30 mars 2007

Sois prêt

Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, avait choisi ces mots comme devise des éclaireurs. Lui qui voulait apprendre aux enfants à voir la vie comme une aventure. J’ai été scout pendant plusieurs années. J’y ai nourri ma curiosité pour la nature. J’ai bien aimé dormir sur une plate-forme dans les arbres, apprendre à nommer les constellations, bâtir un igloo, juste pour le plaisir de l’expérience, la beauté de l’effort. J’essaie de voir ce qui s’en vient comme une expérience de plus. Dans quelques heures, j’ouvrirai la bouche et ce sera irréversible. J’ai imaginé toutes les éventualités, tous les possibles. Ses réactions, mais surtout les miennes. J’ai prévu le pire et le meilleur. Un peu plus le pire, je dois l’avouer. Si le meilleur survient, ce sera comme un présent et j’aime les surprises. Mon côté tragique vieillit mal. Et face au retour perpétuel du printemps, il ne tient pas la route. Il y a 10 ans, j’avais annoncé la même nouvelle en pleurant comme un veau, la tête enfoncée dans l’oreiller. Je n’ai plus trop envie de déclamer. Aujourd’hui, je suis vivant et plus en forme que jamais. J’ai bien peur de vivre jusqu’à 90 ans et je ferai un petit vieux exécrable. Je vais faire les choses comme il le faut. Je ne vais pas bafouiller. Le VIH fait partie de moi et je ne peux rien y faire. Je fais tout ce qu’il est possible de faire pour lui clouer le bec et lui mettre des bâtons dans les roues et ça fonctionne plutôt bien. Le virus est assommé, cloîtré dans de misérables réservoirs dans les coins les plus reculés de mon corps.




Mais je ne veux pas non plus occulter cette tristesse lancinante. J’ai relu les mots très justes de Fabien, la première note qui m’a touché alors que je découvrais la blogosphère. Il y relatait une expérience similaire. J’étais tombé sur ce texte, il y a près d’un an. Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui.

Nous avons mangé au Wakamoto. L’ambiance était agréable, les plats délicieux. Il était drôle, attentif, curieux. Je voulais lui annoncer que j’étais séropositif à la fin du repas. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, l’air était froid. Il allait démarrer. J’ai mis la main sur son bras. Dès que j’ai prononcé les premiers mots, j’ai senti la cassure. Toute la chaleur, toute la tendresse évanouie en une fraction de seconde. Un changement subtil, mais indéniable dans son visage. Nous avons remonté la rue vers le nord et on a continué à discuter en roulant. C’était clair que pour lui, une relation avec quelqu’un de séropositif n’était pas envisageable. C’était hors de question. On ne négocie pas avec la peur. J’ai raconté d’autres histoires que j’ai vécu avec des séronégatifs puis nous avons réalisé que nous étions rendus trop loin dans le nord de la ville. Nous n’avions pas regardé ni un ni l’autre où nous allions. Nous avons rebroussé chemin. Il m’a posé des questions. Il y avait comme une colère blanche dans sa voix, dans son attitude. J’avais mal et je ne voulais pas pleurer. J’ai fait le récit de cette soirée où j’ai été contaminé.

C’est au milieu de ce récit que nous sommes arrivés chez moi, juste à temps parce que l’eau me montait au bord des paupières. Je lui ai demandé s’il voulait quand même monter prendre un café et parler encore un peu. Nous sommes entrés. Il s’est installé sur le lit, m’a fait signe de le rejoindre. Il m’a serré dans ses bras, je lui ai dit merci. Je lui ai raconté comment j’avais vécu notre rencontre : — « T’étais beau… » — « J’étais ? » — « T’es beau, mais dans les circonstances, j’aime mieux dire t’étais. Mais… non, T’es beau… » Il m’a embrassé, j’ai poursuivi le récit de ma vie. Il m’a écouté, il m’embrassait. Puis j’ai eu l’impression que je devais me taire et laisser les choses aller. Pour être certain d’avoir bien mal, J’ai continué à croire jusqu’à la dernière seconde qu’il pourrait changer d’avis. Nous avons fait l’amour. (si je peux utiliser ce terme)

Je suis allé lui chercher une serviette. Il s’est rhabillé. J’ai remis mon chandail, à l’envers. Je me débattais pour le remettre à l’endroit. Il a dit quelque chose du genre : — « Là, on n’a rien fait à risque, mais dans une relation, ça pourrait arriver… De toute façon, je suis bottom, ça serait trop dangereux. » Il a enfilé son manteau, je l’ai suivi en caleçon et en chandail. Il m’a donné une accolade rapide. J’ai dit : — « Tu me rappelles ? » il a dit avec un demi-sourire : — « Toi, tu peux me rappeler. » — « Non, je serai pas à l’aise. »

Ce n’est qu’après avoir fermé la porte que j’ai ouvert les vannes. Je n’avais pas pleuré comme ça depuis longtemps. Jamais la solitude ne m’était apparue de façon aussi aiguë. Je me sentais mal comme si j’avais été battu. Une douleur enragée. J’avais le ventre qui voulait hurler, qui voulait vomir tout ce qui lui restait de vie. Je voulais mourir. Je n’en voulais plus de cette vie. J’ai fait alors ce que je sais le mieux faire ; survivre. Chasser les idées qui me venaient en tête : les couteaux, le verre brisé, les lames de rasoir, les médicaments. J’ai pris un somnifère en me disant que tout irait mieux demain. Je projetais de m’emmurer chez moi. Séropositif ou séronégatif, ça devient un pattern, les gars se vident sur moi puis s’en vont. La nuit me fait peur.


