23 avril 2008

Chut !



Comme un iceberg qui bascule, l’équilibre entre ce que je raconte ici et ce que je choisis de taire s’est renversé. Ces dernières semaines, un mélange de pudeur et de manque de temps a retenu mes mots. J’ai passé sous silence le mousseux californien avec lequel nous avons trinqué au printemps. La mozzarella fraîche que Ziggy m’a servie en tranches molles, entre tomates et basilic. Cette lumière du matin dorée, quand j’ai soulevé la couette pour admirer son long corps blanc avant qu’il ne s’éveille. Je n’ai pas raconté notre première scène de jalousie que nous avons pansé, calés l’un contre l’autre dans son divan, mes doigts qui erraient lentement dans ses cheveux.

(...)

Je n’écrirai pas les mots qui coiffent ce blogue. Les prononcer, équivaudrait à lâcher un éléphant dans un magasin de porcelaine. Et je me suis découvert un penchant pour la porcelaine, celle de son sourire, de ses bras et celle du creux de ses reins. J’ai aussi remis à plus tard mon dilemme. La soupière ébréchée devra attendre encore un peu. Le secret est parfois lourd à porter et j’ai souvent envie de tout balancer pour être soulagé. Ce n’est pourtant qu’à moi qu’il revient de porter ce poids. J’appréhende le moment où ces mots devront tomber.

(...)

J’ai fait un rêve étrange, la nuit dernière. Je m’étais arrêté sur l’accotement d’une route que je connais par coeur pour l’avoir parcouru mille fois, un ruban d’asphalte qui ondule entre des murs d’épinettes noires. Cette route traverse le parc de la Vérendrye et se déroule jusqu’à la petite ville minière où je suis né. Elle s’enfonce dans la forêt du nord, émaillé de lac aux couleurs du mercure. Je sentais très clairement que l’heure était venue de quitter cette voie pour plonger dans l’ombre des conifères, entre les lichens gris bleu et les aiguilles sombres, là où il n’y a plus aucun sentier. Je n’éprouvais pas de crainte. Je suis un urbain d’adoption, mais je sais me débrouiller dans les bois. J’ai une boussole dans ma poche. Et il y aura toujours les astres. Il me faut courir le risque de me perdre si je veux me trouver un jour. Je suis donc entré dans la forêt, sans faire de bruit. Et je suis disparu entre les arbres. Bien sûr, il y avait le silence. Mais derrière le silence, la vie coulait comme du miel.

Musique : For the time being, Phonique (feat. Erlend oye), Alexkids cold mix

20 juillet 2007

Le vieux chemin

C’est parfois un parfum, parfois une mélodie. Une simple combinaison de notes, et la porte du souvenir s’ouvre violemment. Je n’ai qu’à tourner la tête et j’aperçois, face à moi, celui que j’étais à vingt ans. Moi je le vois très clairement. Lui ne me voit pas. Je suis sûr qu’il préfère baisser les yeux. Il est un peu couard. Il est aveugle, peut-être est-ce mieux pour lui. De toute manière, c’est toujours comme ça. Il est à la fois lourd et aérien. Chargé des milliers de rêves qu’il collectionne depuis l’enfance, pour ne pas couler dans la solitude, pour colmater ses brèches, pour s'aveugler un peu plus. Des rêves mur à mur, il s’en est fait une spécialité. Et léger, parce que tous ces rêves sont encore possibles. Ils ne se sont encore jamais heurtés à la réalité. Il est pressé. Il trouve que le temps ne passe pas assez vite. Il n’en peut plus d’attendre. Il a hâte à la vie.

J’ai une espèce de tendresse, une espèce de pitié pour celui que j’étais. Je voudrais le prévenir. Je voudrais le secouer. Je voudrais m’emporter pour lui, exploser de rage pour lui. Hurler sans relâche les mots qu’il ne dit pas. Parce qu’il se tait. Il se tait. Il n’en finit plus de se taire. Mais si le chemin s’ouvre à mes yeux. Il reste infranchissable. Toutes mes larmes ne peuvent rien y changer. Aucune larme ne remonte le temps.

