27 avril 2007
Le côté obscur
Il m’a dit : Jamais, je n’ai été confronté à ça. Dans l’obscurité du bar, il est tombé des nues lorsqu’il a ouvert les yeux. Derrière le paravent des apparences se cachait tout un pan de la réalité qui avait toujours existé et qu’il n’avait jamais voulu voir. Chaque soir, ils dansent dans le noir. Tous, séronégatifs ou séropositifs. Cette réalité rôde cependant dans leurs esprits comme une légende urbaine. Ça m’a presque amusé de lui montrer du doigt ces hommes. De pointer leurs beautés, leurs santés, leurs rires. Sous leurs désirs de faire la fête, ils traînent le secret d’un virus invisible, mais puissant. Toute une communauté qui porte, nuit après nuit, la peur, la responsabilité, la colère et le déni.
Les pulsations du techno et la noirceur ambiante ont alors pris une tout autre dimension. Au milieu de la nuit, ma tête sur son ventre je lui ai dit : « Bienvenue dans le monde réel. » Je revois cette scène du film The Matrix. Tu avales la pilule bleue : tu oublies tout et tu retournes vivre dans l’illusion. Tu avales la pilule rouge : tu tombes dans la réalité et le monde ne sera jamais plus le même. À toi de choisir ton camp, Néo.
De mon côté, j’étais convaincu d’avoir affronté, au cours de la dernière année, mes pires démons. J’ai provoqué en duel mes cauchemars. Cette peur viscérale de la mort, de la folie, de la déchéance, cette peur de manquer d’air. J’avais appris à vivre avec la terreur en imposant un cadre presque militaire à ma vie, en lui inventant des significations et des aboutissements. Je me suis projeté dans l’avenir et j’ai tenu un compte serré de la moindre victoire. Les mesures de guerre m’ont permis de tout surmonter. Et, avec le temps, J’ai développé le sentiment illusoire d’être invincible, invulnérable.
Je travaille fort pour que les mots publiés ici aient l’air spontané, sincère, plein de tendresse ou d’autodérision. Mais ces pages ne révèlent qu’une parcelle de ma vie. Et les mots qui sont présentés ici sont le fruit d’un travail d’écriture qui reconstruit la réalité selon mon bon vouloir. Ce carnet qui avait pour but de briser l’isolement et de créer de nouveaux liens a également eu pour effet pervers de faire graduellement disparaître des gens de ma vie réelle. Des relations qui me manquent. Chaque victoire sur moi-même entraîne des dommages collatéraux. Des ponts, des voix de navigation, des passerelles ont été détruites. Il n’est plus nécessaire de prendre de mes nouvelles, il y a le blogue !
Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment. Quand il n’est pas près de moi, j’ai peur qu’on ne me l’arrache par un accident de voiture. J’ai peur qu’il soit la cible d’un tireur fou. J’ai peur que son cœur se détourne. J’ai peur de la phrases de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée. J’ai pleuré devant le bulletin de nouvelles, en voyant les étudiants qui retournaient en classe, après la tuerie de Virginia Tech. Toutes ces morts inutiles et insensées. Chacun a son tendon d’Achille. L’invulnérabilité n’existe pas. La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes.
C’est impossible, je ne peux pas revenir en arrière. Personne ne pourra me rassurer. Je prends la pilule rouge. Bienvenue dans le monde réel.
Crystal Method, Matrix Theme
01:00 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, vih, amour, cinéma, bar




Commentaires
quel contraste avec Tsunami.
Dans l'un tu croques le bonheur avidement, dans l'autre le doute s'immisce pour y jeter le trouble.
La vie est ainsi faite.
je t'embrasse...
Ecrit par : Mellow | 27 avril 2007
Technique de base des encreurs et calligraphes : soigner les constastes, équilibrer les vides et les pleins, inspirer quand le pinceau quitte le papier, expirer quand l'encre et le geste tracent et expriment plus que ce que le modèle ne dit.
Je comprends, Pierre-Yves, ce balancement entre Charybde et Scylla. Même si personnellement j'encouragerais plutôt à atteindre la constance malgré les joies et les angoisses que provoque l'expérience de l'impermanence des choses et des évènements.
Quant à la dite "virtualité" dépossédant la dite "réalité", je ne m'avancerais pas trop : ceux qui ont des amis à rejoindre ne vivent pas ce que vivent ceux que la solitude bride malgré eux. Le ronronnement du PC ne ronronne pas de la même manière pour tous ces pratiquants.
Ecrit par : Jonas | 27 avril 2007
Bienvenu en humanité, Pierre-Yves !
Ecrit par : Shaggoo | 27 avril 2007
@ Mellow : La vie a plusieurs facettes. Je les veux toutes. Je t'embrasse.
@ Jonas : Avec l'unité et le rythme, le contraste est un principe important dans toutes les formes d'art. Je crois que même si les liens virtuels ont leur valeur. La facilité de la virtualité est un leurre où plusieurs se perdent. Il faut se battre pour la réalité tangible.
@ Shaggoo : Merci. Je me rends compte que je suis novice... :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 27 avril 2007
Est-ce qu'on peut choisir une pilule mauve?
Ecrit par : Nitram | 27 avril 2007
Pas de pilule du tout, c'est l'idéal. Moi, je me méfierais du mauve !
Ecrit par : Pierre-Yves | 28 avril 2007
La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse. C'est très difficile. Moi-même j'y travaille depuis bien des années. Quand on a trop conscience de vivre dans le monde réel, celui où la souffrance n'est pas occulté par des faux rêves en forme de publicité, le défi à relever est de taille : parvenir à ne pas s'aigrir, parvenir à préserver quelques rêves et quelques naïvetés, rester un peu indulgent face à nos faiblesses. En un mot, il faut malgré tout garder sa fraîcheur spirituelle et ne pas devenir un vieux con qui sait tout et qui a tout compris.
Tu es à la hauteur de ce défi car tu possèdes, je trouve, à travers ce que tu donnes ici, une grande intelligence du cœur doublée d'une terrible intransigeance envers toi-même.
Ecrit par : Kitty78 | 29 avril 2007
Un petit mot sur les conséquences d'écrire un blog... Moi ça a été l'inverse. Avant on me lisait et on ne me posait plus de questions, maintenant on me lit et on me demande des détails de vive voix... Ca a vraiment créé du dialogue!
Comme quoi...
Sans pillule pour moi aussi.
Je garde mon présent, ce doux mélange de réel et d'imaginaire.
Ecrit par : Evan | 29 avril 2007
@ Kitty : merci.
@ Evan : bloguer est une drôle d'expérience.
Ecrit par : Pierre-Yves | 30 avril 2007
Ecrire un commentaire