14 octobre 2006
Impair
L’automne est gris et glacé. Il n’y aura pas cette année d’été des Indiens. Il n’y a plus de saison.
Un ami m’a offert une paire de billets pour un spectacle de danse contemporaine, La pudeur des icebergs, de Daniel Léveillée Danse. Je devais y aller avec Axel. Il n’était pas en forme, fatigué, — « Combien ça coûte ? » qu’il me dit. — « Ça coûte rien, c’est un cadeau. » J’appelle ma sœur pour lui demander de m’accompagner puis je cherche un bouche-trou de dernière minute. Un peu frustré. Axel me dit que je suis lourd. L’autobus de Sainte-Julie ne passe pas. Je dois traverser la ville à pied pour me rendre au terminus près de l’autoroute. Il fait vraiment froid et je dois attendre presque une heure sous le vent pour le prochain départ.
Je suis à la course, je veux absolument prendre une douche et me raser avant d’aller là-bas. Je suis content d’y être. L’Agora de la danse c’est un très bel édifice sur la rue Cherrier. Je reconnais le gars à la billetterie, il tient un blogue. Il a l’air débordé. Il y a du monde partout. Une file énorme remplit le grand escalier. Les gens s’impatientent. Il y a quelques comédiens connus, beaucoup de bijoux, de vêtements signés, même des fourrures. Une fille magnifique, les cheveux aux fesses a l’air de s’ennuyer. Moi, je suis un peu mal à l’aise d’être seul avec deux billets dans ma poche. Toujours ce sentiment qu’il faut être en paire pour avoir le droit d’exister. À l’Action de grâce dans une réunion de famille pénible, une tante saoule m’a dit : — « T’es pas venu avec ton ami ? … mais au moins t’es venu. C’est mieux que rien. » Je suis mieux que rien. La salle est pleine à craquer. Je m’assois dans un fauteuil resté libre près de deux messieurs très stylés. Devant moi, trois Allemands, mignons comme tout. Un blond, un châtain et un poivre et sel. L’escalier est un peu bizarre dans cette salle et j’attends le spectacle en observant les snobinards qui trébuchent en cherchant des places pour deux personnes. Les gens se taisent enfin. Une femme sévère, l’accent pointu, lit une lettre de la compagnie de danse qui s’adresse au premier ministre Harper qui met la hache dans les derniers programmes de subventions culturelles. Il y a un passage plutôt joli où elle dit qu’il n’y aura jamais trop d’arbres dans la forêt, jamais trop d’étoiles dans le ciel et jamais trop d’artistes sur la scène. Le monde est vaste et nous en faisons partie. Le public applaudit. Moi, je me dis qu’on a les gouvernements qu’on mérite.
Le spectacle commence. Avant même que les danseurs entrent en scène, il y a comme un malaise. Impossible d’oublier notre rôle de spectateurs puisque la lumière ne baisse pas tout de suite dans la salle. Face à cette foule si bien vêtue. Les danseurs sont nus, peut-être une des raisons qui font que la salle est pleine. Éclairage froid, rien d’érotique, rien non plus d’intellectuel, juste des mouvements, une impudeur qui laisse deviner une pudeur immense, quelque chose d’insondable. Très déstabilisant pour le spectateur. Des gens sortent. La fille magnifique avec de longs cheveux fait un bruit d’enfer en descendant les escaliers avec ses talons hauts, dix minutes après le début du spectacle. Je me demande comment les danseurs arrivent à garder leur concentration. Ce n’est pas théâtral. Il y a des moments de force incroyable et de fragilité, des moments d’inconfort quand dans des gestes ritualisés les danseurs piétinent méticuleusement les masques habituels
J’ai la tête pleine, le corps qui vibre quand je marche sur Sainte-Catherine dans le village. J’entre dans un restaurant thaï qui a l’air d’une usine. J’entends mon nom au fond de la salle. C’est Jo, on ne s’est pas vu depuis dix ans. Il a été la première personne importante dans ma vie. C’était, je crois, mon meilleur ami, ma première tentative d’amitié. Peut-être que j’étais amoureux de lui. Je ne l’ai pas revu depuis un soir de novembre. Le soir de la fête des Morts. Le soir où j’ai contracté ce virus. Il était dans la pièce à côté. Ce soir-là, j’étais sorti avec lui et son chum au Passeport sur St-Denis. Nous avions bu comme des défoncés comme à notre habitude. Marché bras dessus bras dessous sur Saint-denis. L’escalier qui menait au deuxième me semblait insurmontable. Arrivé en haut j’ai passé des heures à vomir dans la toilette. Nous étions quatre. L’autre c’était un ami du chum de Jo. Je pense. Jo et son chum sont partis dans la chambre. L’autre m’a transporté sur le futon, dans la cuisine.
