09 septembre 2007

Le mur

Chaque nuit, depuis environ six mois, les cauchemars me secouent vers quatre ou cinq heures du matin, juste avant que le ciel ne commence à pâlir. Chaque fois, je me réveille avec un malaise profond qui chasse définitivement le sommeil. Dans le pire des cas, ils me laissent en larmes pour quelque temps. Au mieux, je me lève avec une espèce de déprime que je mets sur le compte de la météo et de la solitude. Ces matins-là, je cherche désespérément une présence. Rien d’autre n’a de sens. Même le souvenir d’un sourire ou d’une étreinte furtive peut faire l’affaire.

Je soupçonne les médicaments de jouer en rôle dans mes nuits agitées. Je n’en ai pas parlé au médecin. Je connais son arsenal dans ces cas-là. J’ai goûté ses antidépresseurs qui me transforment en zombie à l’humeur toujours égale. Et je n’ai pas apprécié les effets secondaires inquiétants. Comme un héroïnomane, je suis devenu complètement accro à ses calmants et à ses somnifères. Je sais maintenant qu’ils ne me sont d’aucun secours. J’ai constamment besoin d’une dose plus forte pour sentir un soulagement. Et au bout de quelques mois, ils deviennent inopérants. Je préfère me débrouiller avec les moyens du bord. J’écris, je décortique, je cherche à comprendre. J’essaie de prendre de front mes cauchemars, armés de rituels, d’habitudes et d’autosuggestions. Parfois, je me dis qu’il faudrait que je croie à quelque chose. Dieu ou n’importe quoi. Je ne crois en rien. Même pas en la science qui dans ce cas précis fait mauvaise figure.

En attendant, je suis fatigué. Ça me rend par moments intolérant, agressif. Je ne supporte pas le persiflage de ma mère, ou les trop longs silences de l’ex. Je grogne quand je vois les petites vieilles qui vont magasiner, en transports en commun, à l’heure de pointe, les bras chargés de sacs. Je serre les dents quand j’entends quelqu’un manger pendant toute la projection d’un film. Je fuis les bulletins de nouvelles. J’ai du mal à voir la lumière au bout du tunnel où le monde s’enfonce.

Et dimanche, ce sera le marathon. J’en ai rêvé depuis des années. Je suis inscrit au demi, une épreuve de 21 km. J’ai même reçu mon numéro de dossard. Depuis des mois que je m’entraîne. Mais c’est en spectateur que j’y serai. Trois vilaines blessures ont perturbé mon entraînement jusqu’à ce que j’envisage d’abandonner ou de remettre la course à l’an prochain. Devant mon air dépité, mon entraîneur m’a dit que c’était la meilleure décision à prendre. Je me suis fait à l’idée. Je m’entraîne quand même en faisant plus attention. J’ai lu quelque part que les endorphines sont l’un de mes atouts contre les cauchemars récurrents. Le jour J, je me placerai près du 30e kilomètre, dans les parages du mur. On raconte que les coureurs doivent y affronter leurs côtés les plus noirs. Ils ont alors la certitude qu’ils n’arriveront pas à terminer la course. Passé le mur, il paraît qu’ils deviennent plus légers et courent sur un nuage jusqu’à la ligne d’arrivée.

J’ai une vie dorée. J’avais toujours rêvé de travailler pour le Jardin botanique. J’ai obtenu un poste que j’ai longtemps cru inaccessible. J’ai adoré mon travail. J’ai profité à plein régime de tous ses avantages. Le problème, c’est que ça n’a duré que deux mois et que dans le contexte actuel, les chances qu’il y ait des suites sont plutôt minces. Je réalise actuellement un autre rêve. Écrire pour un vrai magazine, avec des photos couleur et du papier glacé. Il y aura même ma tête, près de mon nom, dans le haut de chaque article. La directrice artistique a replacé ma chemise et le photographe a suggéré de me la jouer Don Juan. Mais je constate du même coup qu’au Québec, il est à peu près impossible de vivre en écrivant pour un magazine. Surtout dans le domaine où je me suis spécialisé. Il faut absolument que je déniche un autre emploi, n’importe quoi.

Je cherche d’autres rêves. Que d’autres projets apparaissent. En attendant, je gagne du temps. Le soleil me semble lourd, le smog m’oppresse et les jours ne cessent de raccourcir. J’ai du gris dans l’œil, je patauge de toutes mes forces pour tenter d’extirper des couleurs du réel. C’est la rentrée et je vois venir le mur.

Commentaires

Tu décris si bien tes émotions qu'elles sont presque palpables. Bon courage, il est vrai que la rentrée est un mauvais moment à passer.

Ecrit par : Joon | 09 septembre 2007

Il me semble bien être passé par là, plus d'une fois. Si le souvenir n'en est pas très présent, ce n'est pas parce que cette réalité est très lointaine, mais simplement parce que j'ai une espèce de conscience bovine qui me sert souvent : par réflexe de protection, sans doute, je me concentre parfois sur la sensation d'être là, sans penser au passé ou à l'avenir. Quand j'ai besoin de me raccrocher à quelque chose, au lieu de me plonger dans le passé qui n'est plus, je jouis du souvenir que je possède. Voilà ce qu'est ma conscience bovine.

