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03 septembre 2008
Cosmo culpabilité
— Par où commencer ?
Par un martini bien sûr. Y’a rien de mieux pour briser la glace, tout en douceur.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un cosmopolitan ?
Le liquide rose tendre valsait dangereusement dans mon verre lorsque j’ai atteint le canapé. Encore une petite gêne, un peu de timidité ? Pourquoi pas un deuxième ? Le shaker frissonne encore sur le comptoir, près de l’évier. « Pour un drink de filles, ça fesse en christ. » Il me regardait en souriant.
— Qui ça, il ? Un autre ?
Ben oui. Je sais, ma sœur les appelle les saveurs du mois. J’avale une lampée de rose canneberge givrée et je souris à mon tour. On a rien qu’une vie à vivre et puis je vais pas passer à côté.
— Qu’est-ce que tu lis ?
Question inusitée sur un site de rencontre. Comme la conversation qui a suivi. Habituellement, c’est plutôt « Tu cherch koi ? » ou « description physik ? » Dans la minuscule boîte de dialogue, il avait l’air drôle et intelligent. J’ai pensé que ce n’était pas banal. Une semaine plus tard, on marchait sous les arbres d’Outremont. Pendant toute une journée, on est passé d’un banc de parc à l’autre en discutant. On s’est baigné en silence dans l’ombre des saules et le murmure des fontaines. Comme toujours, je parlais trop. Il était déjà 18 heures et on n’avait pas vu le temps passer. J’ai juste eu le temps de lui demander s’il aimait la chanson française. « Barbara, ça me tue ! » qu’il m’avait répondu en riant. Pas Barbara, quelque chose de plus hop-la-vie. « Je pensais aller à la soirée C’est Extra au Latulipe. Tu viendrais avec moi ? » Juste le temps d’entendre son « peut-être » en lui donnant deux bises sur les joues et j’ai dû courir pour attraper mon bus...
Le shaker dormait sur le comptoir de granit sur lequel je m’étais appuyé. Les « drinks de filles » m’avaient pas mal amoché. Assez pour avoir un genre de sourire stupide accroché dans le visage en permanence. Je me demandais s’il était aussi parti que moi. Pas le temps de trouver une réponse. Il m’a volé un baiser et la nuit s’est mise à tourner, comme nous, sur le comptoir de granit sur lequel nous étions appuyés. Le taxi, la soirée à danser comme des fous, les rires étouffés et les baisers pressés sous le porche et encore le taxi, l'un contre l'autre, sur la banquette. La nuit blanche dans ses draps bleu royal a passé comme un feu de paille. Une flamme blanche sous un ciel sans étoile.
Le lendemain, on marchait sur Amherst. Il allait rejoindre des amis. Je rentrais chez moi, encore étourdi des dernières vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n’ai pas réfléchi, pas posé de questions. Moi qui en pose toujours trop. Je n’ai pas pris le métro tout de suite. J’ai marché pour décanter. Et pendant que je marchais, seul entre les terrasses de la Sainte-Catherine, les questions me tombaient dessus comme l’effet des cosmolitans.
— Quelles questions ?
Ben, les mêmes sempiternelles questions qui me creusent le ventre à chaque foutue rencontre. Le dire ? Ne pas le dire ? Le dire quand ? Oui, je sais, on m’a dit que c’était un détail. La soupière ébréchée. Selon d’obscurs chercheurs suisses, je ne serais même pas contaminant. Indétectable depuis des années, fidèle au traitement, etc. Mais pour un juge canadien, je pourrais être un dangereux criminel. Bien sûr, je joue toujours safe. Mais même si les risques étaient infinitésimaux, par mon silence, je ne lui ai pas laissé le choix de les prendre ou non. D’autres diraient : par mon silence, je lui aurais donné la chance de me connaître un peu plus, avant d’être aveuglé par des préjugés et des peurs irrationnelles. Et d’autres encore ajouteraient : par son silence, il ne voulait probablement pas savoir. Par mon silence. Par son silence… Je sais pas. Je sais plus. Je suis fatigué.
