20 juillet 2007

Le vieux chemin

C’est parfois un parfum, parfois une mélodie. Une simple combinaison de notes, et la porte du souvenir s’ouvre violemment. Je n’ai qu’à tourner la tête et j’aperçois, face à moi, celui que j’étais à vingt ans. Moi je le vois très clairement. Lui ne me voit pas. Je suis sûr qu’il préfère baisser les yeux. Il est un peu couard. Il est aveugle, peut-être est-ce mieux pour lui. De toute manière, c’est toujours comme ça. Il est à la fois lourd et aérien. Chargé des milliers de rêves qu’il collectionne depuis l’enfance, pour ne pas couler dans la solitude, pour colmater ses brèches, pour s'aveugler un peu plus. Des rêves mur à mur, il s’en est fait une spécialité. Et léger, parce que tous ces rêves sont encore possibles. Ils ne se sont encore jamais heurtés à la réalité. Il est pressé. Il trouve que le temps ne passe pas assez vite. Il n’en peut plus d’attendre. Il a hâte à la vie.

J’ai une espèce de tendresse, une espèce de pitié pour celui que j’étais. Je voudrais le prévenir. Je voudrais le secouer. Je voudrais m’emporter pour lui, exploser de rage pour lui. Hurler sans relâche les mots qu’il ne dit pas. Parce qu’il se tait. Il se tait. Il n’en finit plus de se taire. Mais si le chemin s’ouvre à mes yeux. Il reste infranchissable. Toutes mes larmes ne peuvent rien y changer. Aucune larme ne remonte le temps.

Peut-être existe-t-il dans une autre dimension. Peut-être y a-t-il une autre réalité où il a fait des choix différents et où je serais un autre homme. Peut-être mieux. Peut-être pire. Qui sait ? Sa réalité me blesse quand elle me saute au visage. Peut-être que les larmes, dont je me déleste aujourd’hui, lui seront elles épargnées. Peut-être qu’il devine ma colère quand le vent siffle sous les portes et que les grands arbres se balancent. Il ferme la fenêtre et lève des yeux inquiets vers le ciel. Je le vois souvent, quand il se sent trop à l’étroit dans sa peau, venir s’asseoir près de la rivière et supplier les eaux vives d’emporter son esprit, plutôt que d'affronter la vie.

Mais déjà le chemin se referme. Les images s’évanouissent. J’aime croire qu’un vieil homme, quelque part dans un monde parallèle, relit les mots que j’écris aujourd’hui et qu’il sourit. J’imagine qu’il prend soin de quelques rêves qui ont survécu aux années. Et qu’il bavarde sans arrêt, qu’il dit même à l’occasion des stupidités et qu’il écrit, chaque jour. J'imagine qu'il lui a pardonné.

Commentaires

Comme c'est beau! Comme ils sont beaux, tous ces hommes!
Comme tu es beau, Pierre-Yves!

Ecrit par : Almeria | 20 juillet 2007

Si ce n'étais pas toi, je croirais que c'est un comm neuneu. Mais venant de la maîtresse de la caverne... Qu'est-ce que je peux dire ? J'enrage que Marseille soit aussi loin. Bises.

Ecrit par : Pierre-Yves | 20 juillet 2007

Je suis une philosophe/midinette ;-)

Ecrit par : Almeria | 21 juillet 2007

:-) c'est combien déjà un billet Paris-Montréal ?

Ecrit par : Dan | 21 juillet 2007

Je dirais bien comme Almeria mais je ne veux pas faire neuneu ... alors, seulement, tu écris bien Pierre-Yves

Ecrit par : Plume | 21 juillet 2007

@ Alméria : J'ajouterais : unique.
@ Dan : C'est pas cher du tout. Et ici la vie ne coûte rien. Alors, tu arrives quand ?
@ Plume : Merci, mystérieux Plume.

Ecrit par : Pierre-Yves | 21 juillet 2007

Mais, est-ce qu'ils n'existent pas tous en nous, ceux que nous avons été, ceux que nous serons ? Ils sont toujours là. Et sans doute qu'ils nous poussent encore sur certains chemins, peut-être même qu'ils nous soufflent lequel est le plus propice, Parfois.

Ecrit par : meerkat | 22 juillet 2007

Pierre-Yves, ce que tu dis résonnes en moi car j'ai souvent une pensée pour la jeune fille que j'ai été; me demandant où elle est rendue, ce qu'elle est devenue et pourquoi j'en suis tellement différente. Merci de m'y faire penser aujourd'hui... xxxx!

Ecrit par : Claudine | 22 juillet 2007

baisers

Ecrit par : jeanne | 22 juillet 2007

@ meerkat : Il le faut.
@ Claudine : Bienvenue. C'est bien parfois de voir d'où on vient pour mieux comprendre où on s'en va. xxxx
@ jeanne : bises.

Ecrit par : Pierre-Yves | 23 juillet 2007

Jolie mise en abîme du temps! C'est le genre de pensée qui fait relativiser, n'est-ce pas?
Si tu as l'occasion, à ce sujet, lis "Quartiers Lointains" de Tanigushi
http://www.premonition.fr/premor.php3?lien=chro/chrohm.php3X1Xcid=212201X3X212201&ta=8
C'est une merveille.

Ecrit par : kitty78 | 24 juillet 2007

@ kitty : Merci.

Ecrit par : Pierre-Yves | 24 juillet 2007

Etrange pouvoir de ce texte qui résonne familier aux oreilles et à l'âme de chacun. Nous portons tous en nous ceux que nous avons été et ceux que nous serons.

J'ai 5 et 98 ans tous les matins, 12 et 21 ans à midi, 53 et 33 les soir.. ces femmes ne me sont pas toutes bienveillantes et pourtant je tente de les aimer.

Comme vous, j'imagine, comme nous tous...

Ecrit par : ViV | 24 juillet 2007

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