04 décembre 2008

Le placard

1973, l’été de mes quatre ans. J’ouvre les yeux dans le noir. Aucune lueur à la fenêtre ; C’est encore la nuit. Dans la pénombre, je distingue le placard longiligne. Je scrute l’espace entre le bas de la porte et le plancher, dans la crainte d’y percevoir un mouvement. Tout est immobile dans la chambre. Seul le tic-tac de l’horloge de la cuisine meuble le silence. Mais je ne quitte pas la porte des yeux, juste au cas où. Il est peut-être là à m’observer. Je l’ai baptisé le furet, mi-homme mi-animal, grand, maigre, le visage grimaçant. Il ne parle pas, il grogne, gémit, n’émet que des sons inarticulés. Je suis certain qu’il vit à l’intérieur des murs et qu’il s’échappe la nuit par les placards. Il a parfois des acolytes plus ou moins hideux. Mais il est celui qui me terrifie le plus. Il attend que mes parents dorment profondément pour jaillir du placard et m’emporter. Les peluches le savent. Elles sont figées par l’affolement, au pied du lit. Même le vieux tigre, celui qui en a vu d’autres, se crispe pour ne pas remuer une moustache. Je jette un coup d’œil rapide vers la fenêtre dans l’espoir d’un signe de l’aube. Dès que le bleu éclabousse les murs, le furet perd ses pouvoirs et je peux fermer les yeux.

2008, dernier automne de ma trentaine. J’essaie d’oublier ces pulsations contre mon crâne. Un mal de tête lancinant que je traîne depuis plusieurs jours et qui s’amplifie avec la fatigue. Rien ne sert de regarder le réveil, je sens bien que les heures défilent. Le travail qui m’attend dans les prochaines semaines est énorme. Je ne sais pas comment je vais y arriver. J’ai passé la soirée à éternuer et à tousser. J’ai développé une allergie à la poussière qui s’aggrave en vieillissant. En fin de journée, j’ai mis mes projets de côté pour ranger mes deux placards qui débordaient. On y trouve désormais des espaces libres, ce qui est assez inhabituel. J’ai empilé dans le couloir tout ce que j’avais accumulé par insécurité. Trois grands sacs de vêtements que je vais donner à une association, des livres poussiéreux et des notes de cours qui iront au recyclage. Des souvenirs, je n’ai gardé que l’essentiel. J’ai même commencer à classer cet amoncellement de factures et de relevés. Ces chiffres innombrables et menaçants hantent depuis trop longtemps mes placards. Ils remplacent les monstres de mon enfance. J’ai déterré quelques trésors, des dessins qui m’ont fait sourire, le plan d’un jardin colorié au prismacolor, une photographie. J’ai trouvé une tentative d’autobiographie écrite à 30 ans. Le vide, je le devine maintenant derrière moi et tout autour. Mais je ne tombe pas. Le plafond ne s’effondre pas. D’une respiration à une autre, mon souffle hésitant devient plus sûr. Je me cache le visage sous l’oreiller pour ne pas voir le jour naissant et je finis par m’endormir.

Commentaires

ce joli texte illustre ce que tu nous écrit depuis quelques temps : affronter les loups, les monstres ou les furets, faire le vide et respirer... respires alors et sens comme l'air peut être pur pour ceux qui, comme toi, sont des vaillants.

Ecrit par : Jérôme | 04 décembre 2008

Très joli texte... et je seconde Jérôme pour son commentaire. Il y a un lâcher-prise dans ce texte, une petite bouffée de fraîcheur et aussi une belle maturité. Tes associations d'idées s'entrecoupent, se croisent. J'adore, tu le sais, mais je te le redis encore...
Bonne journée !

Ecrit par : nicole | 05 décembre 2008

Ha, les placards. Les fameux placards! Peut-être les peurs de l'enfance préfigurent-elles celles de l'âge adulte, comme un sorte de prescience…
Dès mon plus jeune âge, j'ai été terrifiée par la vie trépidante et pleine de contraintes des adultes. J'étais persuadée que je n 'arriverais jamais à faire de même, à affronter les problèmes quotidiens, à trouver des solutions, à prendre des décisions… Et aujourd'hui, quand je voix les emmerdes que je suis capable de laisser s'infiltrer dans ma vie sans réagir à temps, je me dis que je n'avais pas tout à fait tort, du haut de mes quatre ou cinq ans…
Biz

Ecrit par : kitty | 05 décembre 2008

@ Jérôme et nicole : joli, Je ne sais pas si c'est un compliment. Parfois, j'aimerais bien m'extirper du joli, du devoir plaire. Peut-être qu'en respirant mieux, j'y arriverai.
@ kitty : Peut-être aussi que l'on reste prisonnier de ce regard de l'enfance, qu'il faut s'en laver pour voir clair.

Ecrit par : Pierre-Yves | 06 décembre 2008

@ Pierre-Yves : je n'employais pas "joli" dans le sens de "mignon" ou de "nice"... c'est un beau texte, bien écrit que j'ai beaucoup apprécié, mais "beau" eu peut-être été un peu fort, j'ai du mal à porter ainsi un jugement de valeur (et puis il ne faut pas trop flatter ton ego ;-)...).
Je ne crois pas que tu écrives du joli, même avec tes mises en forme (et je suppose que c'est difficile de choisir les bonnes images) on ressent encore des sentiments et tes tripes...

Ecrit par : Jérôme | 06 décembre 2008

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