J’échafaude des possibles. J’imagine les questions dans ces yeux, après des nuits ou des semaines. J’imagine les lignes que l’incompréhension ou l’angoisse dessinerait sur son front.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
J’ai beau répéter des arguments rationnels. Tous mes mots ont des airs de louvoiements minables. Et ça me tord le ventre. Et ça m’empêche de dormir les nuits suivantes, étranglé dans mes draps beige sable. J’ai la gorge sèche. La nuit glauque s’étire sans retenue, jusqu’à me pousser hors du lit.
— Une minute, une semaine, un demi-siècle ? Qui sait si ça va durer ?
Je pense à lui en hochant la tête au milieu d’une conversation insipide. Je me demande où il est pendant que je traverse la ville en métro. Cette douceur sucrée qui me chatouille le coin des lèvres a toujours sa contrepartie au fond de ma poitrine. Quand les questions me broient le cœur, comme des glaçons dans un shaker.
Musique : Arere, Cassandra Wilson
00:00 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, vih, amour, sérodiscordance, silence, questions





Commentaires
Il n'y a bien entendu pas de "bonne" réponse à ces questions. Tu donnes l'impression dans ce beau texte de vouloir lui en parler, quoi qu'il (t) en coûte...
Vous avez tous les deux envie de vous revoir? Nous, les lecteurs, on va alors simplement croiser les doigts/ knock wood...
Ecrit par : jérôme | 03 septembre 2008
"les saveurs du mois", c'est si joliment dit :)
Pour le reste, c'est toujours à nous de dire ? Ça m'a toujours un peu dépassé.
Ecrit par : Olivier Autissier | 03 septembre 2008
Même si ça n'a rien d'une consolation, grâce à tes mots on appréhende à quel point ce virus peut rendre difficile tout début de relation.
Croisage de doigts pour moi aussi !
Ecrit par : Lovedreamer | 03 septembre 2008
@ Lovedreamer : La consolation, c'est de ne plus être seul avec ça. À 5h10 du matin, on est au moins trois. Ça m'empêche de dormir, une fois de plus
@ Olivier : Je sais pas...
@ jérôme : Je sais pas si j'ai envie. Juste que c'est inconfortable ou intenable, selon l'heure du jour ou de la nuit.
Ecrit par : Pierre-Yves | 03 septembre 2008
@ Pierre-Yves : deux observations. Si vos avez joué "safe" et s'il s'est protégé, c'est aussi parce qu'il sait que le risque existe, non? Bien sûr, c'est pas pareil de se prendre la nouvelle dans la face...
Si vous avez envie de vous revoir, ne crois-tu pas qu'il vaudrait mieux d'abord pour toi mieux le connaître? Après quelques soirées de dates et d'intimité... Mais peut-être ai-je mal lu (ou tu ne nous as pas tout dit) vous connaissez-vous déjà pas mal...
Tu sais, parfois je crois que les mecs prennent la fuite pas seulement par peur de la maladie mais par rejet de l'intimité dans laquelle ton annonce les entraîne... Désolé si je ne suis pas très clair, je n'écris pas très bien., mais pour être au moins trois, il faut d'abord être deux.
Tiens bon quand même (une fois de plus!)
Ecrit par : Jérôme | 03 septembre 2008
@ Jérôme : impossible de tout dire dans un blogue. Mais on ne se connait presque pas. C'est moi qui prends de l'avance dans ma tête. Peut-être un peu trop. Peut-être que l'intimité me fait peur à moi aussi.
Ecrit par : Pierre-Yves | 03 septembre 2008
Tu exprimes régulièrement cette angoisse et je comprends cette turpitude. Bien entendu, entre "l'annoncer immédiatement" et "l'annoncer plus tard", tu es seul juge du poids de l'opportunité. Je ne peux que te souhaiter que la patience et l'amour l'emportent un jour.
Ecrit par : Kab-Aod | 03 septembre 2008
malheureusement nous nous posons tous la même question....
Ecrit par : Patrick | 03 septembre 2008
@ Kab-Aod : C'est le thème que je décline dans tous mes billets. (La patience et l'amour, j'aime bien.)
@ Patrick : La vie est une question sans réponse.
Ecrit par : Pierre-Yves | 03 septembre 2008
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