10 novembre 2009
L'histoire d'une fièvre
Mon histoire, c’est l’histoire d’une fièvre. J’aime les sensations qui traversent le corps quand sa température augmente. 99,8 °F, 100,2 °F, 100,8 °F. Le vertige soudain. La tête qui tourne et le décor qui se met à valser, à petits pas, comme un vieillard. Expérimenter les drogues, ç’a toujours été contre mes principes. Je suis bien trop timoré. Alors, la fièvre me donne un aperçu de ce que j’aurais pu manquer. L’esprit plane et j’ai le droit d’être décousu, de sauter du coq à l'âne et de l’âne au coquelicot. J’ai le droit de rire tout seul et de ne plus rien prendre au sérieux. Je suis libre, pour un instant. Et je chante sous la douche.
Le médecin m’a dit que ce n’était pas la grippe dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, mais une bronchite ordinaire. J’ai des antibiotiques pour 5 jours. Ça me rassure de savoir, après ces longues journées d’inquiétude, accroché à mon thermomètre. Les jours suivants, je me suis senti comme si j’avais cent ans. Et il faut que je souligne que ça ne donnait pas envie de vieillir vieux. Les os lourds, la peau qui fait mal à chaque mouvement d’air, le souffle qui fuit. Mais les mécanismes de la vie ébranlaient déjà cet état de vieillesse prématurée. Je me sens maintenant comme si je revenais d’entre les morts. En novembre, c’est de saison. Des envies printanières (ou d’outre-tombe) s’éveillent dans mon ventre. C’est comme ce vent chaud au moment où tout le monde a fait son deuil de l’été. Depuis des mois, la pluie froide nous tient par le cœur et les foules ont abdiqué devant l’hiver.
Ce vent doucereux se moque des passants en soulevant les vêtements. Je traîne des traces de fièvre. C’est la flamme qui enflamme sans brûler. Juste assez pour que je m’émerveille. Je souris de voir le vent faire tourbillonner les feuilles sèches, devant mes pas sur le trottoir. Je laisse mes yeux courir à travers les branches de ces grands arbres tristes jusqu’aux étoiles d’un autre temps. Et dans ces moments-là que je me dis qu’écrire ne suffit pas. Je ne parviendrai jamais à mettre en mot le millième de ce qui s’offre à mes sens. C’est pour cela que je ne voudrais pas être seul. C’est pour cela que je voudrais être deux. Parce que vivre ça sans le partager n’a pas de sens. Je limite ma théorie foireuse à deux, tout simplement parce que c’est la limite de ma sociabilité. Au-delà, ça se complexifie et je me hérisse dès que ça se complique.
J’ai été cloué au lit le temps de la fièvre. Et j’ai reparlé au Grand. On ne s’est pas vu depuis mon retour de Barcelone. Comme toujours, on n’avait pas grand-chose à se dire, mais j’étais content, je ne sais pas pourquoi. J’avais pensé que ça n’arriverait plus. Au fond, on n’avait jamais eu beaucoup de choses en commun. Je pensais que la coupure serait définitive. Et puis, cet été, j’ai fait le vide autour de moi, sans trop comprendre pourquoi. Tous mes châteaux en Espagne sont effondrés. J’ai aussi parlé au téléphone, avec Louis. Louis dit que les gens sont des crocodiles, que chaque individu est prêt à bouffer son voisin dès qu’il réalise que c’est dans son intérêt. Il dit qu’il n’y a plus d’altruisme. De nos jours, c’est chacun pour soi. C’est son côté pessimiste. Je me demande s’il n’a pas raison. Moi, je l’écoute et je pense que je devrais apprendre à développer mon crocodile intérieur. J’ai assez fait l’agneau, ça explique pourquoi je me retrouve aujourd’hui à griller sur la broche.
La fièvre fractionne mon attention, m’oblige à ralentir le pas, à m’arrêter souvent pour rêver sans dormir. Elle abat avec fracas mon orgueil démesuré. Et je me retrouve tout petit, comme un enfant perdu dans le jardin d’Éden. Je demande de l’attention sans honte. Par moment aussi, je me fâche contre les cons, la connerie, contre les doubles contraintes qu’on m’impose au travail. Contre ma stupide docilité qui passe l’éponge pour en épargner d’autres, plus faibles encore. Je dois apprendre à mordre. Y arriverai-je ? Le travail me bouffe la vie parce que j’y suis accroc comme à l’héroïne. J’ai besoin qu’on ait besoin de moi, sinon je ne suis rien. C’est un défaut, mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est les cons qui en profitent et qui en abusent. Ces cons-là doivent avoir leurs places réservées dans mon karma, car ils reviennent régulièrement dans ma vie. Au travail, j’ai toujours au-dessus de ma tête une bande d’enfoirés, obsédés par leurs petites guerres de pouvoir et complètement déconnectés de la réalité, mais qui me pompent le jus comme si j’étais un puit de pétrole. Objectif : épuisement des ressources naturelles avant de partir à la conquête de nouveaux territoires. Au travail, dans l’équipe, il y a eu au cours des dernières semaines, une tentative de suicide, un départ en burn-out. Ça tombe comme des mouches. Et les cendres se déposent sur ma tête et mes épaules. Ça m’empêche de respirer. Pas une minute pour pleurer. Des crocodiles, je vous dis. Et moi je dois apprendre à mordre.
Note décousue écrite sous l’effet de la fièvre, il y a dans le texte plein d’emprunts à des chansons fiévreuses. Peut-être saurez-vous les retrouver ?
20:31 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : automne, écriture, fièvre, vie




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