22 septembre 2008

Stop the drama

On était coincé dans une banquette du Shed Café à vibrer au son d’un techno mécanique, dans un décor de brique et de cuir ocre. Je me demandais comment le personnel arrivait à travailler dans un vacarme pareil. Tous les clients devaient crier pour s’entendre, les voix se répercutaient sur les hauts plafonds. Je regardais mon burger Coco Rico, poulet grillé, guacamole, emmenthal, et ça me coupait l’appétit. Mon verre de Stella Artois me paraissait immense. J’avais pourtant choisi une valeur sûre en prenant le poulet. Dans les journaux, on n’entend parler que de salmonellose, listériose, vache folle. Mais j’avais mal au ventre depuis le matin.

Je me suis réveillé avec des crampes à l’estomac. J’avais fait des cauchemars. Je me suis dit que ce devait être à cause de ma conversation de la veille avec Mister Right. Ce qu’il peut être chiant par moment ! J’avais proposé une sortie au cinéma avec ma sœur et sa copine, à l’Ex-Centris. Il avait hésité un peu avant d’accepter. « Je voudrais pas qu’elle se dise : tiens, voilà Pierre-Yves et son chum, et que ça se précipite les choses entre nous. Ça serait prématuré. Je veux pas que les gens nous mettent en couple avant que nous l’ayons décidé. » À ce moment-là, je me suis dit qu’il devait utiliser le nous royal. On a poursuivi la discussion. J’ai raccroché le combiné avec une drôle d’impression. Bref, au matin, avant de partir au travail, je lui ai écrit un long courriel pour lui déballer mes états d’âme

… J’aimerais mieux qu’on ne se voie pas ce soir. Notre discussion d’hier me met un peu à l’envers. J’étais content que tu nous accompagnes. Mais je sens bien que ça te met mal à l’aise. Ce n'est pas comme ça que j'ai envie que ça se passe. Tu ne veux pas que je rencontre tes amis. Tu dis que c’est prématuré. En fait, j'ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n'être pour toi qu'un jeu…

Il m’a répondu, furieux, pendant la journée :
…Ça fait 20 jours aujourd'hui qu'on se connaît. C'est encore peu. Ça remet les choses en perspective. D'ailleurs, dans mon désir que ça fonctionne avec toi, j'ai décidé d'exprimer ce que je ressens. Mais visiblement, ça me dessert... surtout quand tu te mets à extrapoler, tout seul. Ah oui, en terminant... Je ne joue pas avec les gens. Je ne suis pas assez monstre pour ça…

Cette journée de vendredi n’en finissait plus. Les crampes ne faisaient qu’augmenter. On est enfin sorti du Shed Café. J’avais besoin d’air. Je n’ai presque pas touché à mon assiette. Puis on s’est lancé à travers les voitures pour traverser le boulevard en direction du cinéma.

Au même moment, quelques coins de rue plus haut. Un autre techno résonnait dans un autre décor, rose et blanc celui-là. Assis sur la chaise du coiffeur, Mister Right jetait un œil sur la cliente d’à côté en soupirant. Une coupe asymétrique avec d’étranges mèches bleutées. Le coiffeur s’est arrêté et a glissé ses ciseaux dans sa ceinture. Il s’est appuyé sur l’épaule de Mister Right et l’a regardé dans les yeux, dans le miroir : « Oh god ! Si tu veux rien qu’un conseil, darling : Stop the drama ! Prenez ça cool ! » Mister Right a levé un sourcil.

Quand les lumières ont baissé dans la salle et que je me suis calé dans le siège, j’ai regretté qu’il ne soit pas avec moi. On allait voir Vicky Cristina Barcelona en version originale. Le dernier Woody Allen, un film léger et un peu racoleur. Des images d’une Espagne de cartes postales. La brûlante Penélope Cruz était hilarante en jalouse hystérique, tellement passionnée qu’elle tente de se suicider trois fois…

Prendre ça cool. Pfff… Je suis pas un gars cool, moi.
Je pense que je vais m’excuser.