Je crois que ta façon de gérer tout cela « avec les moyens du bord » est très saine ; elle te permet de garder le contrôle sur ta vie au lieu de t'abandonner aux médicaments qui ne règlent rien mais qui ne font que placer un voile sur ce que tu n'aimes pas voir.

Tu ne crois ni en Dieu ni en la science ? Pourquoi ne croirais-tu pas en toi ? Pourquoi ne croirais-tu pas en ton idéal, en ton talent, en tes capacités de réaliser de belles et grandes choses ? Si tu as pu accomplir jusqu'à maintenant un certain nombre de choses dont tu sois fier, pourquoi ne pourrais-tu pas aller plus loin encore ? Sans devoir réinventer la roue, il y a sans doute moyen de trouver une façon de t'en servir. Quand tu arriveras au mur, si tu veux aller plus loin, je suis persuadé que tu trouveras le moyen de le franchir ou de le contourner.

Ecrit par : Alcib | 09 septembre 2007

bonjour pierre yves,
vous lire est toujours aussi émouvant, et je ressens souvent vos impressions.
à bientôt.
valentine

Ecrit par : bluevalentine | 09 septembre 2007

Il est fort pour ca le PY, il a une plume qui pique l'intérieur...

Ecrit par : Dan | 09 septembre 2007

toujours ces mots vrais
venus du fond de tes entrailles
du fond de ton âme
si âme existe
tu existes fort par eux, et donc par toi
il y aura d'autres courses
ne va pas te crever à celle là hein...
éviter le mur...
je t'embrasse

Ecrit par : jeanne | 09 septembre 2007

@ jeanne : Promis. :-)
@ Dan : ... qui pique l'intérieur...:-) Je t'embrasse.
@ Valentine : À bientôt.
@ Alcib : Croire, je veux bien. Mais j'ai la foi vacillante. J'essaierai de développer une conscience "bovine" !
@ Joon : Quand j'étais étudiant, j'adorais la rentrée. L'automne est ma saison préférée. Bises.

Ecrit par : Pierre-Yves | 09 septembre 2007

Murmures de la souffrance qui étreint. Je me dis que chaque mur où l'on s'assomme recèle dans ses épaisseurs un passage secret qui finit par se dévoiler. Vite, j'espère. Des fois mieux vaut ruser que se prendre le mur en pleine tête. Se transformer en passe-murailles ou comme les chats s'élancer par dessus. Oui, l'automne est une très belle saison, celle de l'été indien, un beau présage.

Ecrit par : meerkat | 10 septembre 2007

Monsieur vous êtes un triste sire. Une complainte n'est pas nécessairement poétique, et les vôtres, monsieur, n'apparaissent que comme une affligeante exposition des basses flétrissures d'un esprit indolent. Ne vous est-il jamais apparu que par votre attitude passive, sournoise et indolente, vous êtes seule et unique cause de vos ridicules tourments ? Et ne sentez-vous donc pas, momsieur, que vos souffrances n'ont rien que de scandaleusement puéril au regard des véritables misères qui accablent nos frères ? Monsieur, prenez-vous en main, secouez-vous, taisez ces plaintes ineptes, agissez enfin, et peut-être reprendrez-vous confiance. Tout se mérite. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je crains de perdre mon temps. Sachez que mon apparente brutalité à votre égard part de bonnes intentions.
Amicalement

Ecrit par : François Joseph | 10 septembre 2007

@ François Joseph :

Votre jugement est un peu rapide et réducteur. Peut-être que pour vous, la peur de la mort ou de la démence est puérile et ridicule. Mais pour moi, elle ne l’est pas. Et l’écriture de ce blogue m’a démontré que ce que je vivais était partagé par d’autres internautes, même lorsque leur réalité est complètement différente de la mienne.

J’affronte quotidiennement une maladie encore honteuse dans nos sociétés. Une maladie que je dois cacher pour ne pas être stigmatisé. Je ressens cette peur, souvent liée à l’ignorance, qui court dans la société lorsque l’on prononce le mot SIDA ou VIH. J’ai fait le deuil de plusieurs rêves qui m’animaient depuis l’enfance. Et j’ai longtemps cru qu’un homme séropositif n’était plus un homme.

Je me permets de vous rappeler que ce carnet est mon journal intime et que je revendique le droit de m’y plaindre autant qu’il me plaira. Cela me permet de me libérer et de retrouver l’énergie pour agir dans les autres sphères de ma vie. Les succès que je vis actuellement ne sont pas le résultat de la chance. Ils sont le fruit d’un travail acharné et d’un combat que je mène un jour à la fois. Ce n’est pas sur un site Internet que j’ai choisi d’agir, mais dans la réalité.

J’ai la chance d’avoir retrouvé un état de santé satisfaisant. Je suis parfaitement conscient d’être privilégié si je me compare à ce que d’autres vivent, notamment dans d’autres pays, mais je ne crois pas que le silence soit une attitude qui fera avancer les choses. Ni ici, ni ailleurs.