Peut-être existe-t-il dans une autre dimension. Peut-être y a-t-il une autre réalité où il a fait des choix différents et où je serais un autre homme. Peut-être mieux. Peut-être pire. Qui sait ? Sa réalité me blesse quand elle me saute au visage. Peut-être que les larmes, dont je me déleste aujourd’hui, lui seront elles épargnées. Peut-être qu’il devine ma colère quand le vent siffle sous les portes et que les grands arbres se balancent. Il ferme la fenêtre et lève des yeux inquiets vers le ciel. Je le vois souvent, quand il se sent trop à l’étroit dans sa peau, venir s’asseoir près de la rivière et supplier les eaux vives d’emporter son esprit, plutôt que d'affronter la vie.

Mais déjà le chemin se referme. Les images s’évanouissent. J’aime croire qu’un vieil homme, quelque part dans un monde parallèle, relit les mots que j’écris aujourd’hui et qu’il sourit. J’imagine qu’il prend soin de quelques rêves qui ont survécu aux années. Et qu’il bavarde sans arrêt, qu’il dit même à l’occasion des stupidités et qu’il écrit, chaque jour. J'imagine qu'il lui a pardonné.

02 novembre 2006

Vous avez dit glamour?

Ses yeux qui brillent comme des billes. Il faut que je me concentre sur ses yeux. C’est là que je dois regarder. Pas plus bas. Surtout pas. Pas ces lèvres, le rose doré contre le gris argenté de sa joue rasée. Ou l’imagination se met en branle et j’ai la pensée qui déraille.

Je suis fatigué, usé, cerné. Et quand je suis aussi crevé, le corps prend les commandes et les besoins primaires deviennent absolument tyranniques. Dormir, manger, baiser. Le doré de la peau sur sa gorge. Cette façon qu’il a de refermer sa main gauche sur sa main droite. Je dois revenir à ses yeux. Me concentrer sur ce qu’il dit. C’est à moi qu’il s’adresse.

— « Tu as déjà dit que t’avais peur de ne jamais revivre ce que tu avais vécu dans ta dernière relation… »


J’ai dit ça, moi ? J’en dis des conneries. Ça doit être vrai, s’il le dit. C’est lui le psy. Il me regarde en penchant la tête. Il attend une réponse, là. Je dois dire quelque chose.

— « Je… je ne sais pas. Je, j’ai l’impression que c’est moins dramatique, moins lourd. C’est comme si j’apprivoisais la solitude, comme si… je m’apprivoisais moi-même… »


— « On ne meurt donc pas d’être seul ? »

C’est la stagiaire qui a parlé. Aussitôt qu’une porte est entrebâillée, ils se poussent pour entrer. Je pense : je suis bien dans ma bulle. Foutez-moi la paix.

Moi, l’asocial, il fallait que je sois vraiment motivé pour m’inscrire dans une thérapie de groupe. Les jours où la motivation se relâche, il y a le psy. Son épaule qu’il masse de la main, son ventre, ses cuisses quand il s’étire. Un des participants lui avait demandé s’il était gai. Il n’avait évidemment pas répondu et dans ces explications parfaitement rationnelles, il avait ajouté que ça pouvait être thérapeutique de fantasmer sur son thérapeute. Bon, alors je plonge. Je me mords la joue pour ne pas sourire. J’espère que je n’ai pas rougi.

De toute façon, il n’y a rien à raconter. La seule aventure de la semaine, c’est quand un mille-pattes est sorti d’une fissure du mur de ma salle de bain et que je suis monté sur le rebord du bain en réprimant un hurlement. Rien qu’une suite de jours poussiéreux devant l’écran du bureau, la réceptionniste qui prédit les prochaines éliminations de Loft Story et l’imprimante qui jamme.

