09 octobre 2007

La chute II

Ce billet est la suite de la note La chute publiée le 3 octobre 2007.


Quand les souvenirs se mettent à débouler, je n’ai d’autres choix que de laisser aller les choses. Les feuilles mortes remplissent l’air comme une pluie sèche et dorée. Mais cet automne, la douceur du spectacle ne m’atteint pas. Remuer les souvenirs me rend inquiet. Et des années de galère m’ont appris qu’il vaut toujours mieux aller à la rencontre des vieilles douleurs pour les liquider.

C’était un tout petit bureau de la rue Roy, pas loin de La Main. Elle était blonde et n’avait que quelques années de plus que moi. Elle me regardait avec attention. Moi, je me demandais ce que je faisais là. Je ne sais pas d’où m’était venue cette idée de m’engager dans une psychothérapie. Je me tenais très droit sur mon fauteuil, fermé comme une huître. Avant de commencer, je lui avais lancé : — « Il faut que je vous dise que je suis gai. Si vous avez un problème avec ça, dites-le tout de suite parce que… » Elle avait réprimé un sourire et m’avait assuré qu’elle n’avait aucun problème avec ça.

Heureusement, elle était douée pour l’écoute. J’avais une vingtaine d’années de silence à traverser pour me rendre jusqu’à elle. Petit à petit, elle a su m’apprivoiser. Et à force de parler, ma vie semblait s’ordonner et j’y voyais plus clair. Après chaque rencontre, je sortais de son bureau anxieux en regardant le ciel. Mon armure se fissurait un peu plus chaque jour. Je respirais à petite bouffée parce que l’air me brûlait les poumons. Il fallait lui faire confiance. Il fallait continuer d’avancer.

Je lui avais parlé de Philippe, que j’avais rencontré une semaine auparavant. Au début d’une séance, elle m’avait demandé : — « Et puis, avec ce garçon, comment ça va ? » Des images de nos moments me sont passées par la tête. Moi qui avais toujours pris soin de garder le contrôle, je me suis fait surprendre. La réponse était évidente et me paraissait terrifiante. — « Ça va bien. » Je l’ai regardé comme si j’avais dit quelque chose de terrible et que le sol se dérobait sous mes pieds. Sans que j’y comprenne rien, des larmes animales me sont montées par la gorge. Pendant toute l’heure qui a suivi, j’ai sangloté, plié en deux sur ma chaise. Je n’ai pas pu prononcer un seul mot de la séance.

J’ai du mal à nommer le sentiment démesuré qui me traversait alors. Je ne saurais pas dire ce sur quoi je pleurais. Peut-être des années de solitude aride, masquées par des relations de surface. Je pleurais toute la souffrance qui était ma vie. Et toute la peur que j’avais de perdre cette amorce de complicité que je n’avais jamais connue ailleurs. Je pleurais l’absence d’un père, l’abandon d’une mère. Je pleurais les amitiés disparues. Elle me regardait avec un sourire un peu triste. Et mes larmes ne semblaient pas vouloir s’arrêter. J’ai caché mon visage décomposé entre mes mains.

Au fil des semaines, j’ai retrouvé la parole. J’ai parlé, parlé sans arrêt. Je me suis vu à travers ces yeux, pas aussi mauvais que je le croyais. J’ai entrevu qui je pourrais être sous des mètres de décombres, de pierre, de béton et d’acier. Puis, le moment de la fin est venu. Elle m’a dit qu’elle était fière. Qu’elle avait l’impression de m’avoir vu naître et de m’avoir accompagné dans un tournant de ma vie. Ses yeux se sont mouillés, à leur tour. Je me sentais curieusement mal à l'aise. J’ai repris instantanément mon contrôle. Un homme, ça ne pleure pas. Je suis parti de là, secoué par des vagues de colère. J’avais ouvert la boîte de Pandore. Désormais, j’allais devoir côtoyer mes tempêtes. Je cherchais ma carapace et elle avait disparu. J’avais l’impression d’avoir été floué. Et je me répétais que tout était faux, complètement faux. J’avais payé quelqu’un pour m’écouter parce que personne au monde ne l’aurait fait gratuitement. C’était méprisable. J’étais méprisable. Je lui en voulais. Je m’en voulais de m’être fait avoir. Ce ne serait qu’une déception de plus à ajouter à ma collection.

Je crois que c’était un jeudi. Jusqu’à minuit, l’alcool était gratuit aux Sisters, un bar lesbien qui occupait le deuxième étage de la Station C. Le beau Mathieu y travaillait comme barman. Avec Joe, on allait souvent profiter du bar open pour se saouler à peu de frais avant de faire la tournée des autres bars. J’avais bien l’intention d’être saoul mort, avant minuit.


(à suivre très bientôt)

Commentaires

J'ai du mal à t'imaginer sous une carapace. Tu toujours parles de toi et de la vie avec tant de limpidité, tant de clairvoyance! Ecrivais-tu déjà à cette époque? Si oui, cela devait être bien différent de tes mots d'aujourd'hui.

Ecrit par : Kitty78 | 09 octobre 2007

Kitt78 > Je serai aussi curieux de lire ses premiers écrits...

PY > Tu dois bien en avoir ?

Ecrit par : Dan | 09 octobre 2007

De blogs en blogs, j'arrive sur le tiens. Savoir m'exprimer par écrit, c'est comme toi que j'aimerais le faire.
Je reviendrai :)

Ecrit par : bpco | 09 octobre 2007

@ bpco : Bienvenue et merci.
@ Dan : C'était pourri. Peut-être un jour.
@ Kitty : C'est probablement les années de carapace qui me donne aujourd'hui de l'élan.

Ecrit par : Pierre-Yves | 09 octobre 2007

je te sens comme un bernard l'hermite
parfois
nu et cru
ton charme, ce n'est pas le bon mot
est là dans cette nudité-fragilité

Ecrit par : jeanne | 10 octobre 2007

Ecrire un commentaire