28 juin 2008

Le premier jour

Mes pas mitraillent le vieil escalier de bois qui menace de tomber. Puis frappe la grisaille du béton. Le trottoir se déroule à perte de vue sous la rangée des tilleuls pendant que les nuages jouent à cache-cache entre les cimes. L’air immobile est lourd d’humidité. Le temps est toujours incertain, mais je marche à grands pas. C’est mon premier jour de liberté.

Une fois de plus, les idées se bousculent derrière mon front. Il me faudrait des journées de 82 heures. Si j’essaie de réaliser tout ce qui me passe par la tête, je serai vite épuisé. Je dois apprendre à établir des priorités, choisir. On dit qu’il n’y a pas de liberté sans choix. Pas de choix, sans renoncement. Trop souvent dans ma vie, j’ai préféré fermer mes yeux et m’en remettre au hasard. Le hasard des rencontres, celui des évènements. Je laisse le volant à la vie ou au premier passant venu (en autant qu’il soit cute et puis qu’il fasse mine de s’intéresser à moi). Je préfère me faire conduire. Celui qui ne conduit pas n’est responsable de rien. Le hasard ne demande pas mieux, il s’insinue et m’amène là où il le veut bien.

Mes pas battent toujours le trottoir. Leur rythme se superpose au chant d’un merle, qui célèbre la pluie et le retour des vers, ainsi qu’au bourdonnement sourd de la ville. J’approche de l’intersection de la rue Sherbrooke où le boulevard plonge vers la basse ville. Le soleil allume le clocher du marché Maisonneuve qui apparaît à l’horizon. J’évite les lignes du trottoir. Hier, en dînant sous un arbre, j’ai reçu une fiente d’oiseau sur l’épaule. On dit que c’est un signe de chance. Mais je sais bien que compter sur la pensée magique ne mène à rien. Ce jour-ci, comme tous les autres, n’aura que 24 heures. Trouver un autre emploi, me lancer dans d’autres projets. Mieux vaut ouvrir les yeux, maintenant, renoncer à tout prendre pour choisir, choisir où je vais…

24 juin 2008

Dommages collatéraux

« Je rentre seule à Montréal, définitivement. » m’a-t-elle écrit dans un courriel. Ça devrait être triste. Une longue relation de couple qui s’achève, avec tout ce que ça implique. Peut-être un dernier rêve qui s’éteint. Je devrais ressentir du regret, une sorte de compassion. J’en suis incapable. Ça me laisse de glace. Complètement. Je devrais probablement être content de la retrouver. En réalité, je m’en passerais bien.

Ma mère a quitté la cellule familiale alors que j’avais 13 ans et que ma sœur en avait dix. Nous nous sommes retrouvés seuls avec mon père qui était incapable de faire face à la situation et de prendre soin de deux préadolescents. Avant son départ, ma mère régentait toutes les activités de la maison. C’était une control freak. Le contraste a été brutal lorsqu’elle est disparue, du jour au lendemain. Elle en parlait comme d’une libération. Elle avait sacrifié sa vie et ses ambitions pour être femme au foyer et pour « élever » des enfants. Il fallait qu’elle se reprenne. C’était à son tour de vivre sa vie.

Chacun de notre côté, nous avons mis des années à nous en remettre. Ma sœur a cessé d’aller à l’école. Pendant des mois, elle n’est pas sortie de son lit. Moi qui étais déjà sauvage, je suis devenu encore plus taciturne. Je me souviens d’un travailleur social qui venait de temps à autre à la maison. Certains jours, je me sauvais de l’école et j’allais me réfugier dans les livres à la bibliothèque municipale. J’étais très fier d’avoir envoyé promener le directeur du collège alors qu’il m’engueulait parce que je manquais des cours.

L’autre soir, je revenais du cinéma avec un ami. On venait de voir le dernier film de Léa Pool, Maman est chez le coiffeur, qui raconte une histoire de famille qui pourrait ressembler à la mienne.
« Tu devais écrire là-dessus, me disait-il. Ça ferait un roman extraordinaire ! Tu te rends compte ? C’est plus grand que nature. Traverser les frontières et tout ça… »
J’ai haussé les épaules : « Je n’aurais pas assez de recul. » Intérieurement, je me disais que ça serait vraiment laid comme histoire.