Je voudrais écrire qu’on s’est embrassé fougueusement contre la balustrade du belvédère du Mont-Royal pendant que la première neige tourbillonnait dans les lumières des tours du centre-ville. Je voudrais raconter les cris de plaisir étouffés en mordant le coton humide d’une chemise à demi ouverte, dans un ascenseur coincé. Je voudrais trouver les mots pour décrire la lumière bleue du milieu de la nuit quand je regarde son torse qui se soulève et que je me rendors en disant : « Ouf ! Il respire encore. » C’est rien que dans ma tête ces histoires-là. Il faut que je rebaptise ce site : Boulots, misères & chlorophylle. Ça serait sûrement plus représentatif, mais beaucoup moins thérapeutique, et moins glamour.

24 octobre 2006

Première neige

Ce matin, j’ai entendu le cri de la corneille. Alors, je sais qu’elle viendra. Sur un autre blogue, j’ai lu qu’elle était déjà tombée sur Montréal et je l’aurais raté. La première neige, c’est toujours comme une légende urbaine. Je regarde le ciel en clignant des yeux. J’ai hâte que cessent les percussions perpétuelles de la pluie. J’ai besoin du silence de la neige qui estompe les rumeurs de la ville. Sa douceur sur la peau quand le vent tombe. Sa lumière irréelle lorsqu’elle est nouvelle.

Je me rends compte que l’été de fou que j’ai passé commence à me rentrer dedans et que ce retour à la case départ m’affecte plus que je veux bien le croire. Lorsque les soirées empiètent de plus en plus sur le jour, j’aime me tourner vers le passé. Revenir sur mes pas, remonter le cours de mon histoire. Fouiller dans les boîtes de carton, retrouver des cassettes et des photos. La mémoire me rassure.

C’est au temps de l’Halloween que j’ai goûté pour la première fois à l’écriture. J’avais rédigé dans un cahier un conte intitulé La nuit des fées. Dans un village, les habitants préparaient de grands feux de bois en vue de la nuit où le monde des vivants et des morts allaient, pour un court moment, communiquer. Au matin, les cendres volaient au vent. Deux enfants, fascinés par la musique des fées, étaient disparus.

Plus tard, je me souviens d’avoir gribouillé un poème sur le mur d’un café où je travaillais. Le Network Café, 1996. Le poème s’adressait à un dénommé Philippe, un étudiant en cinéma. À cette époque, je découvrais le jazz de Gershwin et je jouais avec les alexandrins…

Mes doigts à ta porte, éroder, grains de bois
Sèches larmes et eaux-fortes, souvenance aux abois
Les espoirs s’accumulent sous le masque poli
Et je prie pour la grâce, comme on danse pour la pluie


Un soir, il m’avait attendu dans la ruelle derrière le café, quelques roses sur le bras. Nous avions assisté à une projection du film Ascenseur pour l’échafaud dans un vieux cinéma. Jeanne Moreau qui erre dans Paris. Miles Davis qui improvise. C’était aussi l’automne et il faisait trop froid

Je range. Je change une ampoule brûlée. Je me prépare à l’hiver. Je ne prie plus pour la grâce. J’espère plus simplement la première neige comme on attend la paix.

11 octobre 2006

Crépuscule

Quand le compte à rebours s’enclenche derrière mes paupières, je sais que les derniers instants de liberté s’écoulent trop rapidement. Je dois trouver le sommeil. Les chiffres lumineux tombent en cascade. J’ai besoin de dormir. Barrer la route aux questions qui attendent le flou du crépuscule pour m’assaillir et m’étourdir.

