19 octobre 2008
Laide
J’avais passé la soirée, barricadé dans un party, dans un appartement du village. Des latinos dans la vingtaine, amis d’amis. Les barrières de la langue et de l’âge s’ajoutaient à la fatigue de 14 jours de travail en ligne. C’était l’anniversaire de GP. J’étais là pour faire plaisir. Je souriais pour ne pas gâcher l'ambiance même si j’avais envie de partir. Au moment où tout le monde avait l’air de s’amuser, je me suis éclipsé sans dire bonsoir. J’avais besoin d’air. La nuit était froide. Je devais marcher sur Sainte-Catherine pour me rendre jusqu’au métro. J’avançais à grands pas à travers tous ces gens qui allaient faire la fête. J’ai croisé Ziggy. Il riait, sa main dans la main d’un homme. Il ne m’a pas vu. Un jour, je verrai Mister Right en train d’enlacer un autre homme. Ou le cowboy en train de rire dans un café, en tête à tête. Et je marcherai un peu plus vite vers le métro, parce qu’il fait trop froid. J’avais un refrain de Jean Leloup dans la tête : « Laide, laide. Comme la vie est laide, laide ! »
Jean Leloup, La vie est laide.
J’avais du mal à avancer, il y avait de plus en plus de monde sur le trottoir. Moi j’avais les yeux tournés vers l’intérieur. Un attroupement s’était formé devant un bar. Un bar louche qui se donne des airs chics. En me faufilant dans la foule, j’ai aperçu des jambes étendues sur le trottoir. Des mollets forts, des talons hauts. Un corps recouvert d’une bâche. Près de la tête, un policier à demi agenouillé criait « code 902 » dans une radio. J’ai détourné les yeux. Je ne voulais pas en voir plus.
Une idée tordue m’a torpillé le cœur. Où je travaille, nous hébergeons une femme séropositive qui a été violentée par son conjoint. Pour des raisons de sécurité, toutes les informations à son sujet doivent rester secrètes. Mais elle est isolée, elle s’ennuie. Elle vit dans une chambre avec un matelas, une télévision. Elle va marcher dans le village gai. Elle dit que les gens sont gentils. Elle parle beaucoup. Elle a revu son ancien réseau d’amis, un homme en particulier, qui les connaissait, elle et son ex-conjoint. Et l’inquiétude a gagné toute l’équipe.
Un après-midi, elle m’avait dit : « on n’a pas de cœur, hein ? » Je lui avais demandé pourquoi. « En ce moment, j’aurais envie de retourner avec lui… » J’avais dit « c’est peut-être pas parce que t’as pas de cœur… C’est peut-être que t’en as beaucoup. » Il y avait eu un moment de silence. Elle s’était mise à pleurer puis à déballer son histoire. Famille d’accueil, agressions sexuelles, fugues, alcool, milieu criminalisé, conjoint violent. Je ne la suivais pas toujours, c’était décousu et ses paroles étaient souvent incompréhensibles. Ce n’était pas important. Elle avait besoin de raconter. Elle revenait toujours à son chat. Un petit chat blanc, qui ne ferait pas de mal à une mouche, qui n’avait même pas de griffe. Le poil blanc, tout doux. Elle avait dû le laisser à un voisin, pour venir ici. Et elle pleurait. « Une p’tite boule d’amour, t’sais là… Si au moins j’avais ça !» Elle me fixait les yeux rougis, le visage crispé par la douleur « Qui c’est qui va s’en occuper ? Hein ? Qui ? »
En me retournant pour ne pas voir le corps, j’ai aperçu un homme sur le côté d’une voiture de police. Il était ivre et il criait. Il s’appuyait sur la voiture pour ne pas tomber, encadré par deux policiers. Je ne voulais pas entendre ce qu’il criait. Je voulais arriver au métro. J’avais froid, juste froid. Il y avait des spectateurs qui semblaient fascinés par le spectacle. Il y avait des gens qui riaient. Je ne voulais pas pleurer dans le métro, mais ça pleurait quand même. J’ai trouvé une vieille napkin dans la poche de mon manteau. Je me suis réfugié au fond du wagon désert. Je suis entré chez moi comme un zombie. Je me suis enroulé dans la couette. J’ai serré un oreiller. Le lendemain, j’ai téléphoné anxieux pour prendre les messages au bureau. C’est mon week-end de garde. C'est à dire que je trimballe le portable et je prends les messages à tous les jours. On n'a pas les ressources pour payer quelqu'un en permanence. J’avais peur de tomber sur un appel de la police. Mais il n’y avait rien.