Commentaires

Et non, t'es pas un gars cool et il va lui falloir des nerfs d'acier et des trésors de patience pour que tu cesses "d'extrapoler"... ce que sans doute tu ne feras jamais complètement, mais c'est pas grave! Avoir - un peu - peur, cela évite de tomber dans trop de confortable quiétude (enfin, c'est ce que je me dis!).
J'espère que tu as pu t'excuser et qu'il les a acceptés... Tu le mérites.
Bon vent!

Ecrit par : Jérôme | 22 septembre 2008

Ça me donne l'impression de deux petits renards qui ne demanderaient pas mieux que faire confiance à la relation mais qui sont tous les deux morts de peur et qui ont besoin de d'abord s'apprivoiser eux-mêmes à l'idée de ce couple, tout en essayant d'apprivoiser l'autre et de se laisser apprivoiser par lui. Un tout petit peu plus compliqué qu'il ne le devrait et qu'il ne le faudrait pour être confortables, mais pas dramatique du tout. Je suis tout à fait d'accord avec le coiffeur quand il dit "Prenez ça cool", (et j'ajoute : prendre cela cool, non pas dans le sens de ralentir la progression de la relation, mais bien dans celui d'essayer de contrôler la panique inhérente). :-)

Ecrit par : Sylvia | 22 septembre 2008

C'est sûr que d'évoquer le mot "jeu" manque de délicatesse. Et en même temps, il exprime à la fois une déception et l'urgence de dire on s'aime et de le montrer. C'est dire si ça a dû manquer.

Ecrit par : Olivier Autissier | 22 septembre 2008

À l'instar d'Olivier j'ai trouver ton mail assez peu délicat.
Soit dit en passant, j'ai hâte que tu trouves le temps de podcaster de temps à autre tes articles ;)
J'ai également songer, à te lire, et peut-être très égoïstement, que j'avais cette assez relative "chance" d'avoir connu mon conjoint jeune : je ne sais aujourd'hui comment je réagirais si j'avais soif de former un couple...

Ecrit par : Kab-Aod | 22 septembre 2008

@ Kab-Aod : J'ai peut-être manqué de délicatesse. En même temps, j'ai simplifié mon courriel et sa réponse. J'ai dû faire court pour que ça tienne dans un billet. J'ai aussi inventer la scène du coiffeur à partir de ce qu'il m'avait raconté.
@ Olivier : Je dois probablement apprendre à tempérer l'urgence. J'ai voulu être transparent. C'était l'expression d'une peur plus qu'un jugement.
@ Sylvia : Merci de me rassurer. (Mais est-ce vraiment rassurant ? On va dire que oui. Stop the drama !)
@ Jérôme : Des nerfs d'acier et "un mental de résistant" (dirait Grand Corps Malade). Pour ce qui est de la confortable quiétude, c'est une chose qui ne m'inquiète pas du tout. Je me suis excusé, la balle est dans son camp.

Ecrit par : Pierre-Yves | 22 septembre 2008

Bonsoir Monsieur !
voilà un moment que je n'ai pas pris le temps de passer et de te lire, trop pris par les changements en cours de mon côté. Ben, c'est bête à dire, mais venir ici c'est un peu comme rendre visite à un ami. On sait qu'il sera là, intime, et qu'on est acceuilli en proche, pas en simple visiteur.
Cette manière de donner de tels sentiments aux lecteurs ressemble un peu aussi à une "manipulation". Ce que je cherche à dire c'est que quoique nous fassions, nous avons une intention. Dans ce sens on oriente toujours les réactions de l'autres dans un sens ou un but qui nous agré. Bien sur il y a une limite entre cette simple "intentionalité" comme on dit en philo et quelque chose de plus coercitif ou mensongé, mais la démarche logique est similaire.
En tout cas, en tant que lecteur, quand tes mots nous prennent par les yeux pour conduire nos esprits dans ton monde, quand bien même ce serait de la manipulation, j'en suis heureux. Merci pour le réconfort et la fraicheur que j'ai le sentiment de trouver ici et qui marque une petite pause dans mon propre quotidien.

Bien à toi,

Loïc

Ecrit par : Loïc | 24 septembre 2008

@ Loïc : Mes intentions réelles sont souvent obscures, même pour moi-même. Celle d'être compris et de me comprendre moi-même est la plus facile à saisir. Pour les autres...

Ecrit par : Pierre-Yves | 24 septembre 2008

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