31 mai 2007

L'espoir est une position

Je sens presque ma crasse grésiller sous le soleil de midi. Entre les tables de plantes annuelles, une foule de têtes grises me lançent des questions de botanique pointues : « Ça va-tu au soleil ? Ça va-tu à l’ombre ? Ça va-tu au soleil ? Ça va-tu à l’ombre ? Ça va-tu au soleil ? … » Je suis un peu hébété par toute cette activité intellectuelle. Je me tourne sur ma droite et je tombe sur elle. La Cucaracha. Il s’agit de la directrice de la boîte de communication pour laquelle je faisais auparavant de la rédaction. Courte sur pattes, toujours vêtue de couleurs criardes, elle balaie les alentours avec ses petits yeux de fouine. Précisons que nos relations d’affaires ne se sont pas conclues en bons termes. J’ai encore sur le cœur, tous ces textes pour lesquels j’ai naïvement cédé la totalité des droits pour une bouchée de pain et sur lesquels je tombe régulièrement sur Internet ou dans des feuillets publicitaires.

Professionnel, j’ai le réflexe de prendre un sourire figé et de lui lancer un « Bonjour ! Ça va bien ? » Je n’attends pas sa réponse. Quelques secondes m’ont suffi pour deviner son malaise. Je me tourne sur la gauche et je m’éloigne avec un air affairé. J’ai décidé que c’était l’heure de ma pause. Qu’est-ce qu’elle fait ici ? Je sais qu’elle habite dans le coin et qu’elle a toujours le nez fourré partout. Le passé revient me relancer jusque dans cet entrepôt. C’est sûrement un signe du destin.

Le soir même, en passant sur cette page pour lire les commentaires, j’aperçois dans les annonces Google au-dessus de la première note, une publicité pour la compagnie de la Cucaracha. Bordel ! Heureusement, le système me permet de bannir certains liens. Ce que je m’empresse de faire. Il n’est pas question qu’elle pose ses griffes sur ma page. Je chasse les fantômes d’un coup de balai.

Au fil de la semaine, je me suis enfoncé dans une nappe de brouillard. Ma recherche d’emploi ne débouche pas. Ma dernière relation est un flop. Je me suis dégoté une jobine que je n’aime pas du tout. Le salaire minuscule me permet tout juste d’arriver en me nourrissant de pâte alimentaire et de gruau. Les factures s’accumulent. Un soir que j’étais particulièrement excédé, mon imprimante a décidé d’en rajouter et s’est mise à déchirer le papier. J’ai l’impression que je ne sortirai jamais de cette période noire. Lorsque j’ai peur ou que j’ai mal, je me referme comme une huître. Je tourne mes yeux vers l’intérieur, je ne vois plus rien d’autre. Ça devient obsessif. Je m’isole et je suis complètement fermé. Je gronde en tournant en rond, comme un fauve dans une cage.

Soir après soir, je poursuis mes démarches de recherche d’emploi sans trop y croire. Puis, un après-midi, le téléphone sonne. Un éditeur à qui j’ai écrit est à l’autre bout de la ligne. Je tiens le combiné loin de ma bouche pour qu’il n’entende pas que je perds de souffle. Il n’a rien à me proposer, mais il est sympathique et me dit qu’il est très ouvert aux projets que je pourrais lui soumettre. Quelques heures plus tard, je fouille la Toile avec un peu plus de motivation. Je tombe sur une nouvelle offre d’emploi au Jardin botanique. J’ai exactement la formation et l’expérience exigées pour le poste. Je me dis que c’est peut-être possible. Il me reste deux jours pour postuler.

Mercredi soir, chez le Viet, je commande un sauté de poulet aux arachides. GP et le grand sont assis sur la banquette face à moi. Ils n’arrêtent pas de déconner. Ils regardent les gars passer, la bouche ouverte, de la bave aux coins des lèvres. Devant leurs fous rires, leurs mauvaises blagues de cul, j’ai l’air d’un bloc de glace. Mais comme ils ne s’en formalisent pas trop, je me laisse un peu aller à sourire. Il était grand temps que je fonde un peu. Je commençais à étouffer. Il faut que je me force à soulever le couvercle parce que je ne tiendrais pas. Et en plus, si une occasion se présente, je risque de la rater si je reste complètement fermé. Sur le comptoir près de la caisse, un bouddha danse, les baguettes en l’air, en exhibant son ventre. Devant le restaurant, ça sent l'orage et le lilas. Comme un adepte des arts martiaux, je dois prendre la position appropriée pour saisir la chance quand elle passera. C’est ce que je me répète en rentrant chez moi. Et comme pour appuyer cette idée, mon imprimante se remet à fonctionner et imprime docilement les formulaires de demandes d’emploi dont j’ai besoin pour le lendemain.

Commentaires

Tu sais que je suis devenu accro !!

La dépression, c'est comme les mauvaises fréquentations. Si tu laisses faire, ils te bouffent jusqu'à l'os... Faut faire comme Arlette et Olivier mon frère ! La lutte continue !!

Ecrit par : Dan | 01 juin 2007

Ça se soigne... ;-)
"dépression", le mot fait peur. À l'attaque.

Ecrit par : Pierre-Yves | 01 juin 2007

"L'espoir est une position", ça, alors, c'est très très vrai!

Quand ça ne va pas, tu te refermes, oui, mais tu sais encore exprimer ici tes angoisses. Tu as de la chance. Moi, je ne suis même pas capable de ça dans ces périodes.
J'espère que tu vas décrocher très vite un poste digne de toi.
BIz

Ecrit par : Kitty78 | 04 juin 2007

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