« Astonishingly | Page d'accueil | Black eyed »
30 septembre 2006
Black eyed
Autant j’ai besoin du travail pour me rassurer sur le fait que je sois quelqu’un autant j’ai une furieuse envie de courir quand je pousse la porte à la fin de la journée de vendredi. À mesure que je me rends compte que l’après-midi achève, que je suis passé à travers la semaine, je sens monter une sorte d’ivresse, un sourire, irrépressible. Vivant et libre. Même si j’ai un contrat de rédaction sur lequel je dois travailler tout le week-end.
Quelques corneilles crient aux confins du parc Maisonneuve. Le trille doux d’un grillon. Le murmure de la ville qui ronronne sous le soleil d’après-midi. Étendu sur le ventre, les yeux rasant les herbes folles. Je laisse la fatigue hebdomadaire se dilater dans l’espace et être emporté par le vent. J’ai la cage thoracique qui vibre encore comme un tambour. Je n’ai peut-être pas la carrure pour affronter les rafales.
Le soleil est revenu, fidèle. Démultiplié par le jaune d’or des frênes, le cuivre tendre des marronniers. Mais le fond de l’air n’est plus ce qu’il était. J’avais l’intention de plonger dans le travail. Pour ne plus être que ça. Pour ne plus penser qu’à ça. Le seul endroit dans ma vie où je peux sentir une certaine solidité, où je peux m’appuyer, sentir que demain existera.
J’ai su tout à l’heure que la date de tombée qui commençait à m’angoisser sérieusement est remise un mois plus tard. La patronne de la boîte qui réalise le projet m’a suggéré de profiter des derniers jours du beau temps. Je l’ai écouté, avec soulagement.
Le soleil est bas, il se cantonne à la cime des plus hauts arbres. Il fait froid dès que le moindre nuage voile ses rayons. Des gens ont croisé ma route. J’entends encore les échos de leurs voix. J’ai archivé les mots et les sensations comme un trésor inestimable. Et je me lève la nuit pour aller caresser les souvenirs, pour rallumer la foi qui vacille. Mais le mouvement de la vie nous éloigne toujours. L’univers physique est en expansion.
Je suis fatigué. Je me mouille le doigt avec appréhension avant de tourner la page suivante.
Les jours raccourcissent. Les arbres du parc l’ont deviné. Ils ont barré les voies au niveau du pétiole. Ils ont renoncé au vert de la chlorophylle. En l’absence de ce pigment, le jaune prend toute la place. Les sucres, produits pendant l’été et se retrouvant prisonniers du limbe, donnent au feuillage la somptuosité du bronze, du rouge et du rose diaphane. Toute cette vie, pressée d’aller dormir dans la terre, s’enflamme dans un crescendo d’odeurs et de textures.
Ce soir, j’irai au cinéma avec GP. Black eyed dog de Pierre Gang. Je pose la joue sur la laine noire de ma vieille couverture. Un peu plus loin, un pluvier kildir s’envole en poussant son cri de colère fragile.
19:37 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Gay et lesbienne, journal intime, couleurs, arbres, travail, fatigue





Commentaires
Bonne fin d'été...
Tes écrits me rendent nostalgiques, mais n'arrête jamais!
Ecrit par : Claudine | 01 octobre 2006
Merci Claudine.
Peut-être que la nostalgie est entre les lignes.
Ecrit par : Pierre-Yves | 01 octobre 2006
Ecrire un commentaire