Après son départ, ma mère a vécu plusieurs années en Afrique de l’Ouest puis au Viet Nam. Aux changements de saison, je recevais des cartes postales ou des lettres sur du papier ultra mince où elle entassait les banalités, la météo, les descriptions pittoresques. Depuis presque une dizaine d’années, elle vivait avec une autre femme aux États-Unis, Au New Jersey, près de New York puis à Chicago en Illinois.

Nous la voyons généralement une ou deux fois par année. Elle sent alors le besoin de rattraper le temps perdu, alors elle parle sans arrêt. Je dis souvent pour la décrire que ma mère doit avoir des branchies parce qu’elle ne s’arrête jamais de parler pour respirer. C’est un feu roulant de paroles, de petits rires affectés (elle rit ses propres blagues) et de commentaires sur tout ce qui lui passe devant les yeux. Elle ne peut regarder un film sans donner son opinion sur chaque réplique. Elle est comme un enfant qui a besoin de toute l’attention.

Moi et ma sœur nous réagissons un peu de la même manière. On se tait et on pense à autre chose en attendant que ça passe. Parfois, ça a l’air de la contrarier, mais la plupart du temps, elle ne s’en rend même pas compte, tellement elle est prise par son discours. Son flot de paroles est émaillé, ça et là, de commentaires sur le fait que je n’ai toujours ni doctorat, ni prix Nobel et de suggestions sur tout ce que je pourrais faire pour un jour arriver à être enfin quelqu’un. L’an dernier est même allé jusqu’à conseiller à ma sœur de ne jamais avoir d’enfants. « Tu sais, les bébés, c’est bien beau au début, mais ensuite, je te jure, c’est pas toujours drôle. »

Ma mère a des branchies, mais elle n’a pas d’oreilles. Elle n’écoute jamais et de toute façon, n’a aucun intérêt pour ce qui ne sort pas de sa bouche. J’exagère à peine. Pour faire de la psychanalyse de pacotilles, je pourrai dire que ça explique ma réaction épidermique à tout ce qui évoque le rejet, la distance, l’hypocrisie et les faux-semblants. (Et ma propension à me taire même lorsque je ferais mieux de parler.) Peut-être que ces envies de fuite sont inscrites dans mes gênes. Probablement que tout ça lui vient de sa propre histoire familiale. Pourtant, mes grands-parents avaient l’air sympathiques. Il paraît que les adultes qui n’ont pas pu vivre leurs crises d’adolescence ont beaucoup de mal à voir venir celle de leurs progénitures. Ils choisissent alors de vivre leur adolescence sur le tard, quitte à tout balancer.

Ces jours-ci, je suis en train de lire un roman extraordinaire, Lignes de faille, qui traite de façon très juste de ces blessures qui passent d’une génération à une autre. Des plaies contre lesquelles on se construit et qui font que l’on devient qui l’on est. Nancy Huston y suit quatre personnages de quatre générations d’une même famille. Des histoires qui s’emboîtent et se répondent dans un lent crescendo de sens et d’émotion. Une œuvre magistrale sur la filiation et la transmission. (À lire absolument !) À moins d’un changement majeur, ni moi ni ma sœur n’aurons d’enfants. La faille et le flot de névroses vont se buter à un cul de sac. C’est peut-être mieux comme ça. Fin de l’histoire familiale. On évitera ainsi les dommages collatéraux.


Nancy Huston, Lignes de faille, Actes sud/Léméac, 2006

22 juin 2008

Partir

J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain.

Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.

17 juin 2008

Se tenir debout

Ce matin, j’ai donné ma démission. Un mois avant la fin de mon contrat. J’ai offert de terminer la semaine et la suivante. C’était à prendre ou à laisser. C’est fou à quel point c’est usant de travailler pour un projet auquel on ne croit plus, dans des conditions intenables et de côtoyer chaque jour le mépris. Il y a bien un petit stress lié à l’incertitude. Je dois me dégoter autre chose assez rapidement. Mais j’aurai désormais un poids de moins sur les épaules. Je suis libre... Libre.