La note de Fabien : Un jour parfait, Au fil des jours (31 mars 2006)

Café Robinson, paroles et musique : Marie-Jo Thério

Commentaires

Je me souviens, forcément, de ce billet. Je me demande ce que Fabien vit, aujourd'hui, pour se taire ainsi depuis des mois... La dernière fois, il parlait de "fuir sa solitude avec ce garçon" :)

Ecrit par : Jonas | 30 mars 2007

Il a déjà dit qu'il n'écrivait pas quand tout allait bien dans sa vie. J'imagine qu'il a trouvé un bonheur durable. Son texte me fait encore du bien...

Ecrit par : Pierre-Yves | 30 mars 2007

Pierre-Yves,
Quelle solitude tu dois vivre effectivement. Les mots me manquent et c'est surement mieux ainsi. Je trouve cette maladie tellement injuste. Je suis enragée et triste à la fois. xxx!

Ecrit par : Claudine | 31 mars 2007

Une discussion intéressante sur ce thème chez Laurent :
http://embruns.net/actus-et-opinions/conseil_aux_sero.html#comments

Ecrit par : Pierre-Yves | 31 mars 2007

Ne sachant quoi dire : hugs. Tout simplement.

Ecrit par : poly | 31 mars 2007

C'est parfois suffisant, merci. Je sais pas si c'est typiquement québécois, (je le crois à force de lire les commentaires) X pour une bise, O pour un hug. Alors...
xoxox :-)

Ecrit par : Pierre-Yves | 31 mars 2007

Il n'a pas su voir l'essentiel. Il a eu tort. C'est seulement la preuve qu'il n'en valait pas la peine. Tant pis pour lui… Comme tu dis, le peur ne se négocie pas. Et, à mes yeux, le (vrai) sentiment amoureux est mille fois plus puissant que la peur. C'est seulement qu'il n'y avait pas suffisemment d'amour en lui. C'est seulement cela, rassure-toi.
Biz

Ecrit par : Kitty78 | 31 mars 2007

Peut-être que je n’ai pas su laisser le temps à ce sentiment amoureux de grandir. (voir la note de Laurent) Devant l’inconnu, la peur est un sentiment très puissant lié à la survie. Je ne pourrais pas dire qu’il a eu tort ou raison, ni qu’il n’en valait pas la peine. Les relations entre les êtres humains sont complexes. Bises

Ecrit par : Pierre-Yves | 31 mars 2007

(La note d'Embruns a peut-être pour méfait de prolonger la charge de "temps de stress" à gérer par le séropo. Et celle du Padawan de resserrer trop les mailles du crible qui décide les possibles avenirs. Le "cas par cas" des témoignages complexifient, heureusement, les solutions (les réflexions). Or appliqués à l'alcoolisme, les dilemmes varient nettement. Mon pancréas me tuera plus vite que ta saloperie de virus. Mais à ce sujet, la négligence d'intérêt ne choque pas. Un buveur mérite son sort, ricane-t-on en coulisse. Je ne compare pas : je souligne au risque de me tromper.)

Ecrit par : Jonas | 31 mars 2007

Il est bien difficile de laisser un commentaire.
T'embrasse.

Ecrit par : buel | 01 avril 2007

xoxoxoxoxoxoxoxox
et encore
XOXOXOXOXOXO

Ecrit par : jeanne | 01 avril 2007

Je ne peux pas avoir lu cette note, sincère, transparente, si humaine, et repartir comme un voleur, un voyeur, sans dire oui j'ai lu cette note et j'ai été vraiment touché par la beauté qui s'en dégage...Malgré la tristesse...

Ecrit par : Fishturn | 01 avril 2007

@ Fishturn : Ça me console. merci :-)
@ jeanne : XOxOxoxOxOX
@ buel : Je t'embrasse
@ Jonas : le cas par cas est effectivement la seule option crédible (Quant à l'alcoolisme, plusieurs ex-alcolos m'ont confirmé que la cure est possible...)

Ecrit par : Pierre-Yves | 01 avril 2007

Je me souviens également du texte de Fabien.

En lisant ton billet, je secouais inconsciemment la tête en me disant qu'il faut être bien lâche et intolérant pour avoir peur d'une relation sérodiscordante. Je l'ai moi même vécu et je ne regrette rien. Je sais que cela n'a rien à voir, mais c'était d'ailleurs la plus belle des relations que j'ai vécue, avec un homme que j'ai aimé par-dessus tout.

Je t'embrasse Cher PY.

Ecrit par : Eric | 04 avril 2007

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