01 avril 2007
Arête
Je m’étais préparé à toutes éventualités, c’est vrai. Chaque dénouement était imaginé, soupesé. Mais je n’avais pas prévu la charge émotive de sa réaction. Ce raz-de-marée de panique qui lui a secoué le corps. Et la présence de la mort qui s’est tout d’un coup glissée entre nous. Sa réaction m’a ébranlé et a balayé mes positions que je croyais solides. Je n’avais pas prévu le vertige, sur l’autre versant des mots.
Pourtant, quelques minutes auparavant, il y avait dans nos regards des percées vers l’avenir, entre nos corps un noyau de chaleur impénétrable pour quiconque autour. Le vin était trop froid et la serveuse asiatique avait une voix de Mickey Mouse. Mais rien ne pouvait entamer nos sourires. C’est du moins ce que je croyais.
Il y a parfois des coups de couteau qui sont nécessaires, des liens qu’il faut trancher. Il y a des morts qu’il faut enterrer définitivement. Il voulait savoir pourquoi mon ex était si important. Pourquoi j’avais du mal à accepter qu’il sorte de ma vie. Sous l’assaut de ces questions, j’ai fouillé mes sentiments. Une chose était claire : mon ex, c’était ma famille, mes premières racines, mes fondations. Même si les liens du sang n’existaient pas entre nous. Il y avait entre nous comme une filiation adoptive. Tout ça, dans ma tête à moi, bien sûr, dans ma mythologie personnelle. Dans les faits, il ne fait pas partie de ma vie. Il ne téléphone pas à Noël, ne prends pas de mes nouvelles et n’en donne pas. Il n’est pas là si j’ai besoin de lui. Il n’existe pas. C’est complètement inutile que j’avance dans l’existence en traînant un fantôme derrière moi. Il vaut mieux parfois brûler les ponts et jeter du leste pour s’élever au-dessus des obstacles. Ce souper en tête à tête m’aura au moins servi à comprendre ça. Pour assumer ma condition d’orphelin, j’avais besoin qu’on me tienne la main entre deux verres de vin blanc.
... Je suis séropositif...
Mais sur le chemin du retour, je suis passé du statut d’un gars super intéressant, beau et intrigant à celui d’une marchandise avariée. Son intérêt était-il purement conditionnel et intéressé ? Comment j’ai pu me faire avoir autant ? Je suis resté avec une certaine colère. Si je sors dans un bar et qu’un homme me sourit, j’aurai envie de lui casser les dents. Je n’ai jamais cassé de dents. Ce doit être une sensation étrange. J’imagine la giclée de sang.
J’ai rebondi. Je rebondis toujours. J’ai juste quelques côtes déplacées du côté du cœur. Comme un élancement. J’ai mis le volume au fond sur mon i-pod (je suis volontaire pour la greffe) et je suis sorti courir sous le soleil violent du dernier jour de mars.
01:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : vih, divulgation, colère, panique, violence, journal intime, gay et lesbienne




Commentaires
Un punching bag. Juste pour le plaisir de fesser sur quelque chose, sans que ça saigne.
...
En tous cas, moi je t'embrasse.
Ecrit par : Nitram | 01 avril 2007
toujours cette écriture-belle-touchante que tu nous donnes
j'apprends de toi
je t'embrasse en XX et en OO
Ecrit par : jeanne | 02 avril 2007
Je suis avec toi. Vraiment.
Ecrit par : minnnie | 02 avril 2007
@ minnie, jeanne et Nitram : bises
@ Nitram : les mots me suffisent. Grand parleur, petit faiseur: je suis assez bonnasse. :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 02 avril 2007
"J’avais besoin qu’on me tienne la main entre deux verres de vin blanc..."
"Je suis sorti courir sous le soleil violent du dernier jour de mars."
Ecrit par : Victor Lamb | 03 avril 2007
Je pense que je ne peux pas comprendre, et qu'aucun séronégatif ne peut comprendre. Pourtant, tu parviens à me faire ressentir ce que tu ressens. Tes écrits sont essentiels pour cela, pour faire changer les gens.
Ecrit par : Almeria | 03 avril 2007
Inutile de trainer ces fantomes, oui, certes, mais a-t-on le choix ? Ils sont en nous, ils sont notre part d'ombre et de lumiere. Aragon le disait lui aussi :
"Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure,
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé"
Et il avait raison. Pour le reste, il nous faut vivre. Tout simplement.
Ecrit par : Bruno Lamothe | 03 avril 2007
@ Bruno : Peut-être que l'on peut laisser partir ceux qui ne veulent que s'évanouir.
@ Almeria : des douleurs utiles, c'est plus supportable.
@ Victor : :-)
Ecrit par : Pierre-Yves | 03 avril 2007
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