Sur le coup, je me suis trouvé un peu lâche. J’aurais voulu dire à la chèvre ses quatre vérités, mais j’ai laissé tomber. Je pense que mon départ avait suffisamment de poids. J’ai écrit une lettre de démission très professionnelle et très honnête sur mes motifs, mais sans attaquer personne en particulier. La nouvelle a rapidement fait le tour du bureau. La directrice adjointe est venue me voir pour me féliciter. Me féliciter ? « Ben oui, pour ta lettre, c’était parfait ! » qu’elle me dit avec un grand sourire. Il faut dire que j’ai écorché (de manière très soft) le directeur et sa façon de gérer la boîte. « Et puis, ajoute-t-elle, je voulais te souhaiter bonne chance dans tous tes projets. »

P.-S. J’ai écrit le début de cette note avant que ce ne soit fait pour me donner du guts (du cran, du courage). Je la publie maintenant que c’est chose faite. Jamais une démission ne m’a rendu si souriant !

13 juin 2008

Dialogue avec la nuit

La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais.

Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience.

J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps.

J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies :

«… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1)

Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile.

« …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2)

La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise.

Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.


Découvrez Billy Joel!


1 : R. Mucchielli, Les complexes personnels, Éditions ESF, 1980
2 : Colette Portelance, Relation d’aide et amour de soi, Les Éditions du CRAM, 1992

10 juin 2008

Compte à rebours

Sur un autre blogue j’ai lu une note intitulée : C'est à 40 ans que les hommes meurent.
J’avais écrit ce commentaire :
« Je ne crois pas aux chiffres et à la numérologie. Je connais des morts de 20 ans et d'autres qui naissent après 50 ans. »
— Bullshit !

À l’heure où on se parle, il me reste 363 jours de trentaine. Et les heures tombent comme ces falaises qui s’effritent dans la mer. 39 est un chiffre monstrueux. Mieux vaut faire le deuil de tout ce que j’aurais voulu accomplir avant 40 ans.

Aux chiffres disgracieux s’ajoute la fatigue. Je suis fatigué. Toujours. Tout me demande un effort. Je dormirais tout le temps. Je n’ai pas eu droit à des vacances depuis bientôt 3 ans. Je termine sur les dents un contrat que j’ai détesté et qui ne m’apportera aucune reconnaissance. Je n’ai jamais vécu autant de mépris. Ma supérieure que j’ai baptisée la chèvre (une chèvre, c’est égocentrique, narcissique, et ça ne respecte rien) est insupportable et incompétente. Je suis payé un salaire tout à fait ordinaire pour travailler 35 heures par semaine alors que j’en fais le double. Depuis 2 mois, je n’ai pas eu 2 journées congé en ligne. Et la chèvre se permet de m’appeler chez moi, les jours où je ne travaille pas. Il n’y a pas un jour où je n’entends pas sa voix nasillarde sur mon répondeur. Je suis trop lâche pour démissionner. Pourtant quand ce contrat sera fini, je repartirai à zéro, avec rien devant moi.

J’ai eu un drôle d’anniversaire dans la chaleur et l’humidité suffocante d’un climat déréglé (34 degrés avec l’Humidex). Je devais aller voir un opéra avec Ziggy, qui s’est bien sûr décommandé au dernier moment. Le grand m’a accompagné. Nous avons assisté à la retransmission en direct et en plein-air d'une production de l’opéra de Montréal : Madame Butterfly, sous les étoiles. Je n’avais jamais vu d’opéra. C’était magnifique. Puis il m’a proposé de faire un BBQ chez lui, le lendemain. En marchant vers chez lui, il m’est arrivé un accident stupide, un éclat de pierre effilé a déchiré ma sandale et s’est enfoncé dans mon talon. Je me suis retrouvé à claudiquer sur le trottoir, du sang foncé plein les mains et les pieds, sans savoir que faire. J’ai finalement rincé mes sandales dans une flaque d’eau pour pouvoir continuer à marcher. Je ne pourrai pas courir pour quelques jours.