Bien sûr qu’il faudrait que je travaille moins. Combien de temps pourrais-je tenir ? Ce rythme, c’est pas humain. Est-ce que j’attends de craquer ? Pourquoi je m’accroche tellement au travail ? Puis la pensée bascule et les scénarios déferlent. Le loyer, les comptes, les dettes, les coupures de service, les remboursements de prêt et bourses, les intérêts, les lettres de menace dans la boîte aux lettres, les avis d’huissiers. Les imprévus éventuels me serrent déjà la gorge. Je cherche où couper. Comment presser encore plus le citron. Je sais bien, ce n’est pas à cette heure que je vais être éclairé par le génie. Je sursaute quand le plancher craque sous les pas du voisin. Les camions qui passent font vibrer la vitre du salon. Je jette un œil à la lueur sale du lampadaire. Il faut fermer les yeux, il faut partir vers l’intérieur...

Là où le bleu gris du fleuve se mêle aux lumières du ciel, entre le jour et la nuit. J’imagine le dos noir d’un rorqual qui vient rouler à la surface pour frôler la brume et goûter le vent. Il plonge ensuite vers l’immensité bleue. Ne reste qu’une ride qui glisse, s’affaiblit puis disparaît dans les mille fragments de la lune qui se lève.

Je l’imagine porté par les marées orageuses et les courants saturés de vie. Il traverse les espaces liquides ou l’écho des appels lyriques palpe les corps en suspension. Je sais qu’il s’élève, immobile, vers la lumière des glaces lorsque mon esprit s’abandonne et se laisse à regret sombrer dans la nuit. Parfois, quelques gouttes d’eau de mer vont alors se perdre sur ma taie d’oreiller.


Les baleines du Saint-Laurent

21 septembre 2006

Les heures

C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
Le Petit Prince, Saint-Exupéry


Mercredi matin. Deux heures à tuer. Quelle idée, tuer le temps ! Je suis pris au piège d’un interstice bureaucratique entre la ville et la campagne. Le prochain autobus ne passe que dans deux heures. Au fond du couloir, un musicien du métro chante Imagine de John Lennon devant la foule de l’heure de pointe. La mitraillette des talons hauts. Chignons, sourcils froncés, mallette de cuir noir et odeur d’after-shave. À cette heure du jour, les inquiétudes et les douleurs n’ont pas le temps de s’arrêter. Je respire, en rêvassant.

Je me souviens d’un joueur de tam-tam, au même endroit, à qui j’avais donné un dollar et qui m’avait fait tout un jam. Une fête instantanée, là, dans le couloir poussiéreux. Impossible de ne pas sourire. C’était presque indécent.

Je me souviens du Petit Prince de St-Exupéry. J’avais reçu le livre à Noël, quand j’étais enfant. Un de mes premiers livres. S’il avait deux heures à tuer, le prince marcherait jusqu’à un puits pour le plaisir du chant de la poulie et le goût de l’eau fraîche.

Si j’avais deux heures de liberté, je serais à l’horizontale entre deux draps. Le sommeil me manque. Il s’immisce dans mon crâne. J’ai les idées qui se figent, la tête qui s’alourdit. Le banc gris devient dur. Le plancher de béton frais devient invitant. Il a l’air poreux et confortable.

Une gorgée de café pour voler un moment de lucidité. La foule défile mécaniquement. Un gardien de sécurité marche pesamment, plutôt sexy en bleu marine. Les lunettes de soleil argenté sur sa tête rasée. Il faudrait lui dire que l’été est fini. Il balance les hanches, le walkie-talkie, trop gros, accroché à la ceinture. Un walkie-talkie avec une antenne : dérisoire en 2006, presque attendrissant. Ses jours ne doivent pas être palpitants. J’espère qu’il sait rêver. Il doit bien y avoir une petite vieille qui se perd de temps à autre, en allant visiter sa sœur Muguette à Sorel-Tracy. Un ado, la casquette de travers, les pantalons trop grands, qui pique un paquet de gomme au kiosque à journaux, pour fronder et tromper l’ennui. « 10-4, chef, j’ai la situation bien en main. » dirait-il, les lèvres frôlant l’étui de cuir noir. Il marche d’un bout à l’autre du couloir. C'est grand un terminus. Il discute avec l’ado, la casquette de travers, qui a tout l’air d’être son meilleur ami.

