10 août 2007
Fin d'été
L’étang est parfaitement immobile. Seule une demoiselle patrouille incessamment au-dessus des champs de nymphéas. Pour oublier les soucis, je viens m’asseoir sur cette grande pierre qui s’avance dans l’eau calme. Avec une plume, du papier et un vieux livre.
Je porte le poids de la semaine et des nuits blanches à calculer, à espérer, à tempêter. Je n’ai pas osé l’écrire pour ne pas rompre le charme, mais en venant travailler ici, je réalisais un rêve. Les rêves sont-ils toujours fragiles et illusoires ? Un grèbe brun glisse sur l’eau noire et plonge sous la surface sans un bruit. Il réapparaît dans l’ombre des myriques qui se penchent au-dessus de la rive.

Il y a de fortes chances que le service où je viens tout juste d’être engagé soit fermé l’an prochain. Ce n’est pas une priorité pour les politiciens. Mes collègues ont beau vouloir que je reste. Toute l’équipe risque de se retrouver au chômage au retour de l'été. S pense à se lancer en affaire et vendre des plats cuisinés bios. M-J envisage de retourner à l’université. Paraît-il qu’en 2007, l’horticulture n’a pas d’avenir.
Dans quelques semaines, je me retrouverai encore une fois sans revenu. J’ai réussi à dénicher à droite et à gauche quelques minuscules contrats de rédaction. Par moment, j’en ai vraiment assez de l’incertitude, de ce trac perpétuel du lendemain, des économies de bout de chandelle.
« … L’orme des Hamel ! Je l’ai vu bien des fois et sous toutes les lumières. Je l’ai vu quand le printemps commençait à peine à tisser la gaze légère des jeunes feuilles, sans masquer encore la musculature puissante des grosses branches. Je l’ai vu aux petites heures, sensible à la prime caresse du soleil, accueillir avec un profond murmure la fine brise du matin. Mais c’est surtout le soir, quand nous redescendions vers Québec, qu’il était beau. Je manquais de mots alors, mais les images sont là, très nettes, dans ma mémoire… »
Une troupe de jeunes colverts s’ouvre un chenal entre les masses de nénuphars. Le premier m’aperçoit. Il se trémousse et distance les autres en laissant derrière lui un grand sillage en V. Il grimpe sur la pierre où je me suis installé. Les autres canetons sont empêtrés dans les feuilles flottantes. Il s’étire une aile en la poussant d’une patte puis il pointe le bec vers l’étang puis se laisse glisser vers l’eau noire. Toute la bande se disperse et disparaît dans la forêt des quenouilles.
Surplombant les verges d’or et les caboches vieux rose de l’eupatoire, l’architecture des épinettes blanches s’échelonne vers le ciel. L’air du soir est saturé de parfums de résine et de framboises mûres. Le chant d’une grive s’élève un instant au-dessus du grelot des grillons. Je rentre en marchant sur le sentier qui serpente sous les ormes. je jette un œil à cet arbre immense que la foudre a abattu en début de semaine. Cet orage spectaculaire m’a réveillé plusieurs fois dans la nuit. Il a laissé un ciel clair et une fraîcheur de l’air qui annonce déjà l’automne. Dans quelques jours débuteront les Perséides. J’en profiterai pour faire des vœux.
« … La lumière horizontale retouchait la forte tête et charpentait d’or bruni le baldaquin immense royalement dressé dans le ciel apâli. Puis, avec la retombée du soleil, les verts se fonçaient, des trous noirs se creusaient dans la masse lumineuse, et peu à peu, à mesure que l’ombre montait derrière, le charme s’éteignait doucement ! Vers l’heure où notre voiture passait au pas sur le pont Radeau, l’orme des Hamel se fondait dans la grande nuit ... »
Marie-Victorin (1885-1944) , Récits Laurentiens, Fides, 1919
23:00 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, travail, argent, jardin, horticulture, nature




Commentaires
Nan, nan, nan ! Je croyais qu'on avait dit danse, chant, embrassade et tralala ?! Depuis quand on est passé à la morne solitude sur une pierre qui fotte ? C'est trop changeant, trop vite...
Ecrit par : Dan | 11 août 2007
Je sais pas écrire de la fiction.
Ecrit par : Pierre-Yves | 11 août 2007
Les rêves sont toujours dangereux, mais ne plus en faire c'est mourir, non?
Ecrit par : Kitty78 | 11 août 2007
voeux
oui faisons en des milliers de millierrs
et quelques un réussiront sans doute
bonne journée
Ecrit par : jeanne | 12 août 2007
Toujours pas vu d'étoiles filantes...
Ecrit par : Pierre-Yves | 12 août 2007
Qu'est-ce que tu écris bien ;)
J'espère que tu pourras revenir souvent sur cette pierre qui s'avance dans le calme.
Ecrit par : augenblick | 13 août 2007
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