Côté cœur, impossible de relater mes histoires sans me répéter. Je me résous au célibat. Je ne suis pas un bon parti. Sans le sou et toujours endetté, compliqué, angoissé, excessif. Je suis renfermé et secret dans la vraie vie, mais impudique dans ces carnets. Obsédé par la santé, j’ai toujours en tête qu’elle pourrait s’effondrer soudainement, sans prévenir. Même si je sais que ça risque de ne jamais arriver. Je suis un éternel inquiet et ça ne va pas en s’améliorant. Je vieillirai seul. Avec mes 3 stupides poissons qui se poursuivent paresseusement dans l’aquarium, près de l’écran. De toute façon, je ne sais pas aimer. Mon cœur est un abîme sans fond. Dès que j’aime, je me transforme en trou noir où tout s’engouffre et où je finis moi-même par sombrer. Mes amitiés sont fugaces et passagères comme le vent. Je n’aurai jamais d’enfant, même par procuration, j’aurai bien aimé m’occuper de ceux des autres. Je ne serai même pas beau-père, oncle ou parrain.

Le ciel est d’un jaune sale et les orages se succèdent. Je n’arrive plus à sortir de mes idées noires. Ça serait mon karma. La vie voudrait m’apprendre quelque chose. Désolé, la vie, je suis nul et ça m’a tout l’air que je ne comprends rien. Et pour apprendre, je suis adepte de la méthode douce. Ça ne passe pas. Il va falloir frapper encore et encore.

09 juin 2008

Me taire

Non, ça ne va pas.
À un point qui ne s'écrit pas.
L'imagination n'est plus d'aucun secours.
Je préfère me taire.

05 juin 2008

Les pots cassés II

Allongé sur le canapé de vinyle vert, Frédéric feuilletait un vieux Times Magazine de 1963. Lors de la marche pour les droits civiques, 200 000 manifestants avaient marché sur Washington. Ils s’étaient massés pour entendre le célèbre discours de Martin Luther King. Dans un numéro de 1966, les Beatles donnaient leur dernier concert à San Francisco. Le ronronnement du vieux frigo et le cliquetis de l’horloge remplissaient le silence. Daniel devait bien être parti depuis deux heures. Dès qu’il est question de nourriture, il s’éternise, hésite, parcourt chaque étiquette comme si c’était un chef-d'œuvre de la littérature universelle. Fred posa le magazine sur la pile qui se trouvait sur la table à café et leva les yeux vers la grande fenêtre qui donnait sur le lac. Dans la pénombre, près des lampadaires, des ombres apparaissaient et disparaissaient aussi vite. Des chauves-souris brunes devaient se régaler des nuées de moustiques qui partaient en chasse à la nuit tombée. Toute la baie et les alentours baignaient maintenant dans un flou bleu qui en estompait les contours. Des nappes de brouillard se matérialisaient au-dessus de l’eau. Invisible, un huard déchira le silence d’un hurlement fantasque.

Un grondement sourd se fit entendre du côté du chemin et tira Frédéric de sa rêverie. Le bruit des portières puis des éclats de voix. Frédéric traversa la cuisine pour aller à leur rencontre. Marina et les filles devaient avoir croisé Daniel au village. Mais seules deux silhouettes s’avançaient vers le chalet. Daniel et un autre homme, plutôt grand, qui transportait des sacs et une caisse de douze bières en riant. « Je ramène de la visite » lança Daniel dans sa direction en montant les quelques marches qui menaient à la véranda.