Mercredi soir, en me brossant les dents, je lève les yeux en frissonnant. Le vent froid entre par la minuscule fenêtre da ma salle de bain. La froidure obsédante donne envie de se lover dans le duvet. Comme une chanson de légende, je reconnais le caquètement d’un vol d’outardes qui passe, invisible dans le ciel noir. L’été est passé.

Jeudi matin. Je tente de limiter les éclaboussures de café quand l’autobus sursaute violemment à chaque ride de la route. Le lever du jour est indescriptible avec des mots. Au-dessus de la montage opaque de gris et de pourpre, le ciel translucide passe du bleu glacé au vert tendre. De longues vagues de nuages violacés irisés de feu et de fauve sont poussées dans un coin du ciel par le vent d’ouest. La sphère pleine et écarlate du soleil flotte au-dessus de la ligne d’horizon comme une paupière encore close. Le temps fuit à une vitesse incroyable. Il m’arrive, assez souvent en fait, d’avoir envie que la vie soit belle.

Faune et flore du pays

16 août 2006

Salaud

J’en ai assez d’être gentil, d’être un bon gars, d’être romantique. Je veux être mauvais, vulgaire, sale et méchant. Je veux montrer mes dents croches, serrer les poings et être lâche. Je veux dire que mon patron est un porc. Que les hommes gais sont des névrosés d’une intolérance intolérable. (Ils courent après leurs queues) Que, de toute façon, les Nord-Américains sont des porcs d’une intolérance insupportable. Et je revendique le droit d’être un porc d’une intolérance irrespirable.

Il m’a appelé du métro Laurier. Allo. Est-ce que je peux passer te voir ? l’autobus part dans deux minutes. Il sera chez moi dans quinze. Il a apporté le souper dans son sac à dos. On devait se voir demain. Je…

J’en ai marre de l’image de moi-même que je fabrique en continu. Tellement cute, a l’écoute, patient. Je veux m’énerver, je veux sacrer, donner des coups de pieds, démolir. Je n’en peux plus de moi-même. Je n’en peux plus de ce blogue mièvre. Cette photo de broussaille qui a l’air sorti d’un bosquet sauvage. Derrière le vert et le rouge, c’est un fossé plein de purin. Le liquide y est phosphorescent tellement il est concentré en pesticides et en engrais de synthèse. Devant c’est un terrain de golf ou des obèses désabusés se font rire les uns les autres en pétant et en rotant. De gros morons qui suent dans leur polo bleu poudre en s’affaissant sur la cuirette de leur car. Le bout d’érable se démène pour survivre dans une friche pleine de crotte de chiens et de sacs poubelles. Dans la ville la plus laide du monde, qui se surnomme elle-même Hyacinthe la jolie. Sur le bord d’un tronçon sans attraits d’une autoroute ennuyeuse. Juste un mauvais souvenir.

J’étais frustré. J’avais envie de me sauver. M’enfuir de chez moi. J’avais besoin d’être seul. Il veut me voir, qu’il me voit ! Et il me voit l’air bête, l’air suffisant.

Je n’en peux plus de cette fausse honnêteté, de cette transparence bidon. De faire comme si je n’avais pas de censure. Comme si je ne pesais pas chaque mot. Comme si ça coulait de source. Comme si c’était normal de se mettre en scène pour être lu en diagonale. Comme si ce n’était pas de l’orgueil démesuré, de la vanité excessive que de se ménager le beau rôle en inventant sa vie. Je suis pas franc. Et celui qui écrit c’est un salaud. Même pas foutu de se démerder dans la vie. Même pas foutu de garder des amis. Quelqu’un qui blesse et qui n’a pas de bonnes intentions parce qu’il est trop con pour avoir des intentions tout court.

