27 septembre 2008
Le réel
« …Je suis un mutant, un nouvel homme
Je ne possède même plus mes désirs
Je me parfume aux oxydes de carbone
Et j’ai peur de savoir comment je vais finir…»
Francis Cabrel, Ma place dans le trafic
Si vous êtes ici en quête de joli et de romance, passez votre chemin. Ce billet est sombre et glauque. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, il n’est question ici que de ma perception des choses.
J’ai lu quelque part, dans un ouvrage de pop-psycho vaguement nouvel-âge, que les personnes qui nous attirent intensément sont celles qui ont le plus à nous apprendre. Ce soir-là, je m’étais endormi d’un sommeil agité en pensant aux dernières semaines avec Mister Right. Empêtré dans mes espoirs, mes colères et mes déceptions.
...
Je suis avec Els dans un centre commercial lumineux de plusieurs étages. Nous marchons sur la mezzanine vitrée qui surplombe les premiers étages, tout près de l’entrée d’un grand hôtel où nous avons une chambre. Quelques mètres plus loin, se trouve le comptoir d’une boutique appelée BCBG (Beaux célibataires, beaux gais). De l’autre côté de la mezzanine, nous apercevons un groupe de journalistes et un caméraman, l’une d’elle tient un micro. Ils réalisent un vox pop sur la beauté masculine et le vieillissement. Toute l’opération vise à faire la promotion de la boutique BCBG. Il n’y a presque personne dans les allées et je suis le seul homme sur l’étage. Ils m’aperçoivent et se dirigent rapidement dans ma direction. Mais je n’ai pas du tout envie de répondre à leurs questions. S’ensuit une poursuite dans les allées du centre commercial.
Nous devons retourner à notre chambre d’hôtel parce qu’Els y a oublié une serviette. Je me dis qu’à l’heure qu’il est, les femmes de chambre ont sûrement tout ramassé. Nous entrons dans la pièce qui est sens dessus dessous. Le plancher est couvert de draps et de serviettes blanches. Els retrouve une serviette en ratine verte dans un coin de la chambre. Derrière le lit, je retrouve mon ordinateur portable. Il est brisé en deux morceaux. Heureusement, il fonctionne toujours. On sonne à la porte. Els va ouvrir pendant que j’emballe mes morceaux d’ordinateur. Je m’approche de la porte et je constate qu’elle a répondu les seins nus. Elle se cache les seins avec une boîte de pizza. « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Elle me répond que ce n’est pas grave et que c’est pour souligner l’anniversaire du gars de la chambre d’à côté. Elle a des paillettes sur la peau et des lettres métalliques forment dans son dos les mots : « Non à l’homophobie ! » Je m’approche de la porte et j’aperçois des hommes qui s’approchent furtivement et qui se cachent aux abords de l’entrée de l’hôtel. Elle ajoute : « On lui prépare un surprise party.»
On entre dans la chambre d’à côté. Il y a de la musique et déjà beaucoup de monde. Le gars dont c’est l’anniversaire fume une cigarette, appuyé sur le comptoir de la cuisine. C’est un grand brun, assez joli, mais pas très sympathique. Il a l’air prétentieux. Els danse dans une des pièces. Elle a le corps couvert de crème fouettée. Le gars la regarde et lance à deux de ses amis : « Hey, les gars, ça vous dirait de manger de la crème fouettée. » Ils ricanent. Je dis « Ben là ! » en faisant quelques pas dans sa direction. Les deux gars s’avancent. Je m’interpose. On commence à se pousser. D’autres gars se sont approchés. Le fêté sourit. On échange quelques coups. Ils tentent de me maîtriser. J’ai le cœur qui se débat. Puis je saisis un couteau de plastique sur la table et je menace celui qui est le plus près. Mais ils me poussent dans un coin et me font lâcher le couteau. Je me retrouve immobilisé sur le plancher sous le poids des deux hommes.
Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis levé, les yeux mouillés. Étendu sur le tapis du salon, j’ai tout noté dans un cahier. De nombreux liens entre ce rêve et ma réalité sont apparus par flash. Les lettres, d’abord presque invisibles dans la pénombre, devenaient plus claires avec les lueurs du matin. Plusieurs éléments du rêve font référence à mon histoire avec Mister Right. La crème fouettée était devenue un running gag entre lui et moi depuis le jour où j’ai englouti devant lui un café glacé recouvert d’une montagne de crème fouettée. BCBG est le nom d’un party privé auquel Mister Right participe vendredi prochain, un des soirs où on ne pourra pas se voir. Un mélange de speed dating et de party de club Med réservé aux hommes gais célibataires. J’ai l’impression de m’être fait avoir. Il a profité effrontément de mon ouverture, de ma générosité, de ma naïveté même pour tirer de moi ce dont il avait envie. Cet immense gouffre affectif que je porte quotidiennement m’a rendu vulnérable. Je l’ai laissé entrer de plain-pied dans mon intimité. J’ai fait taire mes hésitations dans l’espoir de gagner quelques heures de tendresse. Il a pris une place importante dans mon esprit alors que pour lui, je n’étais qu’une distraction. Il a laissé traîner des promesses comme un appât sans jamais se dévoiler lui-même.
Ça me ramène à une autre histoire plus sordide. Dans la nuit du 11 novembre 1996. À une époque de ma vie où le moindre espoir me semblait inaccessible. Malgré une vie sociale trépidante, la solitude était presque parvenue à m’éteindre complètement. J’avais noyé ma douleur et ma colère dans l’alcool. La nuit froide tirait à sa fin. Pour des miettes d’attention et quelques gestes tendres, j’ai mis ma vie entre les mains d’un dénommé Stéphane. J’ai bien eu quelques hésitations que j’ai balayées du revers de la main. Il savait qu’il me faisait courir un risque immense. Il se savait dangereux. Ç’aurait été si facile de se protéger. Mais il s’est servi de moi et de ma détresse pour assouvir ses envies du moment, sans égard pour le tas de chair imbibé d’alcool qu’il avait devant lui. Et avant que le matin ne se lève, un cortège de virus et de haine de soi est passé de son corps au mien. À la fin de cette nuit, ma vie a basculé.
...
J’ai lu quelque part, je crois que c’était dans un traité de sexologie, que les personnes qui ont été abusées recherchent toujours à retrouver leur agresseur. Parfois pour revivre de façon pathologique leur agression. Parfois pour tenter de trouver une certaine forme de pardon.
Je n’ai pas les idées claires la nuit. Je dramatise, j’extrapole pour utiliser les termes de Mister Right. Le rêve m’a assommé. La nuit embrouille mes pensées. À cela s’ajoute l’effet des médicaments que je prends chaque soir et qui amplifient la moindre trace d’anxiété. Je suis un mutant, un rêveur chimique, condamné à regarder chaque nuit le réel avec lucidité. Je devrais peut-être changer de médication.
Edit : Les commentaires qui suivent éclairent ce billet.
15:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nuit, médicament, solitude, mensonge, rêve




Commentaires
Ton rêve est si clair et précieux. Il dévoile une jalousie tout simplement. Une jalouise normale. Le reste de ton texte est si profond. Il me dévoile ton histoire et aussi le VIH. 11 novembre 1996, ce n'est pas rien. C'est le début d'une vie mais pas la fin. Nous sommes tous pris au piège d'une certaine solitude avec ou sans VIH. Des gestes posés que l'on regrettent et je t'assure que c'est vrai. Alors, le temps est venu d'avancer et de ne pas te complaire dans tes regrets. Je sais, qui suis-je pour te pousser dans le dos comme ça ? Une inconnue, une blogueuse. Je te lis à tous les jours ou presque... les mots en disent longs. Le temps est venu de t'aimer avec ce VIH plus que tous les amoureux que tu peux et pourras aimer. Tout simplement, tout doucement...Tu n'es pas seul tu sais, la vie est en toi encore et pour longtemps. Tu es bel et bien vivant alors refuse et ferme une porte aux regrets. Facile à dire, je sais... lorsqu'on ne vit pas ce que tu vis... Je regrette moi aussi plein de choses et je t'assure que c'est vrai, je pourrais te faire une longue liste qui pourrait te surprendre... Tu dois choisir : TOI et la vie puis refuser le reste. Je vais penser à toi (bien oui, je médite), même si je ne te connais pas parce que ce que je ressens de toi c'est ta grande sensibilité et elle me touche... Il y a des choses illogiques dans la vie, faut pas trop chercher à comprendre... Je suis moi aussi une très grande sensible, bien spéciale. Je t'envoie du réconfort je l'espère. Tu vois, tu n'es pas seul... (pour te faire rire un peu... je ne suis pas musclée, beau bonhomme comme tu aimerais, faudra te contenter d'une hétéro mariée et heureuse de partager sa vie avec son homme depuis 25 ans).