« Fred, je te présente Raphaël. Tu te souviens, on a travaillé ensemble sur la soirée au Café des Éclusiers ? » Et se tournant vers le nouveau venu : « Raphaël, Frédéric mon chum. » Raphaël tendit sa longue main vers Frédéric : « Enchanté. Je rentrais à Montréal, et je suis tombé en panne à deux cents mètres du village. J’allais… » L’homme a un curieux accent français avec lequel il s’obstine à sacrer et à déformer des expressions québécoises. « J’m’attendais pas pantoute à tomber sur un ancien collègue. » Daniel tout heureux poursuit : « Je me suis dit qu’on avait une chambre de plus et puis… » Frédéric affiche un petit sourire. S’il espérait avoir enfin une soirée en amoureux, c’était, une fois de plus, partie remise. Il ne comptait plus les occasions ratées. Avoir l’air cool, détendu, il avait l’habitude. Par négligence ou par lassitude, il laissait quand même transparaître un certain ennui. Dans l’espoir que l’importun le devine, juste un peu. Daniel avait déjà ouvert trois bouteilles qu’il vantait avec enthousiasme : « Tu m’en donneras des nouvelles. » Il était toujours comme ça lorsqu’il était entouré. Il parlait fort, le rire dans la voix. Raphaël décrivait l’assistance de sa conférence avec un mépris appuyé et un humour cynique. Daniel gloussait en remplissant son verre. Frédéric ne les écoutait qu’à moitié. La conversation s’arrêta net quand au fond de la baie, le huard poussa un second hurlement. Le cri se termina dans un trémolo. Raphaël qui allait prendre une gorgée avait figé son mouvement, le verre suspendu devant ses lèvres : « C’est un loup ? »

L’écho de ce chant rebondissait sur les collines et s’estompait doucement dans le brouillard. Louis aurait pu l’entendre lui aussi s’il n’avait pas ouvert la radio, trouvé une station locale et monté le volume au maximum. Il avait finalement déniché une baguette trois villages plus loin. Le pain avait l’air aussi dur que du bois, ce serait bien fait pour Jean-Claude. L’obscurité était maintenant complète. Il ne voyait que quelques mètres devant lui. Dans le faisceau des phares, la ligne jaune sautillait sur l’asphalte. Des nuées d’insectes apparaissait par intermittence dans la lumière et plusieurs venaient tacher le pare-brise. Louis-Philippe adorait conduire la nuit. Jouer entre les courbes d’une route de campagne à travers le paysage, invisible.

Une centaine de mètres devant lui, un mouvement attira son attention sur la gauche. En une fraction de seconde, la musique avait disparu de sa conscience. Instinctivement, il agrippa le volant. Au ralenti, un grand animal aux pattes fines fit deux pas sur la chaussée puis tourna la tête dans sa direction. Deux yeux d’un noir humide encadré de longues oreilles en éveil. Le chevreuil s’immobilisa au milieu de la route, fasciné par les phares qui fonçaient vers lui. Louis donna un brusque coup de volant, les roues quittèrent l’asphalte et dérapèrent sur le gravier. Il tenta un second changement de cap pour regagner la voie, mais une violente secousse lui frappa la tête sur la vitre du côté. La voiture disparut dans l’obscurité dans un grand fracas de branches brisés. Des mouvements de fuite se firent entendre dans la pénombre, puis le silence s’étendit de nouveau sous le ciel étoilé.



à suivre...

02 juin 2008

Les pots cassés I

La voiture a ralenti puis s’est immobilisée sur l’accotement. La brise a rapidement dissipé le nuage de poussière. Le soleil qui plombait sur l’acier et la stridulation des cigales soulignaient à gros traits l’arrivée des chaleurs. Derrière les vitres fumées, Frédéric cherchait à cacher son agacement, mais c’était peine perdue. L’air conditionné ne fonctionnait plus depuis presque une heure. Il balaya le paysage du regard en baissant la vitre: « T’es sûr que c’était à gauche, après le village ? » C’était la question à ne pas poser, mais c’était la seule qui lui venait à l’esprit pour briser le silence. Derrière le volant, Daniel fouillait dans un vieux cartable avec des gestes brusques : un dépliant touristique sur la Gaspésie, une carte routière des états de la Nouvelle Angleterre, une série de coupons-rabais de Burger king, pas moyen de trouver une foutue carte du Québec. D’une main, il poussa la pile de papier entre les deux sièges et de l’autre il agrippa son téléphone : « Envoye Marie, réponds ! » Dans le combiné, la voix doucereuse de Marina lui défilait son boniment de répondeur. Il replia rageusement l’appareil et démarra le moteur. Sans le regarder, Frédéric ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix monocorde : « Moi, je pense qu’on serait mieux de retourner vers le village. »
« Je suis certain qu’on est dans la bonne direction. »
Inutile de s’obstiner. Frédéric se cala contre l’appui-tête et lança son regard entre les bosquets de pins qui longeaient le champ de luzerne. Pendant une fraction de seconde, il crut apercevoir la robe fauve et les yeux sombres d’un chevreuil entre les branches. Mais la bête avait immédiatement disparu.

