11 novembre 2007

Far West Blues




Je traverse le parc en direction d’Atwater. L’ouest de la ville, c’est un autre pays. Un monde inversé. Les pigeons qui picorent sur le trottoir ont une douceur particulière dans le soyeux du plumage. Ils ont presque du rire dans les yeux. Les clochers de l’église ne pointent pas vers le même ciel.

L’automne dans ma vie, c’est la saison des pommes et celle des cow-boys. La veille, je venais à peine d’entrer dans le bar. J’enlevais mon manteau devant le vestiaire. J’ai entendu une voix derrière moi : « Eh ben ! J’arrive juste à l’heure des beaux gars. » J’avais rencontré ce cow-boy il y a un an. Je l’avais raconté dans des notes fleur bleue, vaguement hystériques, dont j’ai le secret.

Depuis, on s’est recroisé régulièrement. Je ne saurais dire s’il s’agit du hasard. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de spécial entre nous ou si j’invente tout. Officiellement, nous étions des amis. Tout ce que je sais, c’est que j’ai des vagues d’agressivité qui me montent dans la gorge dès qu’un bellâtre vient lui parler à l’oreille. Que je ne peux m’empêcher de noter chacun de ses regards dans ma direction . Que chacun de ses compliments me fait perdre pied. Le Grand m’avait déjà dit :
— « Lui, j’suis certain, t’as juste un geste à faire pour l’avoir à nouveau dans ton lit. »
— « Ah ouais ? Tu crois ? »
Brutus avait dit :
— « Tu sais, y a du monde comme ça qui ont besoin de sentir qu’ils ont un pouvoir sur les autres… »
— « Pour ça, c’est certain qu’il aime avoir un pouvoir sur moi ! »

Depuis quelques semaines, je me suis fait pousser une petite barbe. J’essaie d’avoir l’air un peu plus dur. L’entraînement commence à porter fruit. J’ai plusieurs t-shirts qui deviennent trop serrés. J’ai l’impression de changer d’allure. Quand il m’a vu, il a fait un sourire : « Mmmm, ça te change ! » Toujours cette façon de complimenter, l’air de rien. Puis, il m’a sorti un dicton en anglais dont j’ai oublié les mots, ça disait à peu près que notre apparence prédit qui on rencontrera.
— « Tu vas attirer quelqu’un de darker. »
— « Darker ? c’est vague, ça peut vouloir dire bien des choses… »
— « C’est vrai. »

Toute la soirée, j’ai joué les indépendants. J’étais sorti avec le Grand et Brutus, pas avec lui. Je regardais les hommes se trémousser sur la piste de danse. Je têtais ma bière. Il revenait toujours me parler. Moi, je prenais plaisir à l’observer, à lui parler à l’oreille, à le frôler chaque fois, un peu plus.

En lui parlant, j’ai posé ma main dans le bas de son dos. Il a avancé de quelques pas. J'ai demandé, amusé :
— « Ma main… elle te dérange ? »
— « Non, j’étais dos à l’allée. Nous les cowboys, on préfère être toujours adossé au mur. » Alors, j’ai repassé sa main dans son dos.

Le lendemain matin, le soleil nous a surpris enlacé dans son appartement de l’ouest de la ville. Nous étions au chaud sous la couette. Ma tête reposait sur sa poitrine, mon bras entourait sa taille et je tentais, sans succès, d’entendre les battements de son cœur. Sur le plancher flottant étaient éparpillés nos vêtements et deux emballages de condom.

Il avait l’air plus à l’aise que lors de nos matinées, il y a un an. Peut-être était-ce le fait qu’on ne s’était rien promis. On a discuté les jambes emmêlées dans son grand sofa rouge. Près de la porte, il y avait une valise. Il doit partir pour quelque temps en Alberta, voir sa famille. Chaque fois que je passais devant, le miroir de la salle de bain me murmurait que j’étais vraiment le plus beau. Pendant que je faisais le lit, le cow-boy m’a préparé un cappucino de western. Rien à voir avec un vrai café, mais c’était bon. Parce que c’était lui qui me l’avait fait. Je l’ai embrassé maladroitement.
— « On se rappelle ? »
— « On se rappelle. »

