon, il parle sans arrêt. Je ne peux pas placer un mot. Je ne sens pas de peine. Elle est masquée par la colère. J’ai déjà pleuré plus qu’il ne le faut. Des paysages d’hiver qui durent jusqu’au mois d’avril c’est un peu trop. Il n’y a plus rien de beau dans la neige. C’est froid, sale et humide. Son poids a provoqué des pannes d’électricité un peu partout. Il y a eu un moment de bleu entre les moments gris, rien de plus. Rien qu’un peu de bleu. Moi je suis gris. Gris de colère. C’est de la tempête que j’ai dans le sang. Je regarde au loin. Lire vos mots, vos histoires, me fait du bien...
Puis, le lendemain, il me rappelle, le vent a tourné à nouveau. J’ai du mal à le suivre. J’ai du mal, tout court. Je lui dis. Je comprends que ce n’est pas facile de recevoir une telle nouvelle, mais moi, je suis un peu assommé, étourdi. Il n’y a pas d’urgences et je voudrais juste un peu de douceur. Je lui propose de prendre quelques jours de répit pour y voir plus clair.
Le téléphone sonne à nouveau quelques minutes plus tard. « Salut, c’est encore moi. Je voulais te dire que j’ai pris une décision. Je changerai plus d’idée. Je vais sûrement avoir des downs, avoir peur parfois, mais je vais vivre avec. Je suis certain, la vie c’est trop court. Je peux pas passer à côté de toi comme ça. Je suis prêt à franchir une nouvelle étape. » Je lève un sourcil avec un peu d’appréhension. « J’ai encore jamais dormi chez toi... Tu m’invites ? » — « Pas ce soir, J’ai besoin d’être seul. Mais demain, je veux bien. »
Au diable le printemps, on bascule tout de suite dans l’été. La neige épuisée s’est éclipsée pendant la nuit. Le vent s’est tiédi et le soleil est impérieux. Dans l’autobus, une étudiante aux longs cheveux bruns s’appuie à la barre au-dessus de moi. Elle serre un livre de physique entre son décolleté et son nombril. Mon premier nombril de l’été. Il y a trop de bleu dans le ciel. Après une overdose de soleil et d’oxygène, la ville se prend pour Hollywood. J’aime bien le bleu, mais aujourd’hui, je lui trouve un petit air louche. J'ai peur. Et juste entre nous, j'ai pas mal plus peur du bleu que du gris...
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30 mars 2007
Sois prêt
Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, avait choisi ces mots comme devise des éclaireurs. Lui qui voulait apprendre aux enfants à voir la vie comme une aventure. J’ai été scout pendant plusieurs années. J’y ai nourri ma curiosité pour la nature. J’ai bien aimé dormir sur une plate-forme dans les arbres, apprendre à nommer les constellations, bâtir un igloo, juste pour le plaisir de l’expérience, la beauté de l’effort. J’essaie de voir ce qui s’en vient comme une expérience de plus. Dans quelques heures, j’ouvrirai la bouche et ce sera irréversible. J’ai imaginé toutes les éventualités, tous les possibles. Ses réactions, mais surtout les miennes. J’ai prévu le pire et le meilleur. Un peu plus le pire, je dois l’avouer. Si le meilleur survient, ce sera comme un présent et j’aime les surprises. Mon côté tragique vieillit mal. Et face au retour perpétuel du printemps, il ne tient pas la route. Il y a 10 ans, j’avais annoncé la même nouvelle en pleurant comme un veau, la tête enfoncée dans l’oreiller. Je n’ai plus trop envie de déclamer. Aujourd’hui, je suis vivant et plus en forme que jamais. J’ai bien peur de vivre jusqu’à 90 ans et je ferai un petit vieux exécrable. Je vais faire les choses comme il le faut. Je ne vais pas bafouiller. Le VIH fait partie de moi et je ne peux rien y faire. Je fais tout ce qu’il est possible de faire pour lui clouer le bec et lui mettre des bâtons dans les roues et ça fonctionne plutôt bien. Le virus est assommé, cloîtré dans de misérables réservoirs dans les coins les plus reculés de mon corps.
