16 mai 2007

Automate

On parle beaucoup des enfants-rois. J’ai souvent été un travailleur-roi. Je m’en rends compte aujourd’hui. Au cours des dernières années, je n’ai pas eu à affronter l’absurdité du monde. S’engouffrer dans l’escalier roulant. Être secoué dans la rame de métro, l’esprit ailleurs. Relire au-dessus de l’épaule du voisin la nouvelle du jour, qui occupe tout l’espace des journaux gratuits. Aujourd’hui, c’est Pauline Marois qui a enfin son heure de gloire. Elle prendra la tête du Parti Québécois qui a frôlé l’agonie. Une pointe de noblesse et d’intelligence qui surnage dans le cynisme et la médiocrité ambiante ; tout ne peut pas être noir.

J’ai trouvé une niche dans la machine. Je fais des heures comme on fait du temps dans une prison. Attendre la pause, attendre le dîner, attendre la fin du quart. Ne pas trop s’impliquer parce qu’ici, c’est la loi du marché qui prévaut. Ce qui ne se vend pas n’a pas de valeur. Quantité, uniformité et rapidité sont érigées en religion. Mon père était fonctionnaire. Sa vie durant, il a attendu les vacances, puis la retraite. Comme tant d’autres, il a compté les jours. Maintenant qu’il est retraité, que lui reste-t-il à attendre ? Je sais, je parle comme un prince, un bourgeois. Mais ça me convient.

Ce matin, c’est jour de congé. J’aime bien ces plages libres au milieu de la semaine. Je me suis présenté tôt à la clinique pour une otite qui traîne. J’ai une place dans deux heures. La Grande Bibliothèque n’ouvre qu’à dix heures. Je marche vers un café dans le quartier latin. Un sans-abri dort sur le trottoir, un labrador étendu contre son flanc. La crème tombe dans ma tasse de San Augustin. La circulation s’arrête et reprend au rythme des feux, avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie. Un jour, j’aurai l’air important en dépliant un ordinateur portable. Pour le moment, mon agenda de cuir fera l’affaire.

Ce moment de loisir prend un éclat inattendu. Même le matin pluvieux se drape d’un voile irisé. La lumière grise devient l’écrin parfait pour le café fumant, la beauté des hommes qui passent et l’architecture de la ville. Par temps couvert, l’exubérance des verts printaniers donne de l’opulence aux trottoirs mouillés. Quelques notes de jazz et on se croirait à New-York, Londres ou Los Angeles, des villes éternelles et excessives.

De contraste en contraste, les heures perdues dans la poussière me ramènent au désir d’écrire. Ça me rassure. Comme si c’était devenu, au fil de la dernière année, une base et non plus seulement un exutoire. C’est un grand bonheur que de me retrouver immergé dans le monde et de laisser les impressions prendrent forme en griffant le papier. Un plaisir gratuit que je déguste à petites gorgées : la liberté.

Commentaires

Je crois qu'écrire donne du sens à sa vie. Et le temps que l'on se réserve pour écrire est le plus grand des luxes modernes.

Ecrit par : Alcib | 16 mai 2007

J'adore ces moments de drôle de lucidité où l'on sait soudain se concentrer su ce que l'on a (sous les yeux, dans le cœur, dans la vie) et non plus sur ce que l'on n'a pas.

Ecrit par : Kitty78 | 16 mai 2007

@ Kitty : Lucidité, le terme est exact. Bien que souvent on lui donne un sens plus négatif.
@ Alcib : Le temps; un luxe gratuit, mais tout de même un luxe. (En ce moment, je le vole au sommeil.)

Ecrit par : Pierre-Yves | 16 mai 2007

Ecrire : ce luxe qui nous est donné...

Ecrit par : Shaggoo | 18 mai 2007

Et c'est un texte particulièrement beau que tu nous délivres là.

Ecrit par : Almeria | 19 mai 2007

Bonjour, oui un grand bonheur que ces moments volés où, entre deux contraintes du quotidien et du travail. S'asseoir à la terrasse d'un café et se laisser flotter un peu, absorber et ressentir ce qui se passe, avoir envie d'écrire.Merci de ce moment partagé.

Ecrit par : meerkat | 20 mai 2007

J'ai lu, c'est beau, mais paradoxalement, derrière cette douce musique des mots il y a comme un goût de violence sur laquelle on a mis une sourdine... Dire qu'on est libre parce qu'on écrit ne signifie-t-il pas qu'on ne le pouvait pas avant ?

"Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit." Marguerite Duras

Ecrit par : Dan | 21 mai 2007

Trop perspicace, les lecteurs ! ...

Ecrit par : Pierre-Yves | 21 mai 2007

C'est tuant, parfois de se rendre compte à quel point on est semblables, les uns, les autres. Moi, ça me rassure ^^.

Ecrit par : Kitty78 | 22 mai 2007

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