Je prends le temps de vous répondre promptement parce que je me sens responsable de ce qui se publie sur cette page. Si j’ai choisi d’assumer ce que j’écris et les réactions que cela peut susciter. Ce n’est pas le cas de certains lecteurs qui s’y reconnaissent et qui pourraient être blessés par vos propos « amicaux ». Je n’ai pas eu l’occasion de vous lire. Il pourrait être intéressant de voir ce que vous avez à proposer.

Ecrit par : Pierre-Yves | 10 septembre 2007

@ meerkat : Comme les chats... Peut-être est-ce un idéal. Être toujours aux aguets et s'abandonner totalement. Être indépendant et affectueux... Je pense aussi que les murs sont là pour être franchis.

Ecrit par : Pierre-Yves | 10 septembre 2007

@ François Joseph :

L’intime est ce qu’il y a de plus intérieur et de plus profond. Bien que ces écrits soient complètement publics, je tente, à ma façon maladroite, d’y révéler qui je suis. Quitte à devoir le découvrir au même moment que le lecteur. L’exercice est salutaire pour moi et pour d’autres qui vivent les mêmes réalités dans le silence. Il s’agit d’un journal puisque je relate dans ces textes, au jour le jour, mon quotidien, mes pensées et mes humeurs changeantes. On ne peut saisir la complexité d’une personne en survolant quelques pages de son journal.

L’expression « secret de polichinelle » ne serait pas appropriée puisque plusieurs personnes qui me sont proches et me connaissent depuis des années sont surprises de me découvrir dans mon blogue sous un jour nouveau. En m’exposant ainsi, j’accepte, comme tous les blogueurs, de me rendre vulnérable. On m’accusera tour à tour d’être exhibitionniste, ou de m’apitoyer sur mon sort. Mais je continuerai de mettre en scène mon intimité parce que je sens que ce type d’écriture est utile.

L’anonymat d’Internet a bien des avantages, elle donne la parole à tous ceux qui ne l’ont pas autrement. Mais il arrive souvent que se sentant inattaquables derrière leur écran, certaines personnes se permettent des propos qu’elles n’auraient pas le courage de défendre si l’interlocuteur se trouvait devant eux.

Que je sois séropositif, atteint d’un cancer en phase terminale ou simplement dépressif ne justifie pas vos jugements à l’emporte-pièce. Surtout si ces jugements sont basés sur la lecture en diagonale d’une vingtaine de lignes. Je vous retourne donc le qualificatif de « triste sire », il vous va en ce moment comme un gant !

Ecrit par : Pierre-Yves | 10 septembre 2007

Bien répondu Pierre-Yves.
Que cherchent donc ces "braves gens" toujours soi-disant bien intentionnés (tu connais la chanson de Brassens, n'est-ce pas?) qui vous font la morale alors qu'ils n'ont toujours pas compris que l'introspection est notre seule chance de s'améliorer soi-même et d'améliorer le monde???
J'espère pour ce monsieur qu'il s'agit d'un "fake", mais il y a peu de chance… Les gens simplistes qui raisonnent à l'envers sont hélas légions.
Si tous les êtres humains de cette planète étaient sensibles et subtiles comme toi ou d'autres personnes que je lis régulièrement (je pense à Jonas, à Julip, à Matthieux et à bien d'autres), nous n'en serions pas là aujourd'hui.

Ecrit par : Kitty78 | 11 septembre 2007

Ce que tu racontes de toi, de ta vie, de tes inquiétudes, de tes bonheurs a une portée universelle. Tu écris avec une telle sensibilité, une telle lucidité, d'une écriture si pure et si belle que l'on ne peut qu'être touché par ce qui transparait de toi. Et être invité à réfléchir. A moins d'être un bien triste sire.
(du coup, je me suis mise à te tutoyer...) (non mais c'est vrai, les jugements à l'emporte-pièces de François Joseph me hérisse)

Ecrit par : meerkat | 11 septembre 2007

françois joseph

quel texte inutile ici
que vos sont mots écrits pour rien..
pour vous faire plaisir à vous
êtes vous content ?

ce blog est un des plus sensible que je connaisse
il parle de la vie
de la mort
de la douleur
de la compassion
de l'humour aussi

j'aime venir ici
j'y trouve parfois une consolation à mes "petits maux"
à la dureté de la vie
à la mort aussi

vous n'avez pas su lire
vous ne pouvez comprendre
donc je vais vous plaindre
sincèrement
vous passez , à coté de la Vie

Ecrit par : jeanne | 11 septembre 2007

Et François Joseph a bien fait de s'arrêter là, juste avant d'écrire que son commentaire lui était dicté par Dieu lui-même.
À mon avis, il aurait dû s'abstenir tout à fait car, selon sa morale, celle des jouisseurs coupables, l'abstinence est plus agréable à Dieu que le « coitus interruptus ».

Ecrit par : Alcib | 11 septembre 2007

Il avait mal lu et réagi trop vite. L'histoire est close...

Ecrit par : Pierre-Yves | 11 septembre 2007

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