Et puis je me dis que je suis ridicule. Ce n’est peut-être pas elle. Juste un mauvais hasard, même quartier sale, même semaine pourrie. Juste la nuit qui est un peu froide. C’est rien qu’un cadavre déjà un peu raide, un corps de femme, tuée par un homme. Il doit y en avoir tous les jours, partout dans le monde. Des centaines peut-être. Suffit de regarder les bulletins de nouvelles. Et tout le monde s’en fout. Et tout le monde fait comme si de rien n’était. Et je me demande ce qu’ils font des corps dont personne ne veut. Et je devrais peut-être changer de travail. Et que la vie est laide, laide.
18:00 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nuit, mort, hiver, ville, laide, chanson




Commentaires
il y a des jours oui
où elle est laide lourde moche sale puanteinfernale moche et moche à vomir à pleurer
et........
ces autres jours où on décolle parce...
cet autre jour elle est... belle oui
je t'embrasse
Ecrit par : jeanne | 20 octobre 2008
C'est aussi la manière dont tu l'envisages... si tu peux voir la fleur sur le tas d'ordure. Et ce sont des gens comme toi, là où tu travailles, qui essayent de la rendre moins laide à ceux qui n'en peuvent plus.
Ecrit par : Jérôme | 20 octobre 2008
Laide ou belle, elle a surtout le visage que chacun veut bien lui donner, veut bien lui voir.
Ecrit par : Olivier Autissier | 20 octobre 2008
(Hier j'étais assis sur un rocher, planté au beau milieu du sable. La petite crique bretonne vibrait de tous ses bleus, de tous ses jaunes, de tout son soleil. Mais c'était comme si je ne parvenais pas à réaliser que j'étais là. Je réfléchissais à ce qui clochait dans ma vie actuelle, je m'inquiétais de ce que devenait la société, je savais que j'étais assis au milieu d'un paysage splendide, que ce devait être un moment de paix, mais quelque chose floutait la réalité de cet instant. Comme si j'avais laissé trop longtemps mes yeux se rétrécir.
Pourtant, ce matin, un mug de café entre les doigts, je me suis souvenu de cette parenthèse avec un soupçon de nostalgie. Une sorte d'émerveillement à retardement. Tandis que dehors voltigeait un crachin des plus gris.
Nous sommes des hommes, nous manipulons des manières de voir, parfois délibérément, parfois par inadvertance. J'ignore si la Vie est laide quand les séries noires s'amoncèlent, comme j'ignore si la Vie est belle parce qu'il existe des criques sublimes en Bretagne...)
Ton texte est angoissant. Ou du moins parle de tes propres angoisses. Comme cette phrase : "Et je me demande ce qu’ils font des corps dont personne ne veut." Elle contient à elle-seule ton sujet favori.
Je te souhaite d'être à ton tour émerveillé à retardement.
Ecrit par : Kab-Aod | 20 octobre 2008
@ Kab-Aod : Le mot "favori" n'est pas approprié. C'est le genre de chose que je ne veux pas garder pour moi. Ces jours-ci, je vois l'or des ginkgos dans le soleil oblique d'automne, le doré plus sobre des hêtres, le rouge flamme des érables. Je marche tous les jours dans les feuilles qui croustillent et leur parfums d'épice et de caramel. Je vois le bleu du ciel qui s'intensifie, je sens son souffle frisquet. Mais que d'autres n'y aient pas droit me révolte. Je ne supporte plus le silence. Et si je projette mes propres angoisses sur la laideur bien réelles de certains moments, c'est justement pour me libérer la vue (en québécois on dirait "clairer").
@ Olivier : Laide et belle. L'un n'empêche pas l'autre. Mais je me serais mal vu écrire : Il y avait le cadavre d'une femme sur le trottoir, tuée par le seul homme qu'elle ait aimé, un homme alcoolique avec de graves problèmes de santé mentale qui ne sont pas pris en charge par la société. Personne n'est intervenu pour la protéger. Comme la vie est belle. Même si je m'approprie les évènements. ils demeurent réels. Et les taire ne les fait pas disparaître.
@ Jérôme : Pour elle, la fleur sur le tas d'ordure, c'était la douceur d'un chaton blanc. Mais dans cette période de sa vie, même cette image pouvait la faire souffrir.
@ jeanne : La vie est changeante comme le ciel de nos pays tempérés. Je sais. J'aurais dû mieux m'exprimer. Ce n'est peut-être pas la vie qui est souvent laide, c'est l'humanité.
Le premier commentaire (supprimé) répondait à cette question des corps non-réclamés. Je connaissait déjà la réponse légale. J'exprimais ma révolte devant cette indifférence et ce mépris qui se perpétuent même après la mort et dont on ne parle jamais.
Ecrit par : Pierre-Yves | 20 octobre 2008
Cibole que t'es déprimant...
Je t'aime pareil, mais putain. Le pire c'est que tu as raison d'être déprimé de même.
Ecrit par : Nitram | 21 octobre 2008
@ Nitram : Je me dépêche d'en écrire une autre plus gaie...
Ecrit par : Pierre-Yves | 21 octobre 2008
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