20 novembre 2006
Babil II : Lendemain de veille
Je suis seul au Parking, GP a choisi d’aller dormir. Il n’est pas minuit. Dans la section Night-club, les salles sont presque vides. Des rayons de lumières tranchent l’espace artificiellement enfumé. Une black Label, s’il te plaît. Je scrute l’obscurité en tétant le goulot. Un homme danse seul au milieu de la piste de danse, une casquette militaire sur la tête. Il est beau à voir. Les pulsations me secouent le corps, le bar se remplit peu à peu. J’entre dans la danse des regards, dans le jeu. Jeremy, Sébast, Andrew, Dan, Ben, Mike, Steeve, je connais les règles : positionner ses pions, prévoir les stratégies de l’adversaire, évaluer les occasions qui s’offrent, miser sans attendre. Il fait sombre, l’odeur de la bière se mêle à celle des parfums pour homme. Des sourires en coin, des coups d'œil échappés vers le bas, le frôlement des corps qui circulent. Les secousses de la musique qui s’enroule autour de la colonne. Le DJ marie les styles et les époques, j’accroche au refrain d’une chanson d’Anything but the girl, 1994, que je murmure du bout des lèvres. « And I miss you, like the desert miss the rain » On ne s’entend pas. J’ai la tête qui tourne un peu. J’en suis à la sixième bouteille.
— « Moi c’est Pierre-Yves. »
— « Pierre comment ? »
… Ta gueule, embrasse-moi.
Je descends dans la section garage, au sous-sol, plus rock, plus hard. Je regarde les danseurs, les regards voilés par la testostérone, les images pornographiques qui défilent. Il me lance un regard au fond des yeux. Des épaules larges, crâne rasé, une micro barbe, rousse comme dans le conte, yeux pers. Il a l’air doux. Je l’écoute en souriant. Je me dis que les compliments, c’est pas sa force. Ma main remonte sous son t-shirt.
J’entre chez lui. Je reconnais le bâtiment, l’appartement. —« Ton coloc s’appellerait pas Bernard ? » Bernard c’est le meilleur ami d’un ami. Ils sont effectivement colocataires. Je suis déjà venu ici quelquefois. Le monde est petit et Bernard arrive, justement. Je suis gêné d’être chez lui. Il me regarde et n’arrête pas de sourire. Demain matin, tous nos amis communs vont savoir que j’ai passé la nuit ici. Le rouquin a disparu dans sa chambre. Bernard me demande si je veux quelque chose à boire. Je décline : « non, ben, j’vais aller le rejoindre, hein ? » Il rit.
Je referme la porte derrière moi. Nous roulons sur le matelas. Plus tard je m’endors emmêlé dans sa chaleur. Le lendemain, je me sauve, j’ai rendez-vous au Réveil-matin à midi. Le ciel est gris et il fait vraiment très froid.
Dimanche après-midi, je suis étendu sur mon lit. J’ouvre les yeux. C’est le jour ou la nuit ? Je ne suis même pas abimé de la veille, je m’endurcis. Mais j’ai le vertige face au vide qui se déploie devant moi. Si j’étais un objet, j’aurais été fait en Chine. Je serais jetable après usage. J’aurais dans le dos un tableau de valeur nutritive : riche en fibre, excellente source de vitamine A, faible en gras saturé. Comme n’importe quelle pièce de viande, on devrait m’apposer une date d’expiration. Une mention : À consommer dans les six heures suivant la fermeture des bars. Ma valeur s’exprime en chiffres, se transige, se dévalue, inexorablement. Au suivant !
Je saute si facilement dans ce jeu où il y a peu d’élus. J’ai pas toujours les reins assez solides pour rester humain dans tout ça. Pas de cocaïne, de crystal ou d’ectasy pour me mettre en abîme. J’oublie que le jeu n’est qu’un jeu. Alors le vide, je le reçois en pleine figure. Je veux plus jouer. Je veux descendre.