Bisous +++
Nicole
Ecrit par : nicole | 27 septembre 2008
Je comprends ce repli vers le souvenir du jour de l'infection. Parce qu'il faut bien un début, parce qu'il faut bien un évènement fétiche, une borne. À ma dépression (laquelle a dégénéré en alcoolisme) j'avais attribué pour cause le jour où mon conjoint, par un petit mot lâche abandonné sur la table de la cuisine, m'imposa la rupture. Un divorce soudain, pour moi impossible. Quelque jours plus tard j'avais fait couler un bain et je m'y suis plonger en buvant du vin. J'avais posé des lames de rasoirs près du savon. Puis je me suis réveillé dans une ambulance. Oui longtemps j'ai cru que depuis cette histoire, cette borne, ma vie était irréversiblement devenue ce buvard maculé d'encre noire. Contre toute attente, car j'étais plutôt opposant, j'ai accepté il y peu d'entamer une thérapie. Mon psy, honnêtement, n'a rien d'impressionnant, mais au fil des séances l'introspection, par des chemins insidieux, a commencé a dissoudre ce "début" que je m'étais fixé. La borne s'est alors mise à reculer... Je n'en veux plus à ce conjoint. Avec qui je vis toujours, aujourd'hui. Mon problème datait de plus loin encore et d'en prendre conscience, pas à pas, lentement, a permis de remettre en question ma sinistre complaisance. Tu l'avoues toi-même, chacune de tes aventures sentimentales te ramènent à la vision de ton pilulier. Pourtant, à travers les mises en scènes des lectures que tu nous proposes, nous devinons, analystes de pacotille que nous sommes, parfois camarades provisoires, combien derrière la maladie se camouflent de plus anciennes anxiétés (je me souviens de cet article inhabituel au sujet de ta mère, par exemple). Mister Right, tout contrariant soit-il, endosserait dès lors la peau, hélas, du bouc émissaire. Désolé de m'être épanché mais nous sommes sur le web et la porte était ouverte. Au vu de tes textes et de ton visage comme au son de ta voix, quoiqu'en pense le VIH, il te reste de la terre à cultiver. Suffit de désherber de temps à autre...
Ecrit par : Kab-Aod | 28 septembre 2008
Si tu dois bouffer ton énergie dans des dramatisation et extrapolation, il faudrait sans doute changer de médication, effectivement...
Je crois que tu sais combien Kab-Aod a raison, aussi, malgré ta rancœur contre Mr Right.
C'est ta perception des choses et peut-être que ses sentiments à lui n'étaient peut-être pas si noirs.
Tu es aussi responsable de tes sentiments, pulsions, affections... j'ai un peu l'impression de faire le Père la Morale, hein, désolé.
Pas évident, mais tournes la page, celle-là, en retenant les moments agréables et "désherbant" le reste... on te soutient.
Ecrit par : Jérôme | 28 septembre 2008
@ nicole : Merci du réconfort. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une histoire de jalousie. Pour plusieurs raisons, je n'ai pas été clair. Dans le rêve, Els était une personne très près de moi. Le rêve se déroulait dans un climat de peur et se concluait par un viol.