Plus jamais revu, plus jamais de téléphone. Il savait, je savais, tout le monde savait. Il est là, devant moi, et j’ai du mal à le reconnaître. Il me dit que j’ai pas changé du tout. Il écrit mon numéro. — « On ira prendre un café ou une bouffe, ça serait le fun ! » Je me rends ensuite à la soirée Poz. Ils ont refait la déco du bar dans un style gothique sado-maso. Ils vont même ouvrir une section backroom comme dans certains clubs de New York. Une pièce sombre et sale pour aller se faire une petite vite. Auparavant, c’était illégal à Montréal jusqu’à ce que la Loi sur les maisons de débauche soit modifiée. Sur un écran géant qui prend toute la place, Olivia Newton-John chante Xanadu en paillettes et patins à roulettes en cuir blanc. C’est trop pour moi. Je pose ma bière sous un genre de croix avec des anneaux pour attacher des menottes et je m’en vais. C’était vendredi 13, j’aurais dû rentrer après le spectacle.
Extrait vidéo de La Pudeur des Icebergs
19:25 | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, amour, danse, poz




Commentaires
Que dire de plus ?
Si j'avais su ...
Il y a de ces soirs où c'est pas facile de s'entendre, alors comment arriver à se comprendre?...
Écrit par : brutus | 15 octobre 2006
La pudeur, ces quelques mots glissés là en plein dans le corps du texte, "Le soir où j’ai contracté ce virus"...
Écrit par : Barbarian | 15 octobre 2006
@ Barbarian : Je pense que j'ai compris quelque chose d'important en voyant La pudeur des Icebergs. C'est enrageant de penser que finalement très très peu de gens verront ce spectacle. Même s'il a eu beaucoup de succès (pour un show de danse contemporaine) et qu'il a tourné à travers le monde.
@ brutus : Il y aura d'autres occasions pour se comprendre. Peut-être pas au gym, parce qu'en ce moment, j'ai pas trop l'énergie qu'il faut.
Écrit par : Pierre-Yves | 15 octobre 2006
il fait chaud, et pourtant
chair de poule
manque de bol
manque ...
que te dire ?
quoi qui te ferai sentir, ma chaleur
ma tendresse
je t'embrasse ..
Écrit par : jeanne | 16 octobre 2006
Je découvre un peu plus à chacune de mes venues ce blogue, ton blogue, écrit avec une rare pudeur et pourtant tant de mots/maux transpirent de tes billets, tant de voiles et de brumes se lèvent peu à peu, au détour de chaque bout d'émotion, chacun de tes infinis.
Je suis très déçu par le mot que je t'ai envoyé par courriel l'autre soir, je te le disais, je n'étais pas en forme pour écrire, j'aurais dû m'abstenir.
Je me suis laissé emporter par mon parfois trop débile espoir de voir un peu plus de bleu dans ce monde, et tu n'auras vu de moi que l'idéal trop pâle de mes rêves naïfs. Je ne sais pas comment te dire que. Je trouve ton âme très belle. Parce qu'elle est immensément vivante.
Comme tu le dis si bien, l'impudeur "laisse deviner une pudeur immense...
Écrit par : Olivier | 05 novembre 2006
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