11 septembre 2007
M. Blackberry
La vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre. Je me disais que j’en avais assez du célibat, que j’avais peur de me transformer en vieux garçon. Je me suis retrouvé avec GP, dans un étrange party réservé aux célibataires.
À l’entrée du bar, les « gentils organisateurs », les GO, se sont présentés. Puis, ils nous ont posés dans le dos, un autocollant de notre choix. Le jaune signifiait : je suis timide. Le vert : Je suis pas gênant, abordez-moi. Le bleu : Je préfère aborder moi-même les gens. Et le rouge : Je suis en manque de sexe. Les deux GO sont revenus nous voir au cours de la soirée pour nous gronder parce qu’on ne socialisait pas suffisamment. Le bar était rempli de beaux garçons. On se serait cru dans un congrès de mannequins. Je ne savais pas où donner de la tête. Pour que les GO nous fichent la paix, GP a joué les entremetteurs. Et malgré le fait que je disais « non, non, non » en serrant les dents, il est allé chercher un châtain que je trouvais joli pour me le présenter. C’était un journaliste. Il travaillait dans une salle de nouvelles et devait commencer le lendemain à 4h du matin. Il est donc parti en me laissant son numéro sur un bout de papier. Les GO étaient occupés au fond du bar. On en a profité pour s’éclipser discrètement.
On s’est retrouvé dans ce bar minable où l’on finit toujours par s’échouer, en fin de soirée. Après avoir sautillé sur la piste de danse et vidé son verre de jus de canneberge (sans vodka), GP a décidé de s’en aller : « Bon, je te laisse tout seul pour que tu te trouves un crapet… » Alors, j’ai lancé ma ligne en pensant : « Un crapet, c’est toujours mieux que rien ! » J’avais du mal à distinguer les visages dans le noir, mais il y avait un homme qui semblait intéressant. Il portait un t-shirt clair avec le numéro 17 inscrit dans le dos.
Comme toujours, j’avais trop bu. Et dans ces cas-là, je perds complètement toute subtilité. J’ai marché vers lui avec un regard par en dessous. Et je suis allé me planter près du bar, à sa gauche, à 3 cm de son épaule. Je me trouvais tellement lourdaud que j’avais envie de rire. On s’est présenté à coup de clichés éculés : « Tu viens souvent ici ? » « Tu passes une belle soirée ? », etc. Je me foutais bien de ce qu’on disait puisque le volume de la musique était tellement élevé que je n’entendais rien, et que l’on devait se parler dans l’oreille, en se frôlant continuellement. Et c’est tout ce qui m’intéressait. Il était sympathique, drôle et joli. Un air de monsieur. Quand il m’a offert d’aller prendre un verre chez lui, j’ai répondu « oui, je le veux. » Quel con je suis !
À quelques coins de rue de là, il m’a ouvert la porte de sa décapotable. J’aimerais bien vous dire quelle était la marque de l’auto, mais je ne connais absolument rien aux automobiles. Disons, une voiture bleue, avec des sièges en cuir vraiment confortables. On s’est retrouvé dans un immense appartement sur deux étages. J’ai fait le tour, la bouche ouverte, en le suivant parce que j’avais peur de me perdre tellement c’était grand. Aux murs étaient accrochées des photographies de ses voyages au Népal, en Chine et en Amérique latine. Il a fait quelques fois le tour du monde. Je n’avais jamais vu un système de son high-tech comme le sien. Ça ressemblait à une mince plaque de marbre posée sur le mur. Il m’a demandé de changer le disque. Je suis resté perplexe, le CD dans la main. Il n’y avait pas de boutons. Il a souri et a ouvert le boîtier.
Je n’ai pas dormi beaucoup parce que j’avais peur de ronfler. Je n’ai pas dormi beaucoup parce qu’il y avait mieux à faire.