@ Kab-Aod : Merci du commentaire, même si je l'ai trouvé difficile à lire. L'écriture de ces carnets est pour moi une thérapie, sans le support d'un psy. (Cette présence serait peut-être nécessaire. J'en conviens. Je n'ai pas trouvé celui qui serait à la hauteur. J'en ai vu plusieurs.) Je sais bien que l'origine de ces souffrances doit être antérieures. Mais lorsque la souffrance est là et qu'elle te pousse vers la mort, c'est un moyen de survie que de la plaquer sur le méchant du moment. Des terres à cultiver... je vais méditer là-dessus.
@ Jérôme : Je suis certains que ses sentiments à lui n'étaient pas si noirs. Ça ajoute la culpabilité aux malaises déjà présents. Pattern habituel que de me dire que j'ai tout gâché. Ce blogue est utile. Désherber est un travail qui exige patience. Je suis responsable de ma rose, avait répété le petit prince.
Ecrit par : Pierre-Yves | 28 septembre 2008
@ Pierre-Yves : pourquoi de la culpabilité? tu t'étais excusé, il n'y était pas réceptif et puis voilà... le timing et l'alchimie n'étaient pas les bons.
Tout travail exige patience; tes écrits, tes jardins, tes roses... et tu es surtout responsable de toi, afin de te permettre de découvrir l'essentiel, invisible pour les yeux (et les prises de tête), qu'on ne voit bien qu'avec le cœur...
Ecrit par : Jérôme | 28 septembre 2008
J'en ai marre, parfois, d'être un paquet de souffrances ambulantes qui doit toujours faire bonne figure. J'en ai marre de ravaler, d'être raisonnable, d'être positif. J'en ai marre d'être le gars parfait. J'en ai marre d'être gentil, drôle, attentionné, sensuel, vif. J'en ai plein le cul de toujours retomber dans le même trou. Je voudrais déposer ma tête et dormir.
Ecrit par : Pierre-Yves | 29 septembre 2008
@ Pierre-Yves : sur ce blog, tu te lâches pour ne pas toujours faire bonne figure... essayes aussi dans la vraie vie, mais... si tu permets, je ne crois pas que ça marche vraiment: être drôle positif et gentil, ça aide aussi pour affronter le quotidien (i.e. ça m'aide pour affronter le quotidien... même si le mien est - beaucoup - plus facile que le tien).
Tu n'es pas le gars parfait et personne ne te demande de l'être mais c'est dur de lâcher prise. On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre (oui, je continue à faire le Père la Morale).
Il paraît qu'il faut se concentrer sur ce qui va bien pour faire un nouveau départ... si le boulot ça roule, ce serait déjà ça et les psy du dimanche, Tata Simone (dont je suis) diraient d'aller prendre l'air en bord de mer ou en forêt, 2-3 jours histoire de respirer.
Évidemment que ça ne règle pas les problèmes de fonds mais ça évite de s'empoisonner avec des humeurs trop noires (médecine du XVIIème un peu là...), si cela t'était possible.
Moi, j'aime bien les gens drôles, attentionnés, sensuels et vifs mais si tu es comme ça, c'est d'abord pour toi ; n'essaies pas d'attendre des autres le retour de tout ce que tu peux leur offrir, tu ne pourras - 4 fois sur 5 - qu'être déçu. Et si un(e) autre le fait, en amitié comme un amour, c'est un cadeau et une surprise qui sera le bienvenu.
Dors bien.
Ecrit par : Jérôme | 29 septembre 2008
ta place est dans le trafic
la mienne la nôtre
avancer
et non nous ne savons pas comment nous allons finir
en principe ...
depuis que je te lis, je sens je sais cette force que tu as , qui vit en toi
qui cohabite
tu sais te battre regarde toi bon je vais pas reprendre tout ce que les autres ont dit si bien
ne basse pas les bras, ne baisse rien
prends soin de toi, tu es un mec bien
je le pense fort
je t'embrasse
Ecrit par : jeanne_01 | 29 septembre 2008
Ecrire un commentaire