Il y a encore un chien qui hurle dans la ruelle. Je sais ce que c’est que la douleur. Je la connais. Je sais. Je le sais dans toutes les cellules de mon corps, ce que c’est que d’avoir mal. Et pourtant, je le fais. Je le fais vivre le mal que j’ai vécu. Je l’ai vu ce plissement dans son front. Je l’ai vu son regard de biais, ses épaules défaites. Je l’ai vu sa naïveté bafouée. Je l’ai vu sa solitude. Ça m’a fait mal, juste de le regarder avoir mal en descendant l’escalier. Je sais qu’il n’en a rien à foutre de mon amitié, de ma sollicitude. Il me dit qu’il a tout gâché. Je dis non…

J’en ai marre de faire celui qui attend le grand amour, qui y croit encore juste parce que c’est joli. Parce que ça sonne bien. Parce qu’il faut s’accrocher, que c’est beau la vie, que l’amour est dans l’air et qu’il y a du bon à l’intérieur de chacun d’entre nous. J’en ai assez de la pauvre victime que je suis, qui se fait tabasser par la vie en poussant des couinements plaintifs : oh, oh, ouille. Non, mais ACHEVEZ-LE, QUELQU'UN !

01 août 2006

Dolce vita

Quelques oiseaux et le chant des cigales. Je suis étendu contre les racines d’un marronnier. Mes yeux s’égarent en chemin vers la cime. Entre les branches raides, les feuilles captent la lumière en couches successives. Je me perds dans ce vitrail subtil et mouvant. À chaque retour de la brise, le feuillage scintille en frémissant. La fraîcheur est une caresse. Comme si le bleu du ciel s’approchait pour m’effleurer.

Le roman de Guillaume Vigneault, Carnets de naufrage, posé tout près de moi, je ferme les yeux. Et je savoure la fluidité de ces mots qui s’effacent complètement pour laisser place à la vie et au désir. Je me dis que je ne saurai jamais écrire, mais ce n’est rien de grave.

Les insectes s’affairent avec urgence dans les effluves sucrés du trèfle. Une fourmi court sur ma page dans une totale indifférence puis se lance dans l’escalade d’un brin d’herbe. Rien n’a d’importance. Que la droiture du pin gris qui fonce, immobile, vers le ciel. Que le monarque qui bat de l’aile contre le vent.

On m’a dit qu’entre les lignes, on pouvait lire mon désir d’un amour fusionnel et un certain fatalisme face à son impossibilité. Ça me trotte dans la tête depuis quelques jours. Je n’y crois plus trop. Plus simplement, j’aspire à aimer la vie et à apprendre, comme le dernier des cancres, à me laisser aimer d’elle. C’est moins glamour mais plus près du réel.

De minces rubans de nuages ondulent au-dessus des bosquets d’épinettes ou de saules. Comme des versions diurnes de la Voie lactée. Quelques éclats de voix sont parfois portés par le vent, et se diluent dans l’immensité du parc Maisonneuve. Quelques mots de français, beaucoup d’anglais et un peu d’italien.

Un chien minuscule, le visage aplati avec d’horribles yeux globuleux, passe près de moi. Ils râlent, dégoulinant de bave. On dirait qu’il rit. Il frétille de bonheur en courant vers un couple aux allures gothiques. Allongé contre la terre, sous le ciel, la solitude n’a plus de substance. Rien n’entrave le cours de la vie. Il me faut poser le stylo, arrêter tout mouvement et m’étendre. Me gorger de soleil.


Guillaume Vigneault,
Carnets de naufrage, Éditions du Boréal, 2000


N.B. Je me la coule douce pendant que le monde brûle, ce n'est pas par inconscience. Tout passe. J'ai vu un érable prés de chez moi qui commence à rougir, signe qu'il a déjà perçu le déclin de l'été.

