07 septembre 2007
Le silence
Mon vieux moniteur s’est éteint définitivement. J’ai passé plusieurs jours sans avoir accès à la Toile. Suffisamment pour constater ma dépendance. Les premières heures, j’étais pris d’une sorte de panique. Puis, j’ai remarqué toutes ces secondes libérées, des moments qui me permettaient d’ouvrir un livre ou de sortir voir le soleil couchant. J’ai écouté un peu plus de musique, j’ai cuisiné. Mais après quelques jours, je m’ennuyais sérieusement. La télévision et la radio n’étaient vraiment d’aucun secours, des boîtes à bêtises qui radotent et se complaisent dans le vide.
20h10. Ne pouvant supporter le silence plus longtemps, je sors dans la fraîcheur du soir. Je marche sous la demi-lune inclinée. Je passe entre des zones d’ombres emplies de la stridulation des grillons. Je longe la piste cyclable qui disparaît dans le parc. La ligne blanche devient spectrale quand elle s’éloigne des lampadaires. Si le grand savait que je suis ici, mon image d’enfant de chœur s’effriterait sérieusement.
Il y a comme une brume luminescente au ras du gazon. Je descends dans le vallon, en prenant garde de ne pas trébucher. On n’y voit rien. Mes yeux ne se sont pas encore accoutumés à l’obscurité. Le parc Maisonneuve, que je connais par cœur le jour, se métamorphose la nuit. Il prend une allure onirique. J’aperçois des ombres furtives qui disparaissent et réapparaissent entre les bosquets . Je ne suis pas seul. Le grand avait raison. Je suis au bon endroit. Je sens l’adrénaline qui fait un tour. Il y a sûrement ici des psychopathes, des toxicos en manque, des hordes de post-adolescents en quête d’une pédale à tabasser. Sur le qui-vive, je suis prêt à détaler ou à me battre, s’il le faut. La peur fait partie du plaisir de la randonnée.
Le sable plus clair des sentiers se démarque sur l’herbe sombre. Les grands peupliers noirs ont une allure fantomatique. Le vent frisquet charrie un parfum de verdure mouillée avec une pointe de caramel. Quelques étoiles arrivent à percer la voûte de poussière de la ville. À mon tour, je disparais dans l’ombre d’une rangée de conifères. J’essaie de discerner les allées et venues. Mais dès que ma concentration se relâche, les silhouettes se fondent dans le noir.
J’entends un cliquetis de chaînes. Un homme à vélo passe entre deux arbres. Il s’arrête, repart. Je l’observe. Je marche dans sa direction puis je le contourne. Il s’avance. On se croise lentement en se cherchant des yeux. Je m’arrête, repart. Il m’observe. Après quelques minutes à jouer au chat et à la souris, il appuie son vélo sous un pommier. Je me dirige vers lui en bluffant une assurance sans faille.
Crâne rasé, corps musculeux sous un t-shirt gris. Des pointes de tatouages apparaissent au-dessus de son col. Je m’approche lentement pendant qu’on se détaille du regard. Les yeux baissés, j’élève la main et laisse glisser mes phalanges de son ventre à son épaule. Il fait de même. Le message est passé, l’accord conclu. Nos corps se rapprochent timidement. Nos respirations se croisent et s’emmêlent. Je ferme les yeux au moment où nos mains explorent plus effrontément. Je me dis que dans les circonstances, l’embrasser ne se ferait pas. Tant pis. Ce n’est pas un endroit pour les bonnes manières !
Il a une poigne de fer, il embrasse divinement bien. Au-dessus de nous, le vent fait crépiter le feuillage desséché du pommier. Dans l’emportement, je n’ai pas remarqué que nous étions observés. Je retourne la tête en me collant contre lui. Trois hommes nous regardent. Nous restons immobiles l’un contre l’autre, la chaleur prisonnière entre nous et nos regards tournés vers l’extérieur. Comme on le bouge plus et que le spectacle semble terminé, les intrus s’en vont, chacun de leur côté.
En le tenant par les épaules, je m’éloigne pour mieux le voir: « C’est quoi ton nom ? » Il a une pointe de sourire : « Habituellement, c’est avant qu’on demande ça ! » Je souris à mon tour : « Avant… Après, on s’en fout ! » Il m’embrasse à nouveau. Je ne me lasse pas de parcourir les creux de son dos, ses bras, sa nuque adossée contre une branche basse du pommier. J’ai déniché un tendre ! C’est plutôt rare dans le coin, la nuit. Aussi bien en profiter…
Vers minuit, je rentre dans l’appartement vide. Tout de suite, j’allume la chaîne stéréo et j’appuie sur play. La voix de Cassandra Wilson s’élève par vagues successives. Personne ne sait mieux jouer avec le silence. Je regarde l’ordinateur invalide. Je me demande tout ce qui s’écrit et se lit en ce moment. Tous ces billets qui me sont inaccessibles. Puis je me résous à prendre un stylo et du papier. Je note d’abord son numéro de téléphone avant de l’oublier. Était-ce un sept ou un neuf ? Puis je me mets à dessiner des lettres et des mots, en m’arrêtant de temps à autre pour respirer son odeur, imprégnée sur mes doigts.
(Cette note est en ligne grâce au moniteur gracieusement prêté par Brutus. Merci.)
00:10 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, nuit, peur, rencontre, parc, sauvage




Commentaires
Alors merci Brutus !
Bon allez crache, c'est quoi son nom ?
Ecrit par : Dan | 07 septembre 2007
Même sous la torture, je ne dirai rien...
Ecrit par : Pierre-Yves | 07 septembre 2007
je t'adore toi
sourire
Ecrit par : jeanne | 07 septembre 2007
vive les pannes de pc !!!!
Ecrit par : jeanne | 07 septembre 2007
et vive Brutus!!!
lalalalala !!!
Ecrit par : jeanne | 07 septembre 2007
Tu fais ça toi?:)
Ecrit par : Nitram | 07 septembre 2007
Eh bien il s'en passent des choses, la nuit, au pays du sirop d'érable ! :)
Ecrit par : Shaggoo | 07 septembre 2007
@ Shaggoo : Et oui. Parfois, on se lasse de danser des rigodons dans des cabanes en bois rond, de trapper le carcajou et de faire du troc avec les indiens ! ;-)
@ Nitram : Euh... voui. (Je rougis, là.)
@ jeanne : Les pannes de PC : pas trop souvent, siouplait.
Ecrit par : Pierre-Yves | 07 septembre 2007
Et dire que, même si j'y allais seul, mes excursions au parc Maisonneuve ont toujours eu un caractère familial par les personnes que j'y croisais. Je dois dire aussi que de beaux garçons y passent à vélo. Je n'ai jamais osé m'aventurer hos des voies asphaltées... (soupir) ;o)
Ecrit par : Alcib | 07 septembre 2007
Je suis bien content de voir ton retour Pierre-Yves. Il fallait pas laisser le talent dormir trop longtemps, et en plus avec des histoires comme celles-là... En passant, Je savais pas qu'on pouvais leur demander leur numéro... Audacieux en plus.. ;-)
Ecrit par : brutus | 08 septembre 2007
@ brutus : Ton écran est pas mal plus clair que le mien. Je vais laisser passer moins de fautes. :-)
@ Alcib : Hors des sentiers battus : y'a que ça de vrai !
Ecrit par : Pierre-Yves | 08 septembre 2007
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