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28 mai 2008

Sprint



En sortant du bureau, je croise Anick, l’adjointe du directeur :
« Ça va ? »
« Ça va », ai-je bredouillé « Stressé. »
« Pourquoi ?»
« Ben, les ruelles vertes, ça commence samedi et puis tout est sur mes épaules. »
Elle penche la tête, me regarde et sourit :
« T’as les épaules larges, ça va bien se passer. »

Je n’ai pas démissionné. Moi qui pars tout le temps en claquant la porte, j’ai finalement choisi de rester malgré vents et marées et d’assumer ma décision. J’ai claqué la porte à mon envie de fuir. À mes attentes irréalistes et idéalistes et perfectionnistes . Je travaille dans un milieu pourri. Tant pis. Rien n’est parfait. C’est temporaire. Et puis il y a quand même des gens gentils dans les autres départements, Anick, par exemple. Et des citoyens impliqués et un peu rêveurs qui ont misé tous leurs espoirs sur moi.

Il y a un côté stimulant à se mesurer au stress. Et puis je réalise que même sans l’appui d’une équipe, malgré une patronne exécrable, je fais une sacrée bonne job. Je suis méchant, juste ce qu’il faut, avec les fournisseurs qui prennent du retard. Je talonne les fonctionnaires. Je garde toujours mon sang-froid avec les citoyens agressifs. Le projet consiste à verdir des ruelles et donc à retirer de l’espace aux voitures pour planter des arbres, des arbustes et des plantes vivaces. Les automobilistes ne m’aiment pas du tout. Ils dénigrent mon projet, me ridiculise, me menace de poursuites. Mais ils ne peuvent pas grand-chose contre moi puisque le projet se trame depuis plus d’un an et que j’ai l’appui de tous les paliers de gouvernements et de tous les organismes du milieu. Je suis bien organisé et j’ai réponse à tous leurs arguments. L’espace public appartient au public, pas aux voitures. J’ai le gros bout du bâton. Je pense aux enfants qui joueront dans la ruelle. Aux bruit du vent dans les arbres et aux oiseaux. Et je sais que dans quelques mois, je ne serai plus là. Alors, je joue le blanc-bec, un peu condescendant, juste un peu baveux. J’ai des millions de choses à penser. J’ai des millions de messages tous les matins sur ma boîte vocale. Je gère des sommes d’argent qui me paraissent énormes, mais qui en réalité sont dérisoires par rapport à tout ce qu’il y a à faire.

Je travaille des heures de fous. Je dors avec un téléphone portable à côté de mon lit. Dans quelques semaines, ça devrait se calmer. Je tiens le coup en courant mes six kilomètres dès que j’ai une heure de libre. En méditant le midi. (En essayant du moins.) J’apprends le détachement. (J’essaie en tout cas.) Et j’essaie de compartimenter ma vie de la façon la plus étanche. Si tout le projet s’écroule, ce ne sera pas la fin du monde, il n’y aura pas mort d’homme. J’aurai fait de mon mieux et puis c’est tout. Quand l’été sera bien installé, en juillet, je serai un peu plus libre et un peu plus vieux. J'aurai un plus peu d’argent dans mes poches et j’aurai certainement appris plusieurs choses. Et puis comme ma vie est vide, en ce moment, alors aussi bien la passer au travail.

Musique : Je joue de la guitare, Jean Leclerc (aka Jean Leloup)

Commentaires

J'aime bien te lire comme ça, combatif. Et puis c'est un beau projet, somme toute motivant.
J'espère que vas tirer beaucoup de satisfaction à bien faire ton travail, même si récolter tes tomates et tes herbes sera, après, beaucoup plus plaisant ;-). Tiens bn !

Ecrit par : jérôme | 29 mai 2008

Tiens-bon et chapeau!!!

Ecrit par : Yael | 29 mai 2008

C'est beau le positivisme!! (par contre prendre une heure pour courir six kilomètres, je suis certain que tu peux faire beaucoup mieux, c'est la vitesse d'un marcheur!)

Ecrit par : Patrick | 29 mai 2008

@ Patrick : 6.30 km en 35 minutes, c'est mon rythme actuel. (C'est pas mal quand même. Je n'ai pas couru de l'hiver.) Une heure c'est une façon de parler.
@ Yaël : Je tiens bon et je me surprend à y prendre plaisir.
@ Jérôme : J'ai quand même bien hâte aux tomates.

Ecrit par : Pierre-Yves | 29 mai 2008

Moi aussi je dors avec un téléphone portable à côté de mon lit, mais ceci depuis des années. Depuis plus de quinze jours maintenant, j'essaie également d’apprendre le détachement, en vain. Là, présentement, j'ai même un peu de mal à respirer, un poids dans la poitrine. Je pense à toi et t'embrasse.

Ecrit par : Eric | 30 mai 2008

Je suis partie à l'extérieur depuis le 18, je viens de lire tes derniers textes... Tristesse, grand vide, surtout une grande douleur.

Je ne sais pas quoi te dire pour t'aider. Je n'ai qu'une image en tête : une main qui touche ton épaule et le silence... celui de savoir que la vie est plus forte que tout. Choisis de vivre !

Bisous
Nicole

Ecrit par : nicole | 30 mai 2008

@ nicole : Bisous. Je négocie avec la solitude.
@ Eric : J'ai choisi le mot "portable" en pensant à toi. D'habitude je dis "cellulaire". Tu es un soleil. Je t'embrasse.

Ecrit par : Pierre-Yves | 30 mai 2008

Parfois on apprend beaucoup et il y a beaucoup de bon à claquer la porte à ses envies... viscérales... peut-être aussi quand même ne pas oublier l'idéal, le perfectionnisme, dans un coin de la mémoire, et du coeur...
L'occasion pour moi de te faire un coucou. Il y a bien longtemps!...
Amicalement,
Olivier.

Ecrit par : Olivier | 01 juin 2008

@ Olivier : C'est toujours intéressant de sortir de ses sentiers battus.

Ecrit par : Pierre-Yves | 02 juin 2008

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