06 juillet 2006

Dériveur

Quatre cloches, une voix de femme robotisée résonne dans la station de métro : ― « Attention. Attention. L’intervention des ambulanciers nous oblige à interrompre le service sur la ligne… verte, entre les stations… Berri-Uqam et Honoré-Beaugrand. Attention. Attention… ». Un autre suicide. Les suicidaires ne s’arrêtent pas pour l’heure de pointe. Peut-être s’agit-il d’une vengeance posthume contre l’indifférence de la foule ou d’un dernier cri : ― « Attention. Attention. Je coule… »

Sur les quais, des milliers de personnes immobilisées, ne sachant trop où aller. Toutes les lignes seront encombrées, les circuits d’autobus, débordés. Des gens sont assis sur le plancher, d’autres se pressent dans toutes les directions. Il doit faire pas loin de 34°C. L’humidité est aussi palpable que l’angoisse des claustrophobes. Un enfant pleure. Mes sandales sont imbibées d’eau et de boue par l’averse qui est tombée en fin de journée. Mes pas font un drôle de bruit de succion dans le couloir. Je fends la foule pour remonter à la surface. Avec en tête, l’air libre, une longue marche dans les rues. Je me laisse porter par le courant comme un aveugle par son chien. Je ferme les yeux…

Je suis seul en pleine mer, agrippé sur un morceau d’épave. Les jours se succèdent. L’horizon reste vide. Le naufrage est si loin. Je ne sais pas si je l’ai rêvé. Je ne me souviens que d’un bruit gigantesque dans la nuit et depuis, l’océan. Je m’abandonne à la secousse des vagues. J’ai appris qu’il ne sert à rien de lutter. J’ai beau rager contre la houle, mes larmes ne font qu’alourdir les marées. Alors, je me laisse tanguer, de saisons de tempête en calmes plats. J’ai appris à pêcher, je prends chaque jour mes doses, je mesure les goulées d’eau douce et les provisions. Je suis un grand garçon, je vais m’accrocher.

Certains soirs de vent tiède, quand les étoiles cessaient de valser, j’ai cru voir l’ombre d’une île marquer la médiane. Rêve ou mirage, j’ai cru respirer les parfums de la verveine. Mais au matin, plus rien. D’autres jours, des averses sont passées, comme une bénédiction, sur mon front. J’ai vite fait le tour de l’espace qui est le mien. Et lorsque les heures s’allongent à l’horizontale, avec indécence, je ne sais plus qui je suis. Je me raconte des histoires, j’étire le bras vers des souvenirs d’humanité. Je lâche quelques mots d’une voix rauque vers la voûte grise de nuages. Je lance des bouteilles à la postérité silencieuse. J’écoute de toutes mes forces, mais je n’entends que des lumières trop claires. La brûlure du sel sur la peau et la chaleur, physique et sans issue. La terre est ronde, j’aborderai bien un jour quelque part. Qui peut dire ce que cache la prochaine crête ? Mais ce matin, le ciel se couvre. L’air est dense et masque les limites entre le ciel et la mer. Peut-être suis-je déjà au paradis…
Je me faufile par les portes tournantes. À l’extérieur, le tonnerre gronde. Les traces de la pluie sont partout tangibles. Sous les porches, des gens lèvent des yeux inquiets vers les nuages avant de reprendre leur route, à la merci d’un déluge imminent. Sur le toit des arbres, les moineaux se font la cour.

21 juin 2006

Front froid

Je tourne mes pas vers le Nord. Que le vent fouette ma colère. Que le gel fasse éclater les pierres. Que ma tristesse s’éteigne à genoux sur le pergélisol. Mes doigts agrippés aux plaques de lichens.

Certains soirs, quand je suis dévasté par la fatigue, la douceur de l’air et le silence attisent de vieilles douleurs. Je suis emporté malgré moi vers le versant sombre de la réalité. Qu’on me touche et la tourmente se lève. J’ai l’impression d’être un piège. Je crains d’exploser comme une poudrière, de perdre l’esprit dans la touffeur de la ville.

Je ne veux imposer mes soleils de minuit à aucun être humain, alors je marche. Les paupières closes sur les grands espaces qui se déploient dans ma tête. Et je souffle en espérant l’hiver. Loin des hommes et de leur culpabilité sauvage.

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