C’est la voix féminine de son Blackberry qui nous a réveillés le lendemain matin. Il devait aller bruncher avec des amis. Il a annulé son brunch et m’a concocté une salade de fruits frais qu’il m’a servie avec des viennoiseries et des cappucinos. Les cappucinos se sont transformés en cafés au lait, mais ils étaient délicieux. Je n’ai pas trop l’habitude de ces attentions et ça me mettait un peu mal à l’aise. Quand j’ouvrais la bouche, je tournais la langue sept fois pour ne pas dire de stupidités. Nous avons rangé la vaisselle. Puis J’ai fait quelques pas dans le salon et j’ai pris une grande respiration avant de me retourner et de lui proposer qu’on se revoie.
Il a ouvert son Blackberry pour vérifier s’il avait une plage horaire de disponible cette semaine. On ira finalement au cinéma jeudi soir voir un film qui est sorti la semaine dernière : Bluff : Ils ont tous quelque chose à cacher. Le titre serait-il prémonitoire ? En tout cas, les critiques sont excellentes. Il a insisté pour venir me reconduire chez moi. Il avait peur que je prenne froid. Mais j’ai préféré marcher. J’avais besoin d’air frais. D’ici jeudi, je dois trouver la motivation pour avancer le plus possible dans mes contrats et ma recherche d’emploi et faire le clean up de mon minuscule appartement.
Et les rafales font de nouveau tournoyer les girouettes. Les mêmes questions qui chaque fois se bousculent sur le seuil de ma conscience. Je me remets au « dramacouinage » (dixit Polymorphe). Qu’adviendra-t-il quand il saura qui je suis vraiment ?
Quand il saura que je n’ai pas de régime d’épargne enregistrée et que mon compte de banque est dans le négatif ? Que je n’ai pas fait mes rapports d’impôts depuis plusieurs années ? Que je suis dépendant au blogue, « ma dose d'amour technologiquement modifié » (dixit Joon) ? Qu’un stupide virus me squatte les ganglions et que cette situation m’a tellement impressionné dans le passé que j’ai saboté presque une dizaine d’années de ma vie ? Quand il découvrira que je suis maladroit et que j’ai plein de blocages ? Que je suis souvent ennuyant, que j’ai mauvais caractère, que je suis un asocial qui ne supporte pas la solitude ? Quand il découvrira finalement que je ne suis pas aussi bien que j’en ai l’air ? Décidément, on n’en sort pas !
J’aimerais tellement qu’il y ait un calme après les tempêtes. Mais je sais que la vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre.
Musique : Histoire d’un amour, interprété par Gloria Lasso. J’adore cette version avec les violons grandiloquents et l’accent espagnol.
12:01 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, cinéma, bar, célibat, rencontre, corps




Commentaires
J'espère qu'il verra au travers de tout ça l'homme, le vrai. Et que ceci ne lui plaira ;)
Ecrit par : Claudine | 11 septembre 2007
Mon ami aussi y était. Il s'est fait accosté par deux Bostoniens obèses qui lui ont offert de l'argent en échange de faveurs sexuelles.
...
Y'avais pas juste des beaux mecs!
Ecrit par : Nitram | 11 septembre 2007
Je pense que les GO filtraient les gens à la porte. Ils se sont peut-être faufilé à la fin de la soirée. Mais tassés comme on était, ce n'aurait pas été facile pour deux Bostoniens obèses de circuler... 'mettons que la majorité des gars présents étaient pétards. (À mon goût bien personnel.) Assez, en tout cas, pour que je n'ose pas parler à personne.
Ecrit par : Pierre-Yves | 11 septembre 2007
Dépendant au blogue?
Moi, je suis en désintox.
En passant, te lire est toujours intéressant...
Ecrit par : retour2rop | 12 septembre 2007
Je souris. Tu viens à peine de rencontrer le type, et déjà tu commences à te demander si toi tu vas lui plaire. Mais lui, est-ce qu'il te plaît réellement?
Je te fais des bisous.
Ecrit par : Joon | 12 septembre 2007
@ Joon : Je ne sais même pas. Aucune idée, c'est fou. Ce pourrait être n'importe qui. Le problème est entre moi et moi...
@ retour2rop : J'ai pensé à la désintox.
Ecrit par : Pierre-Yves | 12 septembre 2007
La musique est parfaite pr illustrer le "dramacouinage"...
Ecrit par : Dan | 13 septembre 2007
N'est-ce pas ? :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 13 septembre 2007
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