03 mars 2009

La face cachée

Je dois tuer ce blogue. C’est lui ou c’est moi. J’ai bâti patiemment, une image pour plaire. Une image qui n’est pas moi. Oui, je n’ai raconté que des faits réels. On peut dire ce que l’on veut avec la réalité. J’ai mis du temps à le comprendre.

En exagérant à peine, je peux dire que j’en suis venu à vivre pour écrire, alors que c’est le contraire que je désirais. Par moment, ma vie devient une mise en scène pour plaire à une poignée de lecteurs. Il y a plus de gens qui s’intéressent à moi ici que dans la vraie vie. Un spectacle vide de sens, une danse de squelettes cliquetants, grossièrement maquillés. « Get a life ! », que je me murmure, méprisant, quand je croise mon regard dans un miroir. Il m’arrive de trembler quand l’ordinateur est éteint, au cœur de la nuit. Je n’ai pas peur de la mort. J’ai peur de la fin de la vie. J’ai peur de mourir avant d’avoir vécu.

Même dans la vraie vie, je traîne cette image dans laquelle je m’empêtre. Cet handsome guy, généreux, idéaliste, tente de m’étouffer chaque nuit avec des oreillers. Il s’interpose constamment entre moi et les autres. J’écris, mais le cœur n’y est pas. Le cœur est ailleurs, hors de ma vue, bien loin de ma propre vie.

Dans un carnet, j’ai retrouvé des mots publiés ici le 25 mars 2008 :

« Les premiers mots ont franchi tes lèvres
Dans une procession silencieuse
Des mots étouffés qui éclatent dans tes prunelles
Un jardin qui mûrit et qui fane
Dans une prison de verre, scintillante. Mais rassure-toi, j’ai tout entendu
J’ai tâté chacune des faces de ton silence
Et la Terre qui tournoie a fait glisser les foules
Comme s’avancent les continents
Nos âmes en lambeaux, battus par le vent
Se croiseront bien un jour.
»

Je me déteste d’avoir imaginé tout ça et de l’avoir plaqué sur la réalité. La réalité, je m'en souviens, c’est qu’il me regardait comme on détaille une pièce de viande, un tas de muscles et de chairs sur lequel on s’apprête à éjaculer. Il m’en a fallu de l’énergie pour y mettre des couleurs, pour y ajouter de la sincérité, pour nier la vérité.

Ces carnets font partie des fortifications que j’ai érigées autour de moi pour m’isoler des blessures de la vie. Je me suis emmuré dans une image. J’en suis désormais prisonnier avec ma propre haine. Et les rêves peu à peu m’ont déserté, avec le souffle et le désir. Je voudrais bien qu’ils reviennent jouer autour, mais la cour reste vide. J’ai le corps et le cœur secs, comme si j’avais cent ans. Il n’y a plus devant moi que le désert et derrière moi, la tempête. Je suis désabusé, de moi comme des autres, désemparé. Chaque ligne crie : emparez-vous de moi. J’ai parfois des envies de violence, de sexe, de sang, n’importe quoi pour couvrir le vide et les squelettes. Les couleurs ne tiennent plus.

J’aime le papier parce qu’il reçoit mes mots sans me regarder. Apprendre à vivre en révélant ma face cachée devient une question de survie. Affronter ce Frankenstein bellâtre, que j’ai moi-même créé. Raconter les cicatrices, les cratères béants d’un astre mort, battu par ses propres débris, sa surface craquelée, abrasive, sa solitude dans le vide sidéral. Je n’ai jamais su. Je dois tuer ce blogue. C’est lui ou c’est moi.





