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26 mai 2007

Lettre à Louis-Philippe

20h30 : Le ciel a le blues et il y a dans l’air comme une odeur de pluie. Je glisse ma main dans ma poche. J’y trouve des clés et un couteau. J’y serre quelques feuilles froissées où j’ai consigné ces mots.

Certaines des choses que tu m’as dites me restent en tête et font leur chemin. Contrairement à ce que tu crois, j’ai aimé ton dynamisme et tes excès. Ils m’ont fait un bien fou. Je t’ai trouvé à la fois drôle et touchant. J’ai aimé intensément les moments que nous avons passés ensemble. Je les ai aimés au point d’en avoir mal. J’ai aimé rencontrer les tiens, tes amis, ta famille. J’ai deviné à travers leurs yeux que tu étais quelqu’un de bien. Ta sœur a, dans le regard, le même côté frondeur et fragile. J’aurais voulu être à la hauteur de tous ces moments. Être souriant, fort, d’un optimisme à toute épreuve. Que tu sois fier de moi…

21h42 : Le tonnerre a grondé, mais l’orage est passé en vent. La chaleur lourde se dissipe. Je roule sur Sherbrooke. La grève des transports en commun est terminée, mais pour le moment, le vélo est plus fiable. Une sirène derrière moi me vrille soudain les tympans. En une seconde, l’adrénaline parcourt tout mon corps. Une ambulance me dépasse sur la gauche et s’éloigne devant moi. Je suis agrippé aux guidons et je ressens chaque défaut de la chaussée. Mentalement, j’aligne les mots pour ne pas perdre une seconde. La piste cyclable disparaît enfin dans le parc Maisonneuve. Et je passe de l’agitation de la circulation à une obscurité presque totale. J’ai dû mal à distinguer la piste sur le sol. Je file entre la masse sombre des bosquets. Je pédale d’un bon rythme. Il y a déjà eu plusieurs cas de gay bashing dans ce parc. Encore quelques coins de rue, et j’arriverai chez moi.

J’ai gardé le silence pour me protéger et pour te protéger. C’était maladroit et stupide. J’écris sur les sentiments, mais je ne sais ni les dire, ni les vivre. À travers les moments que nous avons vécus ensemble, j’ai découvert que j’étais un autre. Tu m’as ouvert la porte, c’est vrai. Mais c’était d’abord la porte de moi-même. Je t’en serai toujours reconnaissant. Nous venons de deux univers parallèles, c’est ce qui rendait notre rencontre unique et difficile. Tu as peut-être raison quand tu dis que j’ai encore bien des choses à régler avec moi-même avant de pouvoir être près de quelqu’un. Je me laisse porter par la vague, sans trop réfléchir…

13h30 : Le temps est plus frais et le soleil brille. Je garde dans ma poche ce carnet que je noircis méticuleusement à chaque seconde de liberté. J’ai eu un pincement au cœur quand j’ai servi un couple d’hommes qui préparaient un potager. Ils ont acheté trois plants de tomates, des Supersweets. Ils étaient deux, et moi je suis seul. Il me manque. Sa chaleur me manque. Son regard admiratif me manque. Sa confiance même chancelante me manque. Mais je passerai outre parce que je ne veux pas lui faire de mal. Je ne suis qu’un égaré. En ce moment, à chaque instant je me répète que tout ira mieux demain. Je n’ai qu’une obsession, c’est de passer au travers. Franchir la ligne qui me sépare du prochain jour.

Tu es dans le vrai quand tu dis que je vis dans une bulle. Cette bulle, je l’ai bâti pour traverser des moments horribles au cours des dernières années. J’en ai encore besoin aujourd’hui. Peut-être qu’elle me coupe du monde et m’enferme dans ma solitude. Mais pour le moment, elle est essentielle à ma survie et à mon équilibre. Je m’agrippe à elle pour ne pas couler. Et je sais que je dois le faire de toutes mes forces.

Tu m’as manqué dès la première seconde où tu es disparu dans la nuit. Je pleure, mais au même moment, je suis soulagé. Je n’en pouvais plus de porter ma vie à bout de bras et de faire constamment bonne figure. Même si, selon toi, je n’y arrivais pas vraiment. Tu as eu le courage de partir. Tu resteras quelqu’un d’important pour moi. Si on ne se revoit pas, je penserai souvent à toi, et je te souhaiterai du bonheur, de la tendresse et des rires…


17h55 : Le soleil bas allume la poussière. Je remonte la rue Beaubien. C’est un quartier que je ne connais pas. Des cafés italiens avec des hommes à l’air louche attablés devant des espressos. Ils fixent les passants d’un regard noir. Deux africaines en boubous noirs et dorés marchent lentement en riant. Ici, je suis un étranger. Rosemont n’a rien d’une montagne, mais je sens tout de même la pente dans mes mollets. Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même.

Commentaires

N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? N'est-ce pas un peu ce que l'on trouve si précieux chez ceux qui acceptent que l'on aille vers eux : cet instant d'abandon qui nous permet d'être un peu plus l'autre (ou tout autant) que soi-même ? Au fond, l'autre n'est-il pas celui qui incarne une partie de ce que l'on veut être, la part idéal qui nous entraîne hors de nous ?

Ecrit par : Alcib | 26 mai 2007

Tant de vérités poignantes dans ces lignes. Ta force, c'est que tu est incroyablement clair et honnête avec toi-même.
Tu dis : "J’écris sur les sentiments, mais je ne sais ni les dire, ni les vivre." Tu sais, moi, c'est pareil. Pour beaucoup c'est pareil… Pour tout le monde si ça se trouve…

Ecrit par : Kitty78 | 27 mai 2007

Pierre-Yves,
Je suis déménagée!
Voici donc ma nouvelle adresse: http://divapoussine.blogspot.com/

Ecrit par : Claudine | 27 mai 2007

oui ne pas fuir
comme les escargots nous emmenons
et parfois c'est tant mieux ..
je t'embrasse

Ecrit par : jeanne_01 | 28 mai 2007

@ Alcib : Peut-être qu'au fond ce que je voudrais ce n'est pas me fuir mais me retrouver...(je sais bien, je suis pas clair) Je mijote là-dessus.
@ Kitty : J'espère qu'il existe des exceptions.
@ Claudine : Joli. Je repasserai.
@ jeanne : Je crois aussi que c'est mieux.

Ecrit par : Pierre-Yves | 29 mai 2007

Que j'aime ton écriture ! Si Victor Lamb na m'avait pas dit d'aller te lire... quel gâchi cela autait pu être !

PS : mon blog est tellement mal fichu est tellement mal écrit... Mais si tu souhaites tout de même intervenir, passe par MSN (tu as mon mail je crois). Et avec IE tu aura aussi du son.

Ecrit par : Dan | 29 mai 2007

C'est noté.

Ecrit par : Pierre-Yves | 29 mai 2007

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