Sur mon t-shirt les traces du parfum d’un autre, dans ma main gauche une odeur de sexe. (Je me renifle constamment la paume) Sur la table un reste de pizza, un numéro de téléphone griffonné au dos d’un flyer, une adresse hotmail. À des milliards d’années-lumière de mon corps fatigué, un rêve file comme une sonde. Sans savoir s’il y a de la vie quelque part ailleurs, sans savoir ce qu’il aura derrière les nébuleuses. J’imagine un témoin lumineux qui clignote dans le froid et le silence. Seul devant l’écran, j’écris cette note.
17:40 Publié dans Carnets du corps | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, journal intime, bar, montréal, séduction, musique, vide




Commentaires
Cette musique et ces mots provoquent en moi d'étranges sentiments : une sorte de mélancolie en repensant à David, une envie de m'ennivrer dans un de ces lieux tels que le Parking, et puis surtout, une envie de croiser le chemin d'un garçon sexuel qui saura garder sa main dans la mienne... Le reste me fatigue. "I ask why did I come again?"
Écrit par : Eric | 20 novembre 2006
J'adore ce texte et cette phrase "Si j’étais un objet, j’aurais été fait en Chine".
Pierre-Yves tu me/nous régales ; )
Écrit par : Indilou | 21 novembre 2006
Je retiendrai tout de même que 1) tu es de ces ours qui délogent un saumon dès qu'ils trempent la patte dans le torrent, et 2) météo "bonne" ou "mauvaise" tu sors.
Un gars agréable à vivre, en somme.
Écrit par : Jonas de Dieppe | 21 novembre 2006
"j'oublie que le jeu est un jeu "
moi aussi parfois....
Écrit par : jeanne | 21 novembre 2006
@ Jeanne : C’est peut-être le propre du jeu…
@ Jonas : Alors toi, les compliments c’est ta force. Je t’aurais laissé parler encore un peu avant de te mettre la main sous le t-shirt. :-D
@ Indilou : Je vous tu embrasse. ;-)
(blogspirit et hautetfort ont réglé leurs bogues)
@ Éric : Pas pour rien que la chanson a connu tant de succès. C’est universel ce sentiment. Prends soin de toi. Je t’embrasse.
Écrit par : Pierre-Yves | 21 novembre 2006
Je n'ai jamais lu de texte aussi lucide, pourtant, bien souvent j'aurais aimé décrire ce que tu décris-là, ce ressenti-là. Alors ne te décourage pas : tu n'es pas seul, nous ne sommes pas seuls. Cette histoire manque tout simplement de paroles.
Écrit par : Almeria | 21 novembre 2006
Le Parking, quelques souvenirs aussi.
La seule chose qui me gêne, c'est ta dernière phrase. Je me demande simplement, pourquoi l'avoir écrite.
Écrit par : buel | 21 novembre 2006
@ buel : Pour parer des attaques moralisatrices. Superflue ? ... Elle est partie.
@ Almeria : De la part de Miss Lucidité, c’est tout un compliment. Merci pour ta parole singulière et essentielle.
Écrit par : Pierre-Yves | 21 novembre 2006
"Riche en fibre, excellente source de vitamine A, faible en gras saturé..."
Ce texte se consomme à toute heure. La preuve : j'y étais totalement, à 7h25 du matin, en trempant des phrases dans mon café noir et bien chaud ! :)
Écrit par : Shaggoo | 22 novembre 2006
Le jeu dont tu parles, on a le choix d'y participer ou non. Super texte en tous cas.
Écrit par : nitram | 22 novembre 2006
@ nitram : Effectivement. Mais c'est peut-être une façon maladroite de chercher autre chose. À +
@ Shaggoo : Ne trempe pas ça dans ton café, ça va lui donner un drôle de goût ! ;-)
Écrit par : Pierre-Yves | 22 novembre 2006
Moi aussi j'ai aimé "si j'étais un objet etc...", c'est surprenant, incongru dans le contexte et si bien écrit... Jubilatoire.
Fredk
Écrit par : Frédérick | 12 janvier 2008
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