Commentaires

J'ai vécu cette grande interrogation aussi, il y a plusieurs mois : devais-je continuer ce blogue avec des textes qui ne reflètent pas exactement, totalement, ma réalité, ou essayer d'en commencer un autre dans lequel je m'exprimerais plus spontanément, avec moins de retenue, moins de pudeur ?
Je n'ai pas encore trouvé la réponse pour moi. J'ai simplement continué de m'exprimer, souvent très superficiellement, sur des sujets divers, sans en attendre d'avoir trouvé ma réponse. Je n'ai jamais prétendu tenir un journal intime, fidèle à ce que je vis au jour le jour. Parfois je me livre à des confidences (moins ces derniers mois, on dirait, du moins pas aussi directement). Mais, comme me disait un ami au sujet de son blogue, le mien pourrait me servir de repères dans le temps ; en le relisant dans quelques années, je pourrais retrouver ce que j'ai pensé, ce qui a retenu mon attention à un moment donné. Ce ne sera pas une autobiographie mais pour moi un repère ; le blogue, à une date donnée, pourra exprimer une sortie au restaurant, laissant entendre que ce fut une magnifique soirée, alors qu'en réalité j'aurais peut-être été très angoissé ce jour-là sans que rien n'en soit exprimé dans le blogue. En relisant ce billet, moi, je me souviendrai de l'angoisse de cette journée...
C'est le dilemme du créateur : bien qu'il mette toute son âme dans un tableau, un peintre ne peut pas dire que ce tableau le représente totalement ou qu'il exprime ses valeurs profondes. Tant que nous faisons quelque chose sous le regard des autres, nous mettons en forme une certaine façon de présenter notre réalité. Je ne suis pas convaincu que les exhibitionnistes des états d'âmes et des tourments existentiels soient différents des autres Les Jean-Jacques Rousseau, les Christine Angot, etc. mettent en scène la représentation qu'ils donnent en voulant faire croire qu'ils sont vrais, authentiques. Ce qu'ils publient n'est pourtant qu'un choix qu'ils ont fait parmi d'autres.
Ton blogue doit-il forcément refléter toute ta réalité ?
Ce n'est pas oarce que je ne parle pas de mes problèmes d'argent que je n'en ai pas. Je ne prétends pas alors être au-dessus de tout ça. Je n'en parle pas, simplement. C'est un choix. Si je parlais un jour de problèmes d'argent, je devrais peut-être m'empêcher de parler de la superbe lettre reçue ce jour-là ou de la délicieuse conversation avec mon amoureux...
Le papier ou les carnets électroniques non publiés peuvent combler le besoin de s'exprimer plus entièrement sur des sujets qui nous préoccupent sans que nous ayons envie d'en faire part au monde entier...
Depuis près d'un an, j'ai entrepris une correspondance intensive et des conversations sur MSN qui témoignent davantage de ma vie intime que ne peut le faire le blogue, mais je ne peux pas affirmer que l'un ou l'autre exprime toute ma réalité. Ils se complètent... Mais je trouve que la correspondance suivie (plusieurs échanges chaque jour, dans mon cas) est aussi un excellent moyen de s'exprimer sans alerter la Terre entière. À côté de cela, il peut y avoir des lieux de création ou d'expression choisie. Qu'ils le reconnaissent ou pas, les partisans du journal intime en ligne font aussi des choix dans leur réalité et, dans leur façon d'écrire ce dont ils parlent, ils font encore des choix...

Ecrit par : Alcib | 03 mars 2009

Les grands écrivains diront que pour écrire, il faut vivre, ou avoir vécu. Et encore, qu'est-ce que chacun entend par vivre ? C'est au moins avoir eu des émotions, avoir éprouvé des sentiments, plutôt que d'écrire uniquement avec son intelligence, avec sa culture intellectuelle...
Mais le fait d'écrire n'empêche pas de vivre non plus. Michel del Castillo, par exemple, dit clairement que sa vie, c'est l'écriture. C'est sans doute ce qui fait qu'il est écrivain plutôt qu'employé de bureau ou guide touristique...
L'important n'est-il pas de trouver son équilibre, son harmonie, de faire en sorte que l'on soit en paix avec soi-même, peu importe comment on organise sa vie. Des médecins sont heureux lorsqu'ils font de la musique. Des musiciens aiment faire des mathématiques. Le prince Charles fait de l'aquarelle pour se détendre, etc... Il n'y a pas une seule façon de « vivre » à laquelle nous devions tous nous soumettre...

Ecrit par : Alcib | 03 mars 2009

Je t’ai lu ce matin, les mots que je lis le matin sont importants, sinon je ne les lirai pas, mon oeil passerait sans se souvenir… Un blog où l’on parle de soi, où l’on se livre, même si on ne met pas son nom, même si on exagère dans les deux sens sur le curseur…C’est soi quand même, et même si on s’invente aussi des histoires, on ne s’invente pas soi…Alcib parle bien aussi de toutes ces émotions qui nous traversent…L’intelligence ? la culture ?
Tuer mon blog ? J’y pense les nuits où je me dis que mes mots écrits n’apportent rien à ma vie…Et puis le matin, je pense que c’est bien d’avoir quelque part où quelqu’un me lira…
Ah ! et puis on est des humains, on est plein de doutes aussi…et on a tous une face cachée…et heureusement !
Voilà… ne t’entretue pas entre ton blog et toi…dis-lui que tu es le chef et que tu fais et écris ce qui te plaît…

Ecrit par : Aslé | 03 mars 2009

@ Aslé : Je n'ai pas le sens de la mesure. Ce qui est certain, c'est que j'ai besoin de casser cette image qui m'étouffe moi-même. Je profiterai du déménagement pour le faire. J'ai peur de retomber trop facilement dans des ornières confortables. C'est pour ça qu'il faut que je fasse une cassure. Merci de ton commentaire.
@ Alcib : Je ne veux pas choisir entre vivre et écrire. C'est le privilège de celui qui écrit de choisir un point de vue, un angle, des silences. Je sais que mes textes seront toujours un reflet partiel et biaisé de la réalité. C'est pourquoi je me réserve le privilège de raturer et de réécrire. Pour tenter de mettre en lumière la face cachée.

Ecrit par : Pierre-Yves | 03 mars 2009

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