En sortant de chez lui, dans le parc, je débordais d’énergie. J’étais incapable de me décrocher le sourire de la figure. Les anglos du coin ont dû penser que j’étais un psychopathe, évadé de l’asile. Je répétais intérieurement mes leçons d’anglais, L'américain sans peine, méthode Assimil :

— « Do you hear the latest ? »
— « No, tell me, I’m dying to know ! »
— « Miss Ferguson is going out with mister Simpson. »
— « You must be kidding, she’s twice his age. »
— « And twice his size ! »

Le métro a traversé la ville souterraine puis j’ai marché jusque chez moi. L’air était froid, mais le soleil brillait. J’ai passé l’aspirateur partout dans l’appartement. Puis à mesure que je terminais la vaisselle, des doutes sont venus s’insinuer dans ma bonne humeur. Ce n’était pourtant qu’une nuit sans promesse.

Pourquoi je ne peut pas me contenter de l’instant présent ? Pourquoi ne pourrais-je pas profiter des cow-boys de passage quand ils s’offrent à moi ? Pourquoi j’ai cette inquiétude dans le ventre ? Pourquoi ce malaise quand j’imagine que je pourrais être que le numéro 153 à passer dans son lit ? Ou qu’il aurait pu partir avec n’importe qui d’autre, s’il avait trouvé un garçon plus joli ou plus musclé ou plus darker ? Et pourquoi si ça ne me convient pas, fallait-il que je parte avec lui ? Le ciel se couvre. Et les pigeons ont cessé de rire. Ils se gonflent les plumes et grelottent dans l’entretoit d’un vieux hangar.

Commentaires

On ne serait pas des humains si on savait profiter de l'instant présent. On n'y arrive qu'en se forçant comme des dingues, en y travaillant avec ferveur.
Le questionnement et le doute sont la malédiction inhérente à notre espèce… entre autres!

Ecrit par : Kitty78 | 11 novembre 2007

vrai
ça me rappelle hier soir, une amie divorcée, 47ans, n'a connu que 2 hommes dans sa vie
elle en rencontre un a un cours de danse, et apres 3 jours de ballade, ils se retrouvent dans un lit
elle est suprise d'elle, mais contente, voire heureuse
hier soir catatrophe , grande cata, elle reçoit un sms : ***fin***
en pleurs elle me phone
c'est un salaud, oui et on part
on demarre bla bla bla
et d'un coup apres 2heures de discution sur ce pourri de mec
elle se rend compte que chaque sms qu'elle reçoit se termine pars :
***fin***
je luis conseille d'envoyer un sms gentil donc
et elle reçoit : je t'embrasse partout , à demain
elle aussi ce n'etait qu'une nuit sans promesse, mais
elle a si peu confiance en elle...
elle re -faisait une histoire sur rien
juste un imaginaire négatif qui nous entrainait loin de la réalité
je sais pas ce que sera son histoire avec cet homme
mais sur rien nous avions bati un faux-mauvais-roman
tout ça pour dire, comme kitty
faut bosser sur soi ??
bon je t'embrasse fort
be happy,
et je t'embrasse encore fort

Ecrit par : jeanne | 12 novembre 2007

@ jeanne et Kitty : Merci, je crois que vous avez raison. (Je laisse mes histoires de pigeons et je retourne à la réalité) Je me mets au travail. Bises.

Ecrit par : Pierre-Yves | 12 novembre 2007

Mais ne pas savoir profiter du présent, ou culpabiliser de l'avoir fait, est bien la réalité!
Et moi j'aime tes histoires de cow-boys, heu pardon, de pigeons :)
Biz

Ecrit par : Kitty78 | 13 novembre 2007

(soupir) ce douloureux moment ou le ciel se couvre et les pigeons se mettent a te chier dessus...

Ecrit par : Yael | 15 novembre 2007

@ Yael : Je ne l'aurais pas dit comme ça mais c'est tout à fait ça. :-)
@ Kitty : Le malheur des uns fait le bonheur des autres ! ;-)

Ecrit par : Pierre-Yves | 15 novembre 2007

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