Le soleil s’était couché depuis plusieurs heures. Raphaël avait beau appuyer de tout son poids sur l’accélérateur, le paysage tout autour ne changeait presque pas. Les envolées lyriques de Maria Callas ne parvenaient pas à couvrir les vibrations de la Smart qui roulait aux limites de sa capacité. Il avait choisi La damnation de Faust pour tenter d’oublier un moment qu’il était à plus de cent kilomètres de Montréal. L’aiguille sautillait tout près du rouge « Oh non, putain ! J’ai pourtant fait le plein à Shawinigan. Allez avance ! » il pianotait sur le volant. Quelques minutes plus tard, dans le creux d’un vallon qui ressemblait à tous les autres. La Smart rouge et blanche se gara en silence près d’un garde-fou. Raphaël en sortit immédiatement et claqua la porte : « Merde, merde, merde ! » Il marchait à grands pas et le silence retombait lourdement tout autour de lui. Il jetait des regards inquiets de chaque côté de la route. Aucune lueur n’était visible au-dessus de l’horizon. Une brise légère faisait valser les herbes hautes et trois lucioles clignotaient près du fossé. Raphaël avait la phobie des moustiques. Et il détestait tous les insectes. Chaque fois qu’il s’était fait piquer, l’enflure avait duré des semaines. « Aie ! » : Il avait cru sentir quelques choses lui frôler le mollet. Il se mit à sautiller ridiculement pour regagner la voiture où il se jeta en fermant la portière derrière lui. À travers la vitre close, il devinait un silence peuplé de bourdonnement, de craquement et de grésillement. Il eut le réflexe de verrouiller les portières. Puis il ouvrit le dossier qu’il avait préparé pour sa conférence de la veille. « Suffit d’attendre. Quelqu’un finira bien par passer. » La présentation s’était bien déroulée, il avait l’habitude. Pendant tout le temps qu’il avait parlé, il avait senti les regards rivés à ses lèvres. Mais il aurait pu resserrer la conclusion et surtout, s’arrêter après trois verres, au cocktail qui avait suivi la conférence.

Louis-Philippe revoyait l’air ahuri de Jean-Claude dans le hall : « C’est quoi, ça ? »
« Ben, tu m’as dit d’amener du pain ? »
« Ben oui, mais Louis… pas du pain tranché ! » Jean-Claude s’était retourné vers la cuisine en soupirant.
C’est ce soupir exaspéré plus que les mots qui avait piqué au vif Louis-Philippe, resté dans l’embrasure de la porte : « C’correct, j’vais t’en trouver du christ de pain. »
« Non, non, oublie ça, on va s’en passer. »
« Non, non, j’y vais, je retourne au village, ce sera pas long. »
« Louis ! C’est pas… »
Louis-Philippe avait déjà claqué la porte-moustiquaire et il marchait d’un pas déterminé vers sa voiture garée sous le merisier. Jean-Claude a rempli son verre de vin rouge et a avalé une grande gorgée.

Quatre kilomètres plus loin, dans la petite épicerie de Saint-Edmond, on pouvait trouver des briquettes à BBQ, du chasse-moustique et des vers pour la pêche. Mais la plus grande partie de la clientèle ne fréquentait l’endroit que pour s’approvisionner en bières et en cigarettes. « Une baguette ?! » a dit la vieille caissière en détachant chaque syllabe et en écarquillant les yeux. Louis-Philippe n’avait pas su quoi répondre. Il avait haussé les épaules et était sorti immédiatement. Il regagna la voiture et posa les mains sur le volant en se demandant s’il pourrait trouver une baguette dans le prochain village sur la route. « J’ai l’air fin, là. Le fifon qui cherche du pain dans un trou perdu, plein d’attardés consanguins. » Sur la galerie, près de la porte de l’épicerie, l’ours noir empaillé qui le fixait de ses yeux de verre, semblait lui donner raison.

À suivre…

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