Mais je ne veux pas non plus occulter cette tristesse lancinante. J’ai relu les mots très justes de Fabien, la première note qui m’a touché alors que je découvrais la blogosphère. Il y relatait une expérience similaire. J’étais tombé sur ce texte, il y a près d’un an. Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui.
Nous avons mangé au Wakamoto. L’ambiance était agréable, les plats délicieux. Il était drôle, attentif, curieux. Je voulais lui annoncer que j’étais séropositif à la fin du repas. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, l’air était froid. Il allait démarrer. J’ai mis la main sur son bras. Dès que j’ai prononcé les premiers mots, j’ai senti la cassure. Toute la chaleur, toute la tendresse évanouie en une fraction de seconde. Un changement subtil, mais indéniable dans son visage. Nous avons remonté la rue vers le nord et on a continué à discuter en roulant. C’était clair que pour lui, une relation avec quelqu’un de séropositif n’était pas envisageable. C’était hors de question. On ne négocie pas avec la peur. J’ai raconté d’autres histoires que j’ai vécu avec des séronégatifs puis nous avons réalisé que nous étions rendus trop loin dans le nord de la ville. Nous n’avions pas regardé ni un ni l’autre où nous allions. Nous avons rebroussé chemin. Il m’a posé des questions. Il y avait comme une colère blanche dans sa voix, dans son attitude. J’avais mal et je ne voulais pas pleurer. J’ai fait le récit de cette soirée où j’ai été contaminé.
C’est au milieu de ce récit que nous sommes arrivés chez moi, juste à temps parce que l’eau me montait au bord des paupières. Je lui ai demandé s’il voulait quand même monter prendre un café et parler encore un peu. Nous sommes entrés. Il s’est installé sur le lit, m’a fait signe de le rejoindre. Il m’a serré dans ses bras, je lui ai dit merci. Je lui ai raconté comment j’avais vécu notre rencontre : — « T’étais beau… » — « J’étais ? » — « T’es beau, mais dans les circonstances, j’aime mieux dire t’étais. Mais… non, T’es beau… » Il m’a embrassé, j’ai poursuivi le récit de ma vie. Il m’a écouté, il m’embrassait. Puis j’ai eu l’impression que je devais me taire et laisser les choses aller. Pour être certain d’avoir bien mal, J’ai continué à croire jusqu’à la dernière seconde qu’il pourrait changer d’avis. Nous avons fait l’amour. (si je peux utiliser ce terme)
Je suis allé lui chercher une serviette. Il s’est rhabillé. J’ai remis mon chandail, à l’envers. Je me débattais pour le remettre à l’endroit. Il a dit quelque chose du genre : — « Là, on n’a rien fait à risque, mais dans une relation, ça pourrait arriver… De toute façon, je suis bottom, ça serait trop dangereux. » Il a enfilé son manteau, je l’ai suivi en caleçon et en chandail. Il m’a donné une accolade rapide. J’ai dit : — « Tu me rappelles ? » il a dit avec un demi-sourire : — « Toi, tu peux me rappeler. » — « Non, je serai pas à l’aise. »
Ce n’est qu’après avoir fermé la porte que j’ai ouvert les vannes. Je n’avais pas pleuré comme ça depuis longtemps. Jamais la solitude ne m’était apparue de façon aussi aiguë. Je me sentais mal comme si j’avais été battu. Une douleur enragée. J’avais le ventre qui voulait hurler, qui voulait vomir tout ce qui lui restait de vie. Je voulais mourir. Je n’en voulais plus de cette vie. J’ai fait alors ce que je sais le mieux faire ; survivre. Chasser les idées qui me venaient en tête : les couteaux, le verre brisé, les lames de rasoir, les médicaments. J’ai pris un somnifère en me disant que tout irait mieux demain. Je projetais de m’emmurer chez moi. Séropositif ou séronégatif, ça devient un pattern, les gars se vident sur moi puis s’en vont. La nuit me fait peur.
La note de Fabien : Un jour parfait, Au fil des jours (31 mars 2006)
Café Robinson, paroles et musique : Marie-Jo Thério
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