02 janvier 2008

Réveillon

Aux petites heures du matin, un homme pousse un large balai sur le plancher de danse déserté. Dans la poussière qui roule contre les soies apparaissent des serpentins, des éclats de paillettes et des trompettes de carton. Il y a, sur les tables, une pellicule collante au parfum de vodka, de tia-maria ou de jus de canneberge. Sur le dossier d’une chaise, un nœud papillon défait a été oublié.

Je suis arrivé au tout début de la soirée et il y avait déjà beaucoup de monde. Et la pauvre fille du vestiaire avait l’air débordée. En fait, tout le personnel du bar était désorganisé. Dans l’escalier, je me suis retrouvé coincé parmi un groupe d’inconnus qui avaient déjà acheté leurs billets. Quelques minutes plus tard, j’étais à l’intérieur sans avoir payé mon entrée. J’ai retrouvé Thomas et on a porté un premier toast à l’année qui s’achevait. Il y avait vraiment de curieux spécimens sur la piste de danse. Une femme un peu grano avec une longue jupe fleurie. Une autre, habillée comme dans les années 60s, un sosie de Jackie Kennedy. Il y avait un gros monsieur avec une moustache et un nœud papillon. Heureusement, à mesure que la soirée avançait, la clientèle rajeunissait et se diversifiait. Un couple d’amis de Thomas, F et E, sont venus nous rejoindre.

Le beau Karim était là. Toujours aussi métrosexuel (indéfinissable). Thomas est allé lui parler longuement. Puis il est allé danser et s’est mis à draguer un grand machin de six pieds. Quelques minutes plus tard, Thomas et machin s’embrassaient au fond de la piste de danse. Je me suis retrouvé à côté de Karim qui m’a raconté que son genre de fille, c’était les brunes avec de gros seins. Qu’il est con ! Mais qu’il est beau ! Il s’est penché vers moi et m’a soufflé à l’oreille : « Tu vois la fille avec une robe noire, là-bas, elle, elle est vraiment belle. » J’ai regardé la fille, il avait raison, elle était jolie. J’ai souri et je me suis lancé sur la piste de danse.

« Excuse-moi, je ne veux vraiment pas t’importuner, j’ai un peu trop bu. Mais j’aimerais vraiment ça, te présenter un de mes amis. Tu vas voir, il est super gentil. Tu t’appelles comment ? » Elle s’appelait Alexandra. J’ai accroché Karim par le bras et j’ai fait les présentations. Puis je me suis éclipsé avec un clin d’œil au beau Brummel. La belle aurait pu m’envoyer promener, mais elle était plutôt sympathique. En m’éloignant, je l’ai vu lui faire un demi-sourire et lui serrer la main.

Thomas a disparu avec le grand machin, je crois qu’ils sont partis dans les toilettes. Décidément, c’est chic ! F et E sont sur ma gauche et se roule une pelle. Depuis le début de la soirée, on s’est échangé environ quatre mots. Mais c’est trois de plus que la dernière fois où je les ai rencontré. Le maître de cérémonie commence le décompte. « 10, 9, 8… » Je prends une grande lampée de boréale rousse. « 4, 3, 2, 1, Bonne année ! » Je regarde les gens qui s’embrassent.

Sur ma droite, une grande blonde me sourit : « Qu’est ce que tu fais tout seul un 31 décembre ? »
« Non, mais j’suis avec des amis… Ils sont juste là, sur la piste de danse. Euh, non, en fait, je les vois plus. » Elle s’appelle Stéphanie. Ses collègues de bureau l’ont entraîné ici. Et elle a croisé par hasard une de ces amies d’enfance. « C’est incroyable, comment le monde est petit. Tu sais, les six degrés de séparation… ». Six degrés c’est si peu, mais si souvent infranchissable. Elle trouve que la clientèle est vraiment spéciale. Moi, les danseurs me font sourire. Je sens le besoin de préciser : « Tu sais que je suis gai ? »
« Je te cruise pas là, viens danser. »
Ses amis s’en vont dans un autre bar.
« Déjà ? » Elle me laisse sa carte d'affaires : « On pourrait aller au cinéma, un de ces quatre. »
« Sûr. » Je lui fais la bise. Elle est vraiment belle.

Karim est revenu se poster à mes côtés. Ça n’a pas l’air d’avoir marché avec Alexandra, il n’a rien trouvé d’intelligent à lui raconter. Mais il est tout sourire. Il me serre l’épaule en disant : « Toi, en tout cas, t’es un vrai ami pour moi. » Je lève mon verre et on trinque.

Je danse sous les lumières multicolores qui pendouillent du plafond. Je m’arrête un moment pour retirer ma veste et la déposer sur une chaise. On me tape sur l’épaule, c’est Alexandra. « Viens », qu’elle me dit « on va jaser. » Et elle m’entraîne vers les fauteuils, au fond de la salle. « Loin des hauts parleurs, on s’entendra mieux. Je suis désolé, mais ton ami, il n’est vraiment pas mon genre. » J’ai ri, un peu gêné : « Ah ben, je comprends ça… Mais y’est tellement cute… Je fantasme sur lui… qui fantasme sur toi : Christ que c’est compliqué, la vie ! »
« Ouais. » Elle rit à son tour. On parle de nos vies, de la course aux piges. Elle va m’ajouter dans ses amis sur facebook. J’hais ça, facebook. Mais je souris.

