03 janvier 2009

Le courage

« La peur est ce qui gronde dans le courage »
Alain, Les idées et les âges


Quelques heures avant les douze coups de minuit, on s’est parlé au téléphone. Il allait rejoindre des amis pour ensuite aller danser dans une boîte, tout près du Ciel. J’allais retrouver la famille pour déguster blanquette de Limoux et crémant de Bourgogne en flottant entre les bulles d’un spa et le ciel étoilé. Aussitôt prononcés, j’ai regretté ces mots : « Sois sage. » De quoi, je me mêle ? Je voulais exprimer une insécurité, un intérêt. C’était raté. J’ai ajouté « prends soin de toi » pour tenter de me rattraper. Mais le mal était fait. J’ai pensé à lui pendant la soirée. J’aurais même aimé me retrouver à ses côtés.

Le bout crade de l’histoire. Le premier soir de l’année, on s’est revu chez lui. Ivre l’un de l’autre, on n’a pu attendre après le repas et on s’est retrouvé sur son canapé. Du sperme sur ses lèvres. Un malaise de ma part, qu’il a remarqué. Il a posé une question directe. Je voulais bien remettre l’annonce à plus tard, le temps de se connaître mieux, mais mentir, ça non ! La vérité est tombée comme une tonne de brique. Avec en prime, le trouble d’un risque potentiel. Le lendemain, je n’ai pas réussi à parler à mon médecin pour avoir son avis. J’ai fouillé le Web en quête d’une réponse. Une chance sur 10 000 ou même sur un million. Dans la littérature scientifique, on parle d’un faible risque, d’un risque inhérent à la vie normale. C’est suffisant pour me faire peur, pour l’inquiéter. Moi qui voudrais tant que cette réalité ne colore pas la perception qu’il a de moi. Je m’en veux.

(Techniquement, mes traitements fonctionnent, depuis exactement trois ans, ce qui diminue encore plus les risques de contamination, mais sans les éliminer totalement. Chez environ 94 % des hommes, la quantité de virus mesurée dans le sang correspond à celle que l’on retrouve dans le sperme. Si je fais partie de ces 94 %, le risque de contagion est pratiquement nul.)

Alors, tant qu’à y être, j’ai balancé toute mon histoire des dernières années. Le retour à Montréal, les thérapies, l’écriture de ces carnets. Il s’est attelé à la lecture du billet du 31 décembre, où je parlais de lui, pendant que je me mordais les lèvres.
— « T’es dans ‘ marde, là, hein ? » qu’il a dit, les yeux rivés à l’écran, avec un petit sourire en coin.

J’ai l’air plus affecté que lui par l’annonce. Je le réalise aujourd’hui. Toute la soirée, j’ai scruté chacun de ses moments d’absence, tentant vainement de percer le mystère de ses pensées. J’ai deviné des instants de tristesse, d’incertitude. Je l’ai questionné. J’ai ramené le sujet. À un moment, il s’est tourné vers moi : « Tu vois, là, je l’avais oublié... »

Il s’est adossé contre moi, a posé sa nuque sur mon épaule, le regard ailleurs. Moi j’essayais de ne pas penser au lendemain, de mordre chaque seconde qui passait, pendant que je le serrais dans mes bras. Mais je suis pourri là-dedans. Pourri.
— « Et puis ? » ai-je fini par demander.
— « Et puis quoi ? »
— « Est-ce que... Est-ce que je reste ? J’ai envie d’être avec toi, ce soir. »
Avec une méchanceté d’enfant, il a lancé : « hum... Je réfléchis. »

Cette année, les fêtes ont été éprouvantes dans mon entourage. Elles prendront fin demain. J’assisterai au mariage d’un ancien blogueur. En fait, il s’agit de l’auteur du tout premier carnet que j’ai lu, il y a trois ans. J’ai repassé ma chemise, ciré mes souliers, posé le pantalon sur le dossier d’une chaise. J’ai chargé la pile de l’appareil photo. À mon tour d’attendre un téléphone. C’est bien fait pour moi.

Et si ? Et si les choses s’étaient passées autrement ? Aurais-je mieux fait de me taire ou de parler plus tôt ? Aurais-je dû fuir dès son premier regard ? Aurons-nous une histoire avec un début, un milieu, une fin ? Et si j’avais été négatif, cette histoire aurait-elle été différente ? Impossible de prévoir. On ne sait jamais. C’est ce qui s’appelle la vie. Il faut poser un pas devant l’autre, sans jamais voir plus loin que le bout de son nez. Il faut oublier les crevasses potentielles et s’imaginer qu’il y a, devant soi, un sentier. Et c’est ce qui demande le plus de courage.

J’aime m’imaginer que la force qui l’a attiré chez moi vient des combats que j’ai menés. Je ne sais plus qui a dit que l’on méritait toutes nos rencontres... Mais encore une fois, je me raconte peut-être des histoires. En attendant de savoir où je vais, je cueille les nuits et les secondes. Je les compte et les raconte pour qu’elles ne m’échappent plus.

« Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres. »
Virgile, L'Énéide


Commentaires

Il me semble que tu n'as plus d'hésitations à dire franchement les choses. C'est une bonne chose parce que ça t'évite bien des tortures.

Quoi qu'il arrive, 2009 sera couronnée dès le départ par cette histoire débutante, pleine de promesses, comme toute histoire débutante.

Biz :)

Ecrit par : kitty | 03 janvier 2009

Plus que l'histoire, c'est comment tu la vis qui me touche... ton courage, tout simple, est impressionnant. Le chemin, le sentier, comme tout les chemins existe... Comme j'ai déjà eu l'occasion de te le souhaiter: Bonne route!

Ecrit par : Jérôme | 03 janvier 2009

je suis parfois sans voix
ça tombe bien hein ???
toujours cette acuité devant les mots ( ça se dit ?)
cette franchise
cette impudeur bien venue
rien ne marche au mérite
mais il doit bien y avoir
dans ce putain de monde
un homme fait pour toi
allez bonne route

Ecrit par : jeanne_01 | 04 janvier 2009

@ jeanne : "rien ne marche au mérite" je n'en suis pas tout à fait sûr.
@ Jérôme : Ça change d'un jour à l'autre, mais ce matin, j'aurais tendances à dire que le chemin on se le fabrique soi-même.
@ Kitty : J'ai encore à travailler la mesure dans la façon de les dire, je crois. (Je suis plus à l'aise à l'écrit.) Bises.

Ecrit par : Pierre-Yves | 04 janvier 2009

@ Pierre-Yves: c'est un peu comme la rando : les chemins existent mais c'est à chacun de faire son itinéraire ; l'important étant d'avancer pas à pas... ;-)

Ecrit par : Jérôme | 05 janvier 2009

@ Jérôme : parfois c'est le voyage organisé, d'autres fois c'est la brousse.

Ecrit par : Pierre-Yves | 05 janvier 2009

J'aime ton écriture. Au contraire, quand les mots te manquent c'est que les phrases se bousculent en eux trop nombreuses pour faire un sens et c'est dans le calme de ton subconscient que soudainement l'inspiration remonte comme la sève dans l'érable au primptemps. J'aime ton site, je suis tombée dessus en cherchant une inspiration sur le courage. Je voulais écrire une petite carte inspirante pour une amie qui a ... malheureusement un cancer pour la seconde fois. Une battante de 70 ans qui m'a toujours impressionnée tu vois. J'en ai 47. Et voilà, je tombe sur toi, par le hasard d'un seul mot ...

Bonne nuit.

Ecrit par : Danièle | 21 septembre 2009

Ecrire un commentaire