03 octobre 2007

La chute

Max vient de partir. Je me retrouve seul au comptoir pour les dernières heures qui précèdent la fermeture du Jardin. C’est étrange de travailler le soir dans un lieu désert. Bien que j’aie le corps immobile, mon esprit vagabonde librement. Je ne sais pas si c’est parce que la nuit tombe de plus en plus vite, ou parce que la fraîcheur de l’automne s’insinue sous les vêtements, mais les souvenirs me ramènent entre des draps, très loin dans le temps…

Il s’appelait Philippe. C’est le premier homme qui m’a marqué aux fers rouges. Un amour gauche et explosif qui mettait violemment à nu mes failles les plus archaïques. Peut-être que je ne devrais pas nommer ce sentiment « amour ». Il y avait entre nous un lien presque fraternel. Il était mon jumeau, mon reflet idéalisé. Je l’avais croisé à la fermeture d’un bar. Il me précédait dans la file qui s’était formée devant le vestiaire. Il s’est retourné et m’a lancé : — « Ça finit toujours plus vite qu’on pense ! » Ça m’a fait sourire. Nous avons marché parmi la foule des noctambules, en direction de Saint-Denis. J’ai repris mon sérieux sur le coin de la rue. — « Invite-moi s’il te plaît. Je ne veux pas dormir seul. »

La complicité qui nous unissait devint férocement exclusive. Beaucoup plus proche d’une amitié enfantine que d’une relation de couple. D’ailleurs, nos moments les plus forts étaient ces discussions enflammées sur l’oreiller. On échangeait sur tout ce qui nous passionnait, mon épaule contre la sienne. Mes idées s’emballaient et le sommeil arrivait sans crier gare. Quelquefois, on se réveillait sur le rire de la veille et la discussion reprenait, sous le jour nouveau, comme si la nuit n’avait jamais existé.

On venait tout juste de passer la mi-vingtaine. Il avait grandi dans le Bas-du-Fleuve et tout comme moi, il avait l’imagination débridée, et la romance facile. On parlait de cinéma et de littérature en passant d’un toit à un autre au-dessus des lumières d’Hochelaga. Au loin, les lueurs du pont blanchissaient la brume et l’ombre de la montagne se découpait sur le ciel phosphorescent. Dans le café où j’étais serveur, il avait gravé un message codé sur le mur de la salle de bain. J’avais écrit ces vers pour lui, juste en dessous. Il m’attendait dans la ruelle, un bouquet de fleurs sur le bras. Puis j’allais le reconduire à l’arrêt d’autobus et on communiquait en signe par la fenêtre pendant que l’autobus s’éloignait du trottoir et remontait vers le Plateau.

À ses côtés, pendant un court instant, j’ai eu l’impression d’être arrivé où j’avais toujours voulu être. Et quand l’histoire s’est terminée, quelques mois plus tard, j’y ai perdu tout un pan de mon âme. Personne ne semblait s’en apercevoir, mais un tremblement de terre secouait la ville. L’air était devenu irrespirable. J’ai marché, les jambes raides, en frappant le béton à chaque pas. Je suis allé me percher sur l’escalier en colimaçon qui surplombait la ruelle, derrière chez moi. Et je me suis mis à trembler à mon tour, les mains agrippées à la rampe. Des fissures ont parcouru mon corps pétrifié, jusqu’au fond de mon ventre. Et j’ai accouché d’un long cri étranglé.

Les mois qui ont suivi, je me suis engagé dans une lente dégringolade. Toutes les nuits que je n’avais pas vu passer se sont abattues sur mes jours. Une idée noire implacable occupait toute ma conscience. Ma vie était terminée. Et pour fêter l’enterrement de ma naïveté, je me suis mis à boire. À la fermeture des bars, on me voyait titubant sur Sainte-Catherine en pleurant, accroché à une copine, ou me tenant la tête sur le bord du trottoir. Je vomissais dans le coin d’un terrain vague puis j’éclatais d’un rire sonore. Je repartais ensuite en quête de n’importe quel débit de boisson clandestin. Je m’acoquinais avec les junkies. Je cherchais le trouble. Mais être saoul tous les soirs ne suffisait pas à apaiser le mal qui me rongeait. La faille s’élargissait sans cesse et devenait un gouffre monstrueux. Moi, je m’y enfonçais, sans me débattre…


(à suivre, un de ces quatre...)

Commentaires

Ça me fait penser à moi... mais en plus intense bien entendu. Je n'aime pas les junkies.

Ecrit par : Nitram | 03 octobre 2007

... la suite ... vite ...

Ecrit par : Dan | 03 octobre 2007

Je n'ai jamais ri aux éclats à l'heure du désespoir.
Et puis "quatre" est invariable.
Merde, ton souvenir me donne envie d'avoir 15 ans !
"Il est toujours trop tard", disait Cioran...

Ecrit par : Jonas | 03 octobre 2007

@ Jonas : Jamais trop tard, j'en suis certain. Le rire est proche des larmes. J'ai corrigé le quatre.
@ Dan : Je n'ai pas trop le goût de l'écrire mais il le faudra bien.
@ Nitram : Peut être trop intense. Je n'aime pas les junkies, mais je me reconnaissais dans leur désespoir, dans leur révolte.

Ecrit par : Pierre-Yves | 03 octobre 2007

Touchant. Dans la profondeur à fleur de peau et dans ce que ça laisse voir de ramifications.

Ecrit par : GP | 05 octobre 2007

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