Mille solitudes pour une nuit, réunies. Encore plus criantes au seuil d’un changement d’année qui nous rappelle que le temps nous file entre les doigts. Et que rien ne pourra le retenir. J’ai ignoré les taxis qui maraudaient sur les rues glacées. J’ai marché jusque chez moi en poussant de mes pieds la neige folle. Le ciel était noir et sans étoiles. Il faisait froid, mais avancer à grands pas me faisait du bien. Je pensais à Karim, à Stéphanie, à Alexandra, à Thomas. Et à tous ceux qui défilent dans ma vie et dans les histoires que je raconte ici. Le vent soulevait la poudrerie et effaçait les traces, derrière moi. Mes pas ne laissent aucun sillage. Christ que c’est compliqué, la vie !

Commentaires

Est-ce vraiment si compliqué ? Je crois qu'on ne rencontre dans les bars que des personnes qui ont du mal à accepter leur solitude (que l'on soit en couple ou pas, on est tout de même seul dans sa peau). Puisque chacun cherche à fuir ce qu'il connaît (sa vie actuelle), il devient difficile de percevoir ce qui se présente, d'être disponible, vraiment présent aux autres ; et si quelqu'un est tout à fait présent durant un moment, il a du mal à croire que ce moment peut se poursuivre à l'extérieur, ailleurs. Je crois qu'il ne faut chercher dans les bars que ce qu'ils peuvent offrir : un moment divertissant, que divertissement soit sur scène, dans la salle ou dans la tête des personnes présentes...

Ecrit par : Alcib | 03 janvier 2008

@ Alcib : Les bars sont un endroit où on se retrouve lorsqu'on n'a pas d'autres endroits où aller. Ils sont un peu à l'image de la société. Ces milles solitudes, je les ressens partout.

Ecrit par : Pierre-Yves | 03 janvier 2008

Serais-je donc le seul sur cette planète à ne pas être sur facebook?

Ecrit par : Patrick | 03 janvier 2008

POur ma part je me sens parfois bien plus seule dans un bar, meme si je suis avec des amis, que toute seule devant mon pc a lire des blogs. Et on me dit: arrete de bloguer! Vis! Va vers les autres! Sors de ton trou! :) c'est comique.

Ecrit par : Yael | 03 janvier 2008

@ Patrick : Tu ES le seul. Il faut y remédier, c'est une urgence ! ;-) (Je vais te poker, je crois que c'est comme ça qu'on dit.)
@ Yael : C'est peut-être deux formes de solitude. Aller vers les autres, ce n'est pas évident. (Christ que c'est compliqué la vie !)

Ecrit par : Pierre-Yves | 03 janvier 2008

Je crois que la vie est bcp moins compliquée que ça. En fait, elle est si simple qu'il faut que nous, on la complique! Comportement 100% humain, en bout de compte! Un bar, des connus, des inconnus. La musique et les danseurs fous, au gestes intenses, presque inépuisables: une masse. Soit on en fait partie... soit on prend conscience de notre solitude. De la place qu'on occupe en tant qu'individu dans le monde...

Patrick: moi aussi je ne suis pas sur facebook. Tu n'est donc pas seul. Et puis... rien ne t'oblige à y adhérer... sauf, si tu te sens partie intégrante de la «masse» ;)

Ecrit par : Lud. | 03 janvier 2008

@ Lud. : Merci pour le choc des idées. Je fais participer Brigitte Bardot à la discussion dans la liste Airs du moment, à gauche :
" ... la vie, pour moi elle est magnifique, pourquoi tu te la complique, par tes hésitations..." (Tu veux ou tu veux pas)

Ecrit par : Pierre-Yves | 03 janvier 2008

'Le temps nous file entre les doigts', comme ta phrase résonne intensément en moi, j'aime ta mise en écriture, à la fois simple (mais nullement naïve!) et tellement sincère qu'elle en est poignante.

Et il me semble entendre l'accent délicieux du Quebec!!!! j'adore! ^ ^

Saches que les étoiles brillent dans le ciel même quand on ne peut pas les voir... ^ ^

stella...

ps: je ne suis pas sur facebook!!!! j'ai résisté! Riiiires!

Ecrit par : stella cadente | 04 janvier 2008

Fort bien écrit ce billet, pour quelques minutes j'avais l'impression d'y être! Que 2008 t'apporte bonheur et santé mon cher :)

Ecrit par : Monsieur l'adulte | 06 janvier 2008

@ Monsieur l'adulte : Merci. Beau compliment. Santé et bonheur pour toi aussi.
@ stella cadente : Les étoiles qu'on ne voit pas sont souvent les plus importantes. Bonne année, profites-en bien.

Ecrit par : Pierre-Yves | 06 janvier 2008

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