29 mai 2007

Sans toit ni loi

Trame sonore : La vie Visa, Guy-Philippe Wells

Sous le soleil des premières heures du jour, je coupe par la ruelle. Un garçon de sept-huit ans pousse du pied un ballon de soccer. Il zigzague sur le bitume rapiécé en fonçant vers moi. Au dernier moment, il bifurque et m’évite. Je souris. J’aimerais tellement retrouver son insouciance. Il y a parfois de ces nuits où les rêves vous secouent par les épaules. Les impressions floues deviennent alors plus claires. Le constat de mon inconscient est implacable. Mes derniers mois se résument comme une formule mathématique, et le résultat est nul. Je suis un as des chiffres ; À l’université, j’ai coulé trois fois un cours de méthode quantitative.

On me dit de laisser aller les choses, de prendre la vie du bon côté, de m’amuser. Je suis tenté. Je ne réfléchis pas. Je plonge. Flamboiement de rêves. Électrochocs des peaux. Viva la vie. Je frôle les étoiles. Je passe automatiquement en mode générosité. Je me donne tout entier, je donne et je donne un peu plus. Et si je me sens un peu vidé, je donne juste un peu plus, pour la luck. Pendant que je cours les entrevues d’embauche, pendant que je joue les positifs de service, des fourmis ont découvert les miettes de muffins qui sont restées sur le comptoir de ma cuisine. Elles ont envoyé des émissaires dans toutes les pièces de mon appartement. Je sais bien qu’elles sont inoffensives, mais elles s’immiscent partout comme mes soucis d’argent. Et ce n’est pas trop agréable de les voir me frôler les orteils ou quadriller le plafond au-dessus de ma tête.

C'est plus fort que moi, je tombe dans l'excès, il faut que je brille. J’offre le meilleur de moi-même. Mais tous les astres tournoient. Inéluctablement, la face cachée apparaît au grand jour. Un paysage de cratère et de blessures qui fait aussi partie de moi. Un peu inquiet, j'espère que l’on m’acceptera et que l’on me prendra comme je suis, que l’on me donnera à mon tour de l’intérêt, de la confiance ou tout au moins, le bénéfice du doute. Je prends le risque de prendre ma place. Mais je suis pris à mon propre jeu : j'ai choisis le rôle de celui qui donne. Il n’y a plus de place pour qui je suis. Alors que le vent tourne, la fourmi me regarde narquoise : « Vous chantiez ? j'en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant. »

La journée de travail est terminée. Mes pas alourdis de fatigue résonnent dans l’escalier de béton. Je quitte l’entrepôt. En sortant, j’ouvre mon sac devant Chris, 19 ans, le responsable de la sécurité. À mon boulot, les sacs des employés sont fouillés chaque soir. Ça donne une idée de l’ambiance. Chris doit mesurer 7 pieds. Derrière, pectorauxs et épaules rebondis sous un t-shirt ajusté. Si j’avais le guts, je demanderais une fouille à nu. À peine entré chez moi, j’aperçois une fourmi. Elle court sur le plancher. Précipitation aveugle. Virage aléatoire. La bête noire envahit mon espace. Je balance le pied. L’insecte guerrier s’affaire avec indifférence. La semelle doublée d’acier s’abat sur l’exosquelette. Celle-ci ne survivra pas. Je revendique la souveraineté sur l’endroit. Un courriel de Visa m’annonce que ma demande de carte de crédit est acceptée. Ils acceptent vraiment n'importe qui ! Visa, ça va. Moi, ça va pas. Mes problèmes financiers sont remis à plus tard…


La vie Visa, , Guy-Philippe Wells (Futur antérieur, 2005)
Le titre de cette note fait référence au film d’Agnès Varda, Sans toit ni loi, 1985

Commentaires

Dans un registre parasitaire un peu plus encombrant et bruyant, j'ai mon lot de pigeons sur le rebord de ma fenêtre...

Et en parlant de face cachée et de cratères, les cicatrices sont bien plus esthétiques et séduisantes qu'une surface lisse...

Ecrit par : Dan | 30 mai 2007

"Mais je suis pris à mon propre jeu : j'ai choisis le rôle de celui qui donne. Il n’y a plus de place pour qui je suis."
Cette phrase m'émeut beaucoup parce que je connais bien ce sentiment. Parfois, il se passe des jours sans que l'on "reçoive "quelquechose, ne serait-ce qu'un petit signe. Ca fait douter. Non pas que l'on donne pour recevoir mais on a besoin de sentir que l'on compte.
Petite pensée de quelqu'un qui est touché pas ton style d'écriture

Ecrit par : Cath | 30 mai 2007

@ Dan : J'ai aussi des pigeons mais heureusement, ils ne sont jamais montés dans mon lit comme les fourmis... ;-)
@ Cath : Merci. Je crois que c'est un "pattern" classique. :-)

Ecrit par : Pierre